Auteur : Yves MAILLIERE
"LES TÊTES D'OBUS".
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Après avoir parcouru ce manuscrit, Monsieur FRISON-ROCHE a proposé d'en faire le dos de couverture.


SAMEDI 11 AVRIL 92, CRETEIL, 9h30
Nicolas: REVEIL!!!
Nic me secoue violemment et met fin à mes rêves de gloire et d'aventures. J'ouvre difficilement les yeux. J'ai la bouche pâteuse de ne pas avoir digéré le kilo de cassoulet ingurgité la veille au soir. Nous avons passé les 3/4 de la nuit à faire et refaire les sacs, et ce matin je marche au radar. Nic lui, est en super forme.
Nicolas: Viens petite tête! On a encore des trucs à acheter avant le départ.
Le temps de mettre les vêtements préparés hier soir et nous voilà partis.
Pour le voyage, j'ai raccommodé un vieux blouson et sorti le pantalon "baroud" qui m'accompagne régulièrement à chaque expédition. Le mot d'ordre étant de passer le plus inaperçu possible en Roumanie, Nicolas a aussi ressorti de vieux vêtements.
Que va-t-on faire là bas? Bonne question! J'avais douze ans lorsque je suis tombé amoureux du film de Roman Polanski, "Le Bal des Vampires". J'ai été fasciné par ces paysages mystérieux de moyennes montagnes d'où émergent ça et là des châteaux envoûtants au cœur d'une forêt dense et mythique.
Avec Nicolas, nous avons beaucoup "baroudé" et souvent rêvé de nous retrouver un jour au fin fond des Carpates. C'est autour d'une bière que se sont concrétisés ce voyage et l'idée de passer une nuit dans le véritable château de Dracula. Mais nous reparlerons de tout cela plus tard.
Un rapide tour au centre commercial pour faire les dernières emplettes et nous reprenons la voiture.
Nicolas: On se fait un Mac Do?
Yves: Je te suis...
Depuis que nous avons décidé d'aller en Roumanie, nous n'arrêtons pas de nous goinfrer. Deux Big Mac, deux Mac Bacon, quatre Cheeses, une grande frite et un coca chacun, nous sommes gavés! J'ai des hauts le cœur...
Ces deux derniers mois, Nic a pris six kilos et moi sept. Certains mangent par déprime, d'autres par gourmandise. Nous, cela s'apparenterait plutôt à "la dernière cigarette" du condamné avant d'entamer un voyage à l'ambiance de diète forcée.
Il fait un soleil radieux et nous faisons "moult ripaille" à l'abri d'un parasol. Nic, toujours aussi sûr de lui, me fait remarquer que la serveuse n'arrête pas de le regarder. Sans vouloir le décevoir, je pense plutôt qu'elle est éberluée de nous voir ingurgiter tout ce qu'elle nous a servi.
Nous nous levons difficilement de table et nous rendons chez le père de Nicolas qui doit nous emmener à l'aéroport. Il nous a préparé des sandwichs au jambon pour déjeuner. C'est gentil mais je crois que je vais vomir! Nous les emballons dans du papier "alu" pour les manger plus tard...
Nous passons rapidement chez moi pour récupérer les sacs et filons à l'aéroport. La voiture avale les kilomètres sous un ciel sans nuage. Le père de Nicolas nous dépose une dizaine de minutes plus tard à Orly,
Le père: Bon voyage et faites attention!
Yves: Ne vous inquiétez pas monsieur, je veillerai sur votre fils!
Nic me file une "baigne".
Une fois les "sacs à dos à dos", nous fonçons au comptoir de l'agence de voyage pour retirer les billets... Cette première étape terminée, nous allons enregistrer les bagages...
Tout à l'heure, je parlais de la nécessité de passer inaperçu. Côté discrétion nous sommes presque au top. Pantalon gris, veste noire et kaki, chaussures de marches et barbe d'une semaine, nous avons un look impeccable. Une seule ombre au tableau: Nicolas "n'a pu faire autrement" que d'emporter son sac Lafuma vert "fluo" sur fond rose, qui lui a cependant bien servi lors d'une expédition à l'Everest.
Yves: Nic, t'as pas autre chose qu'un sac de Mickey? On va pas au club Med!
Nicolas: Laisse couler, ça va aller tu verras...
"OK" avais-je répondu sur un ton dubitatif au téléphone, sachant pertinemment qu'avec ce sac, nous serions aussi discrets que le nez au milieu de la figure.
Dans la file d'attente pour l'enregistrement des bagages, un roumain devant se retourne et lèche le sac de Nicolas du regard.
Lui: Hum tRès intéRessant! (En roulant les R)
Nicolas: Quoi?
Lui: Le sac, bonne maRque!
Côté discrétion, cela commence bien! L'homme a une tête d'escroc, des bagues à chaque doigt et un costume trois pièces façon Borsalino and Co!
C'est à notre tour d'enregistrer. Et toujours le traditionnel "beauf" qui veut vous coiffer au poteau pour grappiller une place: Le roumain derrière nous passe devant et pose ses valises sur le tapis d'enregistrement. Nicolas les lui redonne avec un grand sourire et met nos sacs à la place,
Nicolas: T'es gentil, tu vas jouer!
L'hôtesse, qui a vu la scène, envoie balader le beauf de plus belle tandis que Nic râle parce que je me suis réservé le siège près du hublot...
A chaque veille de grand départ, il y a "polémique musclée" pour celui qui aura le sac le plus léger. Et c'est généralement la pesée de l'enregistrement qui tranche: 19 kilos pour Nicolas, 18 pour moi, Nic râle une seconde fois tandis que je me moque de lui,
Yves: Quand ma gourde sera pleine, on aura le même poids!
Nicolas: Tais toi Meulière, moi aussi j'ai une gourde vide dans mon sac.
Je ne m'inquiète pas pour ses épaules. Il a pris au moins 3 kilos de cadeaux à offrir et son sac s'allégera rapidement. Cela peut paraître mesquin de parler de cadeaux en kilos, mais quand on les a sur le dos...
Nos "fardeaux" étiquetés pour Bucarest avancent lentement sur le tapis roulant derrière les hôtesses. Nous allons boire un coca à l'étage pour aider à la digestion. Assis près du bar face aux pistes d'envol, nous essayons de repérer notre avion,
Y: Tarom. Vu!
N: Où ça?
Y: Tu ne peux pas te tromper, c'est le plus petit!
Ma montre "bipe", il est 14 heures. Il reste encore une demi-heure à poireauter avant l'embarquement. Nous commandons un deuxième verre et Nicolas se met à faire des projets. Nous ne sommes pas revenus des Carpates qu'il pense déjà à de nouveaux voyages. J'essaie une fois de plus de le ramener sur terre...
Ce qui fait la force du "tandem" que nous formons Nic et moi, c'est notre parfaite complémentarité. Pour le bon fonctionnement d'une équipe, il en faut toujours un qui fonce et l'autre qui reste sur ses gardes. Nicolas fonce et moi je freine, mais tous deux avons une main sur le gouvernail de notre galère... Pour parfaire le tout, nous ne sommes jamais d'accords, ce qui nous permet de faire "le tour de la question" en toute situation!
Une charmante voix sortant des hauts parleurs indique qu'il est temps d'embarquer porte 32 pour les passagers du vol Paris-Bucarest. En parlant de charme, il faut absolument que j'appelle Zora avant de partir.
Y: Laisse tomber! Les cabines à pièces sont toutes occupées.
N: Tiens Yves, j'ai une carte téléphonique.
Malheureusement, cela ne répond pas...
Je descends le premier les escaliers Porte 32 vers le comptoir de la douane. L'un des douaniers m'interpelle,
Lui: C'est vous Nicolas Poitou?
Y: Non, c'est mon "pote" qui suit?!
Lui: Ah! je me suis trompé de barbu!
La remarque fait rire les autres douaniers... Il y a un message pour Nic. Sa sœur, qui part aux Antilles aujourd'hui, lui a laissé un petit mot au comptoir de la douane. Sympa...
Nicolas passe sans encombre le portique aux rayons X. C'est à mon tour:
"Biiiiiiiip!" (Ho-Ho?!)
Douanier: Vous pouvez vider vos poches SVP?
Y: Bien sûr! (Tout petit)
Je dépose le contenu de mon blouson sur la table près du portique, créant par la même occasion l'attraction du jour. Alors que je m'apprête à affronter une seconde fois le portique maudit, il y a déjà sur la table deux boussoles, un trousseau de clefs et deux briquets.
"Biiiiiiiiip". (Et merde!).
Douanier: Vous pouvez vider vos poches complètement SVP!
Y: Oui bien sûr! (Encore plus petit)
Dans la deuxième fournée, je sors une couverture de survie, un couteau suisse et enlève ma montre. Nic regarde la scène au bord du fou rire. C'est incroyable ce que l'on peut transpirer dans ce genre de situation où tout le monde vous fixe!
"Biiiiiiiip!", (Et “re-merde!”).
Sans attendre qu'il le redemande, je continue de vider mon blouson... Je sors une mini-lampe torche au lithium et mes lunettes de soleil. Le douanier craque en un sourire,
Lui: C'est bon, allez-y!
Je passe 5 minutes à tout remettre dans mes poches sous l'œil amusé des douaniers et rejoins Nicolas assis au fond du hall d'attente. Prenant notre mal en patience, nous regardons les autres passagers et constatons que les roumains peuvent aussi bien être blonds aux yeux bleus que bruns basanés aux yeux noirs... Pour avoir étudié l'histoire mouvementée de la Roumanie, pays latin parmi les pays slaves, nous pouvons dire qu'il est difficile de se réclamer roumain de pure souche, et pour cause! Ce pays, où Rome envoya au Moyen Age une avant-garde de seigneurs de la guerre et de guerriers pour enrayer l'expansionnisme musulman, ne cessa jamais d'essuyer pendant des siècles, des vagues successives d'invasions turques, slaves et autres...
Le bus qui doit nous emmener à l'avion vient d'arriver et tout le monde s'agglutine aux deux portes vitrées donnant sur les pistes. Nous nous "délectons" du spectacle qu'offrent les gens à se bousculer pour prendre la navette.
Y: C'est dément! On a tous une place réservée dans l'avion et c'est à chaque fois la même cohue dans tous les aéroports du monde!
Le bus nous dépose devant l'appareil,
N: Meulière, tu ne t'étais pas trompé, c'est vraiment le plus petit!
Les réacteurs sont minuscules et noircis comme le pare choc arrière d'une voiture qui consommerait trop d'huile.
Y: Je ne voudrais pas paraître négatif mais même les hôtesses de l'air sont moches. C'est quand même un signe!
Dans l'avion, c'est de nouveau la bousculade pour ranger ses bagages à main... Nicolas remarque que la majorité des passagers transportent d'énormes sacs remplis de vêtements, certainement destinés à être vendus au marché noir à Bucarest ou ailleurs.
Plus loin, un roumain est confortablement installé à nos places réservées. Dans le doute, je vérifie tout de même ma carte d'embarquement,
Y: Excusez-moi Monsieur, mais vous avez dû vous tromper de siège?
L'homme râle. Nicolas lui explique le sens de la vie et je retrouve vite ma place près du hublot!
Le siège de Nic est cassé et le mien ne peut se rabattre vers l'avant. C'est la première fois que les informations sur les atterrissages forcés m'intéressent!
Il fait une chaleur étouffante et les minutes qui précèdent le décollage sont interminables.
N: T'as remarqué que les roumains étaient plutôt chaleureux?
Y: Comment ça?
N: Quand ils se parlent, il faut toujours qu'ils aient un contact, qu'ils se touchent la main ou qu'ils se prennent le bras.
J'engage alors la discussion avec la jeune femme assise à côté de Nicolas. A peine lui ai-je adressé la parole qu'elle pose naturellement sa main sur l'épaule de Nic. Pendant la conversation, elle se couche complètement sur lui pour mieux m'entendre et me répond le plus aimablement du monde. C'est génial car l'on sent que c'est tout à fait naturel, sans vice. Pendant ce temps, Nicolas est aux anges. On le serait à moins!
Y: Ça va Nic? Pas trop chaud?
N: Impeccable!
Les réacteurs grondent. Le pilote attend la poussée maximum pour lâcher les freins et nous décollons. Notre discussion avec la plantureuse roumaine prend fin par la même occasion, au grand désappointement de Nicolas qui s'accommodait très bien de l'excédent de chaleur que lui procurait le corps pulpeux de cette jeune femme au charme torride.
N: Tu n'aurais pas une petite faim?
Y: Tu rigoles?! Je n'ai même pas fini de digérer mon déjeuner d'hier!
J'essaie de me reposer tandis que Nic attend désespérément les plateaux repas. L’avion survole l'Est de la France, c'est le moment de faire un petit "flash back".
Nicolas et moi nous sommes rencontrés il y a huit ans, en 1er"S". Lui revenait d'un périple en Asie, et moi d'un voyage en Ethiopie. Nous avons passé ensuite quelques années à sévir dans le même lycée et c'est à cette époque que nous avons commencé à vadrouiller ensemble. A 17 ans, trois mois avant le bac, nous traversions les Cévennes tels le Rambo moyen. Peu de temps après, nous partions en stop pour la Corse, puis la Sardaigne, avec dans nos sacs à dos tout l'attirail nécessaire pour faire de la pêche sous-marine. Nous avons fait le tour de ces îles sans un sou en poche en vivant de nos chasses (Nous avons maigri de 8 kg en 15 jours!). Je passe sur les multiples aventures et péripéties que nous avons traversées ensembles et qui ont soudé une amitié solide et sincère.
Et puis est arrivé le "fléau" des bandes de copains: le mariage. Nic est parti vivre quelque part en province. J'ai reçu un faire part, sympa... Et nous nous sommes perdus de vue.
A cette époque, Nicolas qui se mariait, c'était à peu de choses près comme si Mike Tyson avait abandonné son titre de champion du monde pour se recycler dans le ping-pong! Plusieurs années se sont écoulées, chacun vivant ses propres expériences. Et nous nous sommes retrouvés 5 ans plus tard dans d'étranges circonstances pour aller taquiner le vampire en Roumanie.
Bien que fatigué, je n'arrive pas à trouver le sommeil, sans doute à cause de l'excitation du voyage. Je mets mon doigt dans la narine droite de Nicolas qui dort paisiblement.
N: Meulière tu vas mourir!
Y: Arrête, je voulais juste te prévenir que l'hôtesse arrive avec les plateaux repas...
Il faut que j'explique d'où vient mon surnom "MEULIERE" qui sera repris et transformé tout au long des pages qui vont suivre:
Je pratique le karaté depuis l'âge de quinze ans. Il y a une huitaine d'années, j'ai eu le malheur d'affoler toute ma classe parce que je devais passer dans le journal pour avoir gagné une compétition... Malheureusement les journalistes orthographièrent mon nom de travers: "Meulière" au lieu de Maillière. Et bien sûr, je ne fus pas épargné... Depuis 8 ans, Nic m'appelle donc "Meulière", une petite erreur anodine somme toute lourde de conséquences dans la vie d'un être sensible!
Une fois le "quatre heures" terminé, l'hôtesse repasse dans les rangées pour débarrasser les plateaux repas. Je n'en peux plus, mon estomac va éclater...
Aux trois places derrière, il y a un couple de roumains âgés et un juif tunisien. Que n'a pas fait la vieille dame en demandant par politesse à ce dernier les raisons de son voyage en Roumanie! Le tunisien nous saoule de paroles depuis le décollage. J'ai la tête comme une pastèque. Je ne peux m'empêcher, comme la majorité des passagers, de me retourner discrètement pour voir de quoi il a l'air. C'est le type chaîne en or sur torse velu, la chemise largement entrouverte, une bague en or à chaque doigt et une paire de Ray Ban sur le nez dans l'avion. Il a une Rolex. Je ne suis pas encore assez tordu pour regarder la marque de la montre de quelqu'un, c'est lui qui s'est arrangé pour que tout l'avion soit au courant... Il fait un cours de trois heures de géopolitique sur le Proche et Moyen Orient à ses voisins, qui lui répondent régulièrement "oui" de la tête entre deux ronflements...
Enfin la délivrance, nous arrivons sur Bucarest! Le ciel bleu a complètement disparu et l'avion descend dans la purée. L'hôtesse nous informe au micro que la température au sol est de 3C°, ce qui ne manque pas de provoquer un "holà" d'effroi général.
D'ordinaire on quitte Paris sous la pluie pour atterrir au soleil. Là, c'est carrément l'inverse. Pendant la descente, je ne vois du hublot que de longues routes traversant des plaines boueuses... Je déteste le plat et préfère les montagnes et la forêt où il y a toujours un endroit discret pour planter une tente.
Y: C'est à broyer du noir cette plaine à perte de vue!
N: Il faut absolument qu'on s'éloigne le plus rapidement possible de Bucarest. Il est à peine 6h00 et il fait déjà sombre.
Vu d'avion les villages des campagnes françaises sont circulaires, centrés le plus souvent sur une église ou un carrefour. A première vue les villages roumains sont différents et s'étalent sur des kilomètres le long des routes.
L'appareil vient d'atterrir sous les applaudissements des passagers. Il est vrai que le pilote a parfaitement exécuté sa manœuvre.
L'avion roule vers l'aéroport et l'on peut voir à présent de plus près, les tanks et autres pièces d'artillerie disposés le long de la piste d'atterrissage sous leur bâche de camouflage, leurs canons pointés vers le ciel.
Y: Tu as vu? Il pousse de drôles d'arbres par ici!
N: Mouais...
L'ambiance rappelle à Nicolas un atterrissage forcé sur une base militaire “ex-soviétique” lors d'un voyage en Asie. Les soldats avaient encerclé l'avion et pointé leurs kalachnikovs sur les hublots de l'appareil jusqu'au décollage, six heures durant!
L'avion s'arrête. La jeune femme de tout à l'heure se lève et nous souhaite un agréable séjour avant de se presser avec les autres passagers vers la sortie. Nicolas se fraye une place dans la file entre les sièges et part bille en tête. J'emboîte son pas tant bien que mal...
A la sortie de l'appareil, la différence de température est saisissante. Un bref au revoir aux hôtesses ponctué d'un rapide sourire et nous voilà descendant l'escalier menant à la navette. La vue de l'aéroport sous la pluie est sinistre.
Y: Dis donc, ça caille!
Et pourtant j'ai un tee-shirt, un sweat-shirt, et mon double blouson par-dessus!
Nous convenons avec Nic que notre premier objectif est de nous rendre sans délais à la "Gara de Norte" afin d'arriver le plus rapidement possible à Brassov, au milieu des Carpates. En espérant que le temps qui nous attend là-bas soit plus clément qu'ici... Au bas de l'escalier complètement trempés, on nous entasse dans un bus "en ruines".
N: Ça roule ça?!
Entrés les derniers, nous nous retrouvons debout juste derrière le chauffeur.
Y: On voit même à travers le plancher. C'est génial, non?
A chaque changement de rapport, la boîte de vitesse craque au point d'éclater malgré un double débrayage. Rien à voir avec la navette d'Orly dans laquelle on ne pouvait se plaindre de la moindre tache sur les sièges.
Le bus nous emmène dans un bruit infernal jusqu'au seuil de l'aéroport. A l'ouverture des portes, nous suivons le groupe qui s'engouffre dans une pièce obscure. Le soldat montant la garde à l'entrée du bâtiment observe la manœuvre. Ce dernier est habillé en tenue de camouflage avec un fusil semi-automatique. Mais il porte des chaussures de ville, une paire de mocassins complètement usés?!
Dehors il ne faisait déjà pas très clair, à l'intérieur c'est encore pire. Il faut plusieurs minutes pour s'habituer à la pénombre.
Tous les passagers sont entassés dans une grande pièce. Des filets de camouflage pendent aux murs. Sur notre droite, des hommes habillés d'imperméables noirs en cuir examinent chaque visage du groupe tandis que les gens passent au compte goutte à travers un portique rayon-X.
Quel imbécile je suis! J'aurais du penser à vider mes poches dans mon bagage à main. Vu l'ambiance qu'il règne, je ne pense pas que les douaniers roumains seront aussi coulants que les français si je dois passer le contrôle trois fois de suite comme à Orly...
Je touche du bois, le portique ne fonctionne pas. Une fois l'avoir passé, chaque passager est minutieusement fouillé par un soldat... Incroyable! Les femmes sont elles aussi fouillées par un homme!
Nicolas passe la douane sans encombre et m'attend dans les escaliers plus hauts... C'est à mon tour. Je pose mon bagage à main, un vieux sac à bandoulière qui me servait de cartable au collège, sur un tapis roulant à gauche du portique.
Le soldat fait signe d'avancer. Il me palpe les jambes, l'entre cuisse puis s'attarde sur mon blouson. Ostensiblement énervé, l'homme m'ordonne de vider une de mes poches et de lui en montrer le contenu "suspect". C'est mon étui à lunettes! Il me dit de l'ouvrir et me laisse passer après avoir vérifié ce qu'il contient...
Nous faisons partie des derniers passagers à passer cette première fouille individuelle. En haut des escaliers c'est la vérification des visas. Il y a une demi-douzaine de box de contrôle. Nic s'engage dans l'une des files d'attente...
Un quart d'heure vient de s'écouler sans que nous ayons avancé d'un centimètre!
N: C'est avec des files d'attente comme ça que tu anéantis un peuple.
Y: Hum!
C'est bien simple, les douaniers épluchent chaque passeport. Ils regardent une page, passent à la suivante, reviennent à la précédente, comme le magazine que l'on lit aux toilettes pour penser à autre chose qu'à ce qu'on est entrain de faire. Quelquefois, ils sortent de leur box, emmènent le passeport avec eux et reviennent quelques minutes plus tard d'on ne sait où. Peut-être des W-C, finalement!
Je n'ose pas dire à Nicolas que j'ai falsifié son visa. Après avoir attendu deux heures avec Zora à l'ambassade de Roumanie pour acheter deux visas tourisme, je me suis aperçu de retour chez moi qu'ils s'étaient trompés sur son passeport. Et plutôt que de perdre une nouvelle demi-journée, j'ai raturé son “visa-affaire” pour le transformer en “visa-tourisme”.
Au-delà des box de vérification des passeports, les bagages passent et repassent sur un tapis roulant. Des roumains aux habits usés qui ont passé la douane en sens inverse contre un petit billet, marchent entre les files d'attente en marmonnant "taxi, taxi"...
C'est interminable! Les gens crient dans les queues pour que l'on récupère leurs bagages de peur de se les faire voler. Nic reste dans la file d'attente tandis que je surveille les sacs qui entament leur quatrième tour sur le tapis roulant.
Ça n'avance pas! Un passager vient de passer l'étape des visas et a récupéré ses bagages. Il a bien fait de se dépêcher pour passer le premier, car maintenant les douaniers lui font déballer toutes ses valises jusqu'à vérifier l'intérieur de sa trousse de toilette!
Après la douane, c'est la jungle! Plus nombreux que les gens venus réceptionner l'ami ou le membre de la famille arrivant de Paris, les chauffeurs de taxi assaillent les premiers passagers à passer la fouille systématique des douaniers...
Nous approchons petit à petit du box. Il ne reste plus qu'un roumain devant nous,
N: C'est dément! Il a fallu plus de trois quarts d'heure pour faire passer huit personnes!
Y: Tu as vu comment ils fouillent les passagers?
N: Ça va, on est des touristes, ils ne nous emmerderont pas. Ce qui m'inquiète, c'est ce qui nous attend derrière la douane.
Je présente mon passeport au douanier en lui disant poliment bonjour. Ce dernier me dévisage le regard sombre, et penche la tête en avant pour voir s'il y a encore du monde derrière nous. Il ne reste plus que Nicolas et moi.
Sans raison apparente, Le roumain me balance mon passeport dessus et baragouine quelque chose d'un air à la fois méchant et agacé. Je lui demande pardon. Il sort brusquement de son box en faisant des grands gestes, me pousse violemment en arrière des deux mains et nous ferme la barrière de sa file d'attente sous le nez.
Nic est hors de ses gonds, j'ai les nerfs à vif, mais quoi qu'il arrive il faut rester calme. Nous devons prendre sur nous et refaire la queue.
Nicolas choisit un box tenu par une femme. Après un nouveau quart d'heure d'attente c'est enfin à nous. Cette fois ci, Nic passe en premier... La douanière feuillette nos passeports et pose tout un tas de questions:
Elle: Que venez-vous faire en Roumanie?
N: Nous sommes des touristes.
Elle: Où allez-vous?
Y: A Brassov.
Elle: Quelqu'un vous attend à l'aéroport?
Nous ne flairons pas le piège. A peine avons-nous répondu "non" qu'elle nous attribue d'office un chauffeur de taxi avec lequel elle est de connivence. L'homme qu'elle nous met sur le dos a une mine patibulaire.
N: Quoi qu'il arrive on ne prend pas ce gars-là pour aller à la gare, d'accord?
Y: Tu m'étonnes!
Nous récupérons nos sacs à dos et nous arrêtons deux minutes pour faire le point. L'homme à la mine patibulaire nous colle en marmonnant des choses incompréhensibles.
N: Bon! Qu'est-ce qu'on fait?
Un jeune chauffeur de taxi vient nous proposer ses services. Il a l'avantage de parler anglais!
Y: Tant qu'à choisir, autant supporter celui qu'on comprend!
Nicolas dit à l'homme à la mine patibulaire que nous n'avons plus besoin de lui mais ce dernier insiste lourdement et commence à nous bousculer. Nic le repousse, l'homme s'énerve et Nic s'énerve encore plus. Le ton monte et l'homme va se plaindre auprès de la douanière qui nous l'a attribué. Cette dernière sort furieuse de son box. Ambiance torride à l'aéroport de Bucarest, notre compte est bon!
Au dernier moment, le jeune s'interpose et dit quelque chose en roumain. La douanière se calme et retourne dans son box tandis que l'homme à la mine patibulaire s'éloigne. Le jeune lui, reste avec nous.
Y: Quelque part, j'ai comme l'impression qu'on a eu chaud!
N: Allez Yves, il est temps de passer la douane.
Tous les comptoirs sont pleins. Partout, des passagers déballent ou rangent leurs affaires... Nous nous engageons dans une des files,
Y: Avec le couteau de chasse que j'ai dans mon sac, je vais me faire embarquer!
N: T'as vu "Midnight Express" Meulière?
Y: Arrête tes conneries!
Quand vient notre tour, la douanière du comptoir que nous avons choisie sans doute touchée par la grâce de Dieu ou plus simplement fatiguée d'avoir fouillé son quota de bagages, nous dit de circuler d'un air agacé. Nous nous faufilons vers la sortie entre les roumains refaisant leurs valises...
Au milieu du hall de l'aéroport,
Y: Il faut qu'on reprenne nos esprits.
N: Viens, on va aller se poser sur le banc là-bas.
Bien qu'il nous assomme à parler continuellement sans nous laisser le temps de reprendre notre souffle, le jeune est bien utile à repousser les roumains qui nous assaillent de toutes parts pour proposer leurs services.
Notre garde du corps improvisé ne fait pas pitié à voir. Il est nettement mieux habillé que la moyenne, parle couramment l'anglais et ne semble pas être dans le besoin. Ce qui signifie qu'il doit être beaucoup plus dangereux que les autres!
N: Tu restes là? Je vais faire un tour dans l'aéroport pour voir si je trouve la navette qui va à la ville.
Y: Je garde les sacs!
Bucarest est à environ 5 km d'ici et il pleut des cordes...
Depuis 5 minutes que Nic est parti, le jeune ne cesse de déblatérer un mélange d'anglais et d'italien. Il veut nous emmener à la capitale pour 15$ et propose des endroits intéressants pour changer de l'argent au noir, voir des filles et acheter de la drogue. Je l'écoute d'une oreille distraite, un œil sur les sacs, l'autre cherchant Nicolas dans la cohue... Le jeune roumain me saoule de paroles,
Y: Je ne veux rien d'autre que d'aller à la “gara de Norte”!!!
Dans la foulée, il devine que nous voulons aller à Brassov et essaie de me dissuader de prendre le train. Il parait que les tziganes vivent dedans et qu'ils agressent les voyageurs pour vivre. Les compartiments sont sales, sans lumières et bien souvent sans vitre, ce qui peut être gênant en hiver! Je lui demande de se taire et il enchaîne sur les 125$ que nous devrions lui payer pour qu'il nous emmène en voiture à Brassov. Encore mieux, il propose de nous louer une voiture pour 500$ les quinze jours!
Nic est de retour,
Y: Alors?
N: Il parait que la navette n'existe plus, mais je me demande qui croire!
Y: Il veut 15$ pour aller à la gare.
N: C'est 5 ou rien!
Le jeune s'offusque. Il sort sa carte de chauffeur de taxi pour montrer qu'il est “réglo” et insiste sur son tarif. Je lui dis "good bye"! Nous prenons la direction de la sortie. Le roumain nous suit et descend à 14$.
Y: It's five dollars or nothing, that's right?!
Il sourit, "OK, OK" et nous lâche dans les escaliers. En me retournant, je le vois parler à un autre homme. Ce dernier nous rattrape et propose la gare pour 10$. Je lui réponds que nous avons déjà dit 5$ ou rien à son copain. Il n'insiste pas et appelle un autre gars... Nous arrivons à la sortie de l'aéroport,
N: Il fait vraiment un temps dégueulasse!
Nous posons une nouvelle fois nos sacs dans un coin du hall d'entrée afin de trouver un taxi à 5$.
Je raconte à Nicolas comment les chauffeurs de taxi se refilent les clients potentiels en fonction de ce qu'ils sont prêts à payer. Ils travaillent en groupes organisés. Si un chauffeur est trop cher, il insiste un peu puis repasse son client à un autre moins cher et ainsi de suite. Le client sans cesse harcelé ne sort pas du "groupe de travail", et finit toujours par céder.
Le dernier gars appelé vient nous voir et propose 6$.
N: Five or nothing!
Lui: OK, five, OK.
Notre chauffeur à 5$ est de grande taille, moustachu et sec. Il est vêtu d'un long manteau bleu marine et ne semble pas méchant.
Nous endossons les sacs et passons entre les deux policiers encadrant la porte de sortie de l'aéroport. Le chauffeur nous rattrape en faisant de grands signes. Il veut nous expliquer quelque chose mais nous ne comprenons pas. Il retourne à l'intérieur, revient en arborant un large sourire, et nous donne le sac de matériel photo que nous venons d’oublier, là où nous l’avons posé deux minutes plus tôt. Sans commentaire!
Nous suivons le chauffeur sur le parking en évitant les énormes flaques d'eau qui jonchent le sol. Ce n'est pas que nous ayons peur de nous mouiller les pieds mais compte tenu de l'état de la chaussée, nous voudrions éviter de finir noyé dans un trou ou une bouche d'égout avant même d'avoir vu les Carpates!
Y: C'est dingue, je n'ai jamais vu autant de R 12 de ma vie. Il y en a au moins 500 de toutes les couleurs. C'est stupéfiant!
N: Meulière, ils ont tous la même voiture!
Le chauffeur ouvre le coffre de sa Dacia, la R 12 construite dans le pays, et y plonge les sacs à dos.
Même si nous plaisantons sur le nombre de Dacias garées sur le parking de l'aéroport, il nous reste un goût amer dans la bouche. Nous avons encore en tête l'idée que nous aurions pu perdre le matériel photo dès notre arrivée à Bucarest, et gâcher d'emblée notre voyage pour un minuscule moment d'inattention... Nous avons pris une méchante claque depuis l'atterrissage. Je me demande où je suis, et surtout ce que je viens y faire. Nicolas aussi accuse le coup.
N: C'est dément! Les gens t'assaillent sans arrêt. Ça me rappelle l'Asie. A la différence que là-bas, on domine tout le monde de la tête. Ça met quand même un peu plus en confiance!
Y: Je vois ce que tu veux dire!
Je monte à l'avant et Nic à l'arrière... Le chauffeur donne une pièce à un homme en uniforme dans un box à la sortie du parking et la barrière se lève...
Nous roulons sous la pluie sur de longues routes bordées de champs boueux et d'immeubles le plus souvent en construction. Il est bientôt 19h00 et il fait presque nuit. Un peu abasourdi, mon regard s'attarde sur les appartements d'où s'échappe la lueur bleutée caractéristique des postes de télévision noir et blanc. Nicolas est sur le qui vive. Je le vois se mordiller la lèvre inférieure, signe qu'il enregistre tout ce qui se passe autour de lui. L'ambiance tendue de l'aéroport a été un stimulateur formidable. Nos radars fonctionnent à présent sur 360°!
La pluie redouble d'intensité et le ruissellement des gouttes d'eau sur les vitres rendent les images de l'extérieur de plus en plus floues.
Nous nous arrêtons à un feu. Le chauffeur est soucieux. Un groupe de policiers stoppe la voiture d'à côté et en contrôle les passagers... Le feu passe au vert, nous entrons dans Bucarest,
N: Yves, ça va?
Y: J'ai comme l'impression que les quinze jours prochains vont être très longs!
N: Bonjour la claque. Dire qu'on n'est qu'à trois heures d'avion de Paris!
Y: Nic, il faut que je te le dise, tu m'épates.
N: Comment ça?
Y: A l'aéroport, tu as agi exactement comme il le fallait. C'est bien simple, t'as assuré comme une bête!
N: Tu rigoles?! C'est toi qui a assuré comme une bête à tout le temps rester zen. En fait ça m'a “hyper” rassuré de te voir aussi calme. Je me demande encore comment tu as fait pour rester aussi cool quand l'autre “enfoiré” de douanier nous a éjectés de son box!
Y: Normal, il faisait une tête de plus que moi! Non, en fait je n'en sais rien. Aussi loin que je me souvienne, j'ai rarement été aussi mal que tout à l'heure. Je te voyais bouger dans tous les sens, je ne savais plus où j'étais et je me demandais comment tu faisais pour avoir une telle pêche dans un moment pareil!
N: Il n'y a pas de mystère, quand j'ai les boules, il faut absolument que je bouge sinon j'explose!
Y: T'avais les boules? Je n'ai rien vu!
N: Pareil pour toi. Cet aéroport, c'est simple! Si tu débarques là-bas pour la première fois et qu'il n'y a personne pour te réceptionner, c'est l'enfer!
Nous gardons un œil attentif sur la route. La nuit est maintenant complètement tombée. Dehors, la voiture traverse une succession de boulevards déserts interminables. Nous sommes surpris par la démesure des palais qui ornent les places immenses et vides de la cité. Ces constructions grandioses donnent à la ville dépeuplée un aspect surnaturel.
Nous entrons quelques minutes plus tard dans les quartiers déshérités de la capitale, signe que nous ne devons plus être très loin de la Gare du Nord...
Compte tenu de ce que nous avons vécu à l'aéroport, du froid, de la pluie et de tout le reste, il est évident que nous ne pouvons pas à l'instant présent avoir un avis objectif sur Bucarest. Toujours est-il qu'à première vue, la ville est carrément sinistre!
La voiture s'arrête devant la Gare du Nord. Finies les cinq minutes de répit que nous a procurées notre petite balade en taxi. Il faut y retourner et nous nous attendons au pire.
Comme à notre habitude, Nic descend le premier et j'attends que le chauffeur le suive pour descendre à mon tour...
Les sacs sont sur le trottoir. Le chauffeur se fait régler ses 5$ avant de repartir,
N: On y va?
Y: C'est parti!
Nous sommes en quelques pas à l'intérieur de la gare. L'immense hall grouille de monde. A quelques mètres devant nous, des enfants d'une demi-douzaine d'années jouent à se courir après. Coiffés de leur bonnet à pompon et emmitouflés dans de vieux anoraks, ils sont les victimes de la politique nataliste désastreuse de Ceaucescu. Nés à une époque où la contraception et l'avortement étaient interdits, où les femmes devaient avoir quatre enfants et où l'abandon était autorisé, ces enfants attirés par la grande ville sont venus de leur campagne pour rester sur Bucarest où ils espèrent survivre.
Ces enfants perdus jouent et la crasse sur leur visage intensifie l'éclat de leur sourire. Ces enfants perdus restent des enfants... Jusqu'à quand!
Nous jetons un bref coup œil sur les pupitres de départ des trains sans rien y comprendre. Je demande à un roumain faisant la queue à un guichet de m'expliquer mais l'homme me tourne le dos aussi sec.
Y: C'est dingue ce que je dois agacer les gens depuis que j'ai atterri ici!
N: Inutile de courir dans tous les sens avec les sacs sur le dos...
Nous allons jusqu'au fond du hall de la gare,
N: Tu restes ici avec les affaires? Je vais me renseigner sur les billets de train.
Y: Ça baigne! Mais tu as de l'argent roumain sur toi?
N: Un copain qui revenait de Roumanie m'a donné une cinquantaine de francs en Lei qu'il a retrouvés dans ses poches.
Y: C'est très cool!
Je mets les sacs contre le mur et me poste devant les bras croisés en prenant un air un tantinet dissuasif. Nic part comme une flèche et croise deux adolescents une vingtaine de mètres plus loin. L'un des deux jeunes donne un coup de coude à l'autre en me désignant du bout du nez... Ils marchent dans ma direction. Celui qui a œil crevé tient dans sa main un vieux parapluie à embout métallique... Ils continuent d'avancer. Je les fixe du regard, décroise les bras et ajuste mes gants de sécurité... A un mètre devant moi, le jeune à œil crevé fait un signe de tête à son copain et tous deux détournent leur chemin.
Nic qui a vu la scène, revient aussitôt. Il arrive juste au moment où les jeunes changent de trajectoire,
N: Ils sont venus pour toi ces deux là!
Y: Je crois. Merci d'être revenu, mais ne t'inquiètes pas, c'est cool! Ça va beaucoup mieux maintenant que je suis dans le bain.
N: OK, j'y retourne!
Je perds rapidement Nicolas des yeux dans la cohue...
Sur le qui-vive dans ce hall de gare grouillant de monde, je ressens un dépaysement total... Ici et là, la police patrouille par deux en toute décontraction. Comme disait Coluche, "la police, plus il y en a, plus on a peur!" Et à vrai dire, je ne suis pas rassuré... Devant moi, les enfants continuent de jouer en rond. Ils me fendent le cœur...
Nic est de retour. Il me parle brièvement des prix et retourne aux guichets. Nous nous sommes mis d'accords pour prendre des billets 1ère classe. Pourquoi s'en priver, à 8Fr les deux places pour aller jusqu'à Brassov à 160 kilomètres d'ici, c'est vraiment bon marché! Et puis je sens que nous avons besoin d'un moment de calme relatif. Il faut que nous reprenions notre souffle.
J'observe ce qui se passe dans la gare en attendant le retour de Nicolas. Mon esprit vagabonde, je repense au douanier qui nous a éjectés de son box, à la douanière et à son copain le chauffeur de taxi...
Soudain, deux soldats entrent dans le hall en courant et se dirigent vers les guichets à billets. Ils raflent un homme d'une cinquantaine d'année à la vitesse de l'éclair sous les cris de sa femme. Personne ne réagit tandis que les soldats emmènent l'homme de force hors de la gare. Je suis stupéfait... J'ai la gorge nouée. La femme en pleurs parle à deux hommes qui se mettent aussitôt à courir dans la direction que viennent de prendre les militaires.
Nic arrive les billets à la main,
N: C'est bon, je les ai! Le train arrive à 21h00. Il reste quelques minutes en gare et repart. Il est 20h30, on a 1/2 heure. T'es bizarre, qu'est-ce qu'il y a?
Y: Rien, rien! Tu connais le numéro du quai?
N: Non, il n'y a rien d'affiché. On va aller voir les trains au départ.
Nous traversons rapidement le hall de la gare... En chemin, je raconte la scène de la rafle à Nicolas et lui montre la femme en pleurs.
Nous pensions avoir tout vu? Une fois sur les quais, "Ambiance spectacle"! Nous sommes "à la cour des miracles".
Y: Ça vaudrait vraiment une photo.
N: Eh Meulière! Sérieusement, tu te vois poser les sacs ici et sortir l'appareil?
Y: Non!
Nous nous sentons quelque peu perdus dans le "pittoresque" de cette gare noire de monde. Je demande en français et en anglais à des hommes assis sur une remorqueuse de chariots à bagages, de bien vouloir nous indiquer le train pour Brassov. Les roumains rigolent et se moquent de nous.
Y: Inutile d'insister. Je crois que ce n'est pas mon jour!
N: C'est normal Meulière! T'as vu ta tronche?
Y: Sans commentaire!...
Un train entre en gare un peu avant 21h00,
N: Viens Yves! C'est le notre!
Y: Tu en es sûr?
N: Celui là ou un autre, je m'en tape! De toute façon, je veux me tirer d'ici! J'ai ma dose, tu comprends Yves? Je suis complètement "dosé"!
Nous avançons sur le quai jusqu'au wagon des 1ères classe. Une vielle femme toute petite avec un foulard sur les cheveux, m'interpelle en roumain pour me demander où va le train.
Y: Brassov! (Prononcer Bratchoff)
C'est sans doute mon accent qui la fait sourire, mais je suis satisfait qu'elle m'ait pris pour un roumain. Nous avons bien fait de nous habiller avec de vieux vêtements et de ne pas nous être rasé depuis une semaine. Enfin, je ne reviendrai pas sur le sac "Club Med" de Nic...
Nous choisissons le seul compartiment qui ait de la lumière. Nicolas claque la porte et commence à déballer son sac pour se changer...
Des jeunes passent et repassent devant le compartiment en nous jetant à chaque fois des coups œil curieux. J'attends que Nic à moitié nu termine d'enfiler sa fourrure polaire pour mettre mes sous vêtements thermolactils... Nous nous sentons revivre!
Des gens font le plein de bouteilles d'eau juste en face de la fenêtre à une fontaine sur les quais. Je descends du train avec les gourdes vides pour faire de même. De retour dans le compartiment,
Y: Tu as soif?
N: Je ne bois pas de cette eau là. Je vais y mettre une pastille pour l'assainir. On pourra la boire dans une demi-heure!
Je le laisse faire son excès de zèle. Il a bu des eaux plus louches par le passé et en boira des pires dans les jours qui viennent. Toujours est-il que dans une demi-heure, l'eau de ma gourde aura un goût de moisi avec sa pastille!
Quelques minutes plus tard, un homme entre et s'assoit dans notre compartiment. Grand, la cinquantaine, il est beaucoup mieux habillé que la moyenne malgré un vieux complet gris élimé. Nous lui disons bonsoir. Il jette un œil sur les sacs et reste silencieux.
Peut-être se méfie-t-il de nous? Le fait est qu'il a agacé Nicolas en ne daignant pas répondre.
N: A partir de maintenant, à chaque fois qu'on rencontrera un “con”, on sort de la bouffe et on mange devant lui!
Le roumain reste de marbre tandis que je me retiens d’éclater de rire...
Ce compartiment 1ère classe nous permet comme je l'espérais de souffler un peu. Cela fait maintenant cinq minutes que le train est parti. Nous sommes secoués comme des pruniers et profitons de ce moment de calme relatif pour décompresser...
Le contrôleur passe dans le compartiment. Il est 21h30. Le roumain poinçonne nos tickets et dit que le train arrivera à Brassov dans une heure.
Y: Seulement une heure? (A la fois surpris et déçu de ne pas avoir plus de temps pour récupérer)
N: Faut croire?!
A force d'être remué, j'ai comme une petite envie d'aller aux toilettes. Je longe les autres compartiments dépourvus de lumière et arrive au bout du wagon. Les balancements latéraux du train sont impressionnants. Je me demande comment je vais tenir debout pendant ma petite affaire. J'ouvre ma braguette, sors Mickey et pousse la porte entrouverte des toilettes avec le pied. A l'intérieur il fait plus noir que dans un four, quand j'entends soudainement "gueuler" dans l'obscurité. Un roumain est assis sur la cuvette, je ne l'avais pas vu. Pour un peu je lui urinais dessus! Situation embarrassante s'il en est! Je range mon "attirail" et m'excuse brièvement. Je repasserai...
Je tente de nouveau ma chance un quart d'heure plus tard. Il n'y a cette fois-ci personne dans la forteresse! Le verrou de la porte est cassé, il n'y a pas de lumière et le train balance violemment de droite à gauche. C'est digne d'une épreuve des jeux sans frontière. Je bloque la porte du pied, tient Mickey dans une main, m'agrippe à une poignée de l'autre et vise la lunette dans le noir total... De retour dans le compartiment,
N: Tu restes là? Je vais aux toilettes.
Y: Bon courage!
N: Hein?!
Y: Non, rien!
Il est 23h15. Le train s'arrête à une gare,
N: C'est effarant ça! Ça fait 3/4 d'heure qu'on aurait dû arriver. Fais voir la carte Yves?
Nic jette un œil par la fenêtre pour voir le nom de la gare en question,
N: OK Meulière, tu peux dormir. On est à peine à mi-chemin! Il faudrait qu'il arrête la gnôle le contrôleur!
Y: Tu me diras, c'est pas plus mal!... Tu me montres les tickets, s'il te plaît?
Nous en avons deux chacun, un pour le trajet, l'autre pour la réservation. Ils sont en carton d'un millimètre d'épaisseur, de la taille d'une petite boîte d'allumettes.
Nic s'allonge et essaie de trouver le sommeil. J'ouvre la carte de Roumanie pour voir quelle est la prochaine ville que nous devons traverser. L'homme au complet gris devine ce que je cherche et me montre Cimpagna du doigt. C'est d'ailleurs là qu'il descendra du train. "La revedere" (Au revoir).
Enfin seuls! Nicolas a les yeux fermés mais je sais qu'il ne dort pas. Les kilomètres défilent, il fait nuit et j'ai du mal à me faire une idée de ce que nous traversons. Une certitude, depuis que nous remontons vers le nord le mauvais temps a cessé, mais il fait de plus en plus froid...
Il est minuit passé. Je dois rester éveillé. J'en profite pour sortir mon carnet et prendre quelques notes...
Le train s'arrête une nouvelle fois. Je descends me renseigner. Les quais baignent dans une brume épaisse. L'ambiance est surnaturelle. Je m'approche... Une vieille pancarte pend à un crochet sur la devanture en bois travaillé de la gare déserte. Nous sommes à Sinaï! Un coup œil sur la carte, il reste encore un bon bout de chemin à parcourir. A l'allure que nous avons tenue depuis le départ, nous devrions arriver dans une bonne heure.
Le train repart et “ça balance” de plus belle. A croire que la voie ferrée se dégrade à fur et à mesure que l'on s'éloigne de la capitale! Ce que j'écris est de plus en plus illisible et je commence à avoir un petit coup de barre. Nic rouvre les yeux,
N: C'est bon Yves. Repose toi si tu veux, je n'arrive pas à dormir.
J'essaie d'éteindre la lumière du compartiment mais l'interrupteur est cassé. Je dévisse l'ampoule et nous plonge dans l'obscurité...
Bien que fatigué, je suis trop excité pour fermer les yeux. D'autant que le compartiment étant maintenant dans le noir, nous pouvons enfin voir les paysages que nous traversons... De temps à autre nous apercevons de magnifiques églises orthodoxes à l'architecture typiquement roumaine, émerger de forêts lugubres aux arbres noueux et dénudés.
Des cris d'effrois mêlés de rires retentissent dans le couloir. Deux filles d'une vingtaine d'années passent en courant devant notre compartiment. Elles repassent une minute plus tard dans l'autre sens en criant. Deux contrôleurs finissent par les coincer juste devant notre porte,
Y: C'est dingue, on a droit à une arrestation en direct. La Roumanie c'est comme la Samaritaine, il s'y passe toujours quelque chose!
N: C'est encore mieux qu'à la télé!
Le couloir étant éclairé et le compartiment plongé dans le noir, c'est comme si nous étions derrière une glace sans teint. Les contrôleurs vocifèrent contre les deux blondes, puis les jettent à plusieurs reprises l'une contre l'autre. Les roumaines fondent en larmes. Nous sommes effarés par la brutalité des deux hommes. Et la fameuse séance vidéo à laquelle nous assistons commence à nous faire moins rire...
Les jeunes filles cherchent à s'en aller mais les contrôleurs les en empêchent en les repoussant à chaque fois violemment contre la porte du compartiment. Ils crient et parlent de police et les blondes fondent en larmes de plus belle...
L'un des contrôleurs doit faire 1m60 et l'autre 1m90 avec des oreilles particulièrement décollées. De temps à autre, ils enlèvent leur casquette pour lire le règlement des chemins de fer qu'ils ont collé à l'intérieur. Le plus petit des deux est aussi le plus hargneux. Le voir malmener les jeunes roumaines énerve Nicolas,
N: Si cette espèce de "nain composteur" brutalise les nanas encore une fois, je l'attrape et je le scotche au carreau!
Y: Arrête Nic. Je suis comme toi, mais on n'est pas chez nous ici. On ne sait pas ce qu'elles ont fait et on ne comprend pas ce qui se dit. Qu'est-ce qu'on peut y faire?
N: OK Yves. S'il est encore là quand on arrive à Brassov, j'ouvre la porte du compartiment et je lui dis simplement "TIRE-TOI DE LA CONNARD!". Ça ira là?
Y: Nic tu sais bien, tu ne peux pas dire ça.
N: Tu as raison, je lui dirais PARDON “CONNARD”!
Les esprits se calment enfin. Le contrôleur nain ouvre la porte de notre compartiment et essaie d'allumer. Je revisse l'ampoule... Il s'excuse et s'assoit pour dresser un procès verbal aux deux jeunes filles. J'en profite pour lui demander si nous arrivons bientôt à Brassov.
Lui: C'est le prochain arrêt!
N: J'y crois pas! Il est pratiquement 1h00 du matin! Quand je pense que c'est ce nain qui a dit à 21h30 qu'on arriverait à Brassov dans une heure! Meulière, retiens-moi, je vais le scotcher!
Nous entrons en gare. Nic prend son sac et comme prévu,
N: PARDON “CONNARD” tu me laisses passer s'te plaît?
Nous descendons du train et prenons les quais "dans une ambiance de gare roumaine de nuit". Je crois que les mots se suffisent à eux-mêmes!
Le contrôleur nain sort juste derrière avec les deux jeunes filles qu'il tient fermement par le bras, et les remet à la police qui les prend en charge... Tout est mal qui finit mal!
La gare fourmille de soldats. Ce sont des jeunes appelés pour la plupart. Les uns descendent du train, les autres attendent sur les quais, et tous sont armés de fusils semi-automatiques.
Un homme vend des friandises et des sodas de "sous marque" dans une petite roulotte éclairée. Nous passons devant lui et nous engageons dans l'escalier souterrain menant à la sortie. Des tziganes saouls se chamaillent. Ils sentent l'eau de vie et la vinasse à 5 mètres! Dehors, des roumains à bord de leur taxi interpellent les voyageurs. Aucun d'eux ne nous harcèle. Si nous n'intéressons déjà plus les chauffeurs de taxi, c'est plutôt bon signe!
Nous avançons dans la ville déserte lourde de silence. Il fait nuit, il fait froid et il faut rapidement que nous trouvions un coin où dormir.
Y: Tu ne trouves pas que c'est reposant, ce calme? Il n'y a pas un bruit!
N: Qu'est-ce qu'on fait? A cette heure-ci tous les hôtels sont fermés. On ne peut quand même pas planter la tente en pleine ville!
Y: On ferait aussi bien de marcher! D'après la carte, la route du château de Bran passe à travers les montagnes. On trouvera bien un coin en chemin pour camper.
N: Tu ne veux pas marcher toute la nuit quand même?!
Y: Non pas toute la nuit... De toute façon on ne peut pas rester ici...
Nous nous arrêtons plus loin, face à une batterie de panneaux,
Y: C'est pas normal! Il n'y en a pas un qui donne la direction de Bran.
N: Tu sais ce que j'en ai à foutre de la direction de Bran, Meulière?!
Y: C'est sûr!... A défaut d'autre chose, on prend le centre ville?
N: Je te suis!
Nous marchons au creux de la nuit dans la ville dépeuplée,
Y: Quel silence! J'ai vraiment l'impression de revivre!
N: Tu as vu les magasins, ils sont presque vides?!
Y: A vrai dire, je me demande si pour eux ils ne sont pas pleins!
Un roumain marchant à quelques mètres devant nous, ralentit imperceptiblement son allure et essaie d'écouter notre discussion. Nous finissons par le rattraper au carrefour. Il se retourne et engage la conversation dans un français impeccable.
C'est un homme sec d'une trentaine d'année, de taille moyenne, aux grosses moustaches et aux longs cheveux noirs. Il parle lentement et roule les R, un peu comme le Comte Dracula lorsqu'il accueille les voyageurs égarés dans son château.
LUI: Je vous pRie de m'excuser. Je vous ai entendu paRler. Vous êtes fRançais n'est-ce pas?
N: Oui, nous venons de Paris.
Lui: Je ne suis jamais allé en FRance mais j'aime beaucoup. Je suppose que vous ne savez pas où doRmiR. Si vous le voulez, vous pouvez veniR chez moi, vous auRez une chambRe pouR la nuit.
N: C'est vraiment gentil. (Intrigué)
Y: Vous nous proposez ça gratuitement?
LUI: Oui bien sûR, c'est pouR RendRe seRvice... A cette heuRe, les hôtels sont tous feRmés. Vous ne pouvez pas passer la nuit dehoRs...
Le ton lent et posé de l'homme a étrangement quelque chose d'inquiétant. Nicolas change de sujet pour se donner le temps de réfléchir.
N: En Roumanie, on est pris facilement en stop?
LUI: Ça dépend. Si vous le désiRez, je peux louer une voituRe pour vous emmener demain là où vous voulez aller. Mais pour la chambRe, vous êtes intéRessés?
N: Je ne sais pas. Yves, c'est comme tu veux?
Y: Moi c'est indifférent. Je te laisse le choix...
N: Non, je vous remercie. On va se débrouiller.
LUI: C'est comme vous voulez.
Nous nous serrons la main et le roumain s'éloigne.
Y: Très poli cet homme!
N: Soit il était homo, soit c'était un piège. Ou alors je suis complètement nul!
Y: Tu as sûrement raison... Et puis on est aussi bien à errer dans les rues par -5°C!
N: Meulière, je te hais!
Nous faisons le tour par l'extérieur d'un immense rond point désert et interminable, au centre duquel siège un chantier de plusieurs immeubles en construction... Une Dacia blanche nous croise pleins phares. Lorsque la voiture passe à notre hauteur, nous distinguons nettement les têtes de ses quatre occupants se tourner vers nous.
Une minute plus tard, une Dacia blanche nous croise de nouveau. Et toujours ces quatre têtes qui nous regardent. Est-ce la même voiture qui a fait le tour du grand rond point? Pas la peine d'insister pour s'en assurer!
Y: Ça craint Nic! On va voir dans le chantier si on peut squatter?
N: Super idée Meulière! Viens on se dépêche, j'ai pas envie de les croiser une troisième fois.
"Super idée Meulière!", j'aurais espéré qu'il réponde le contraire!
Nous traversons rapidement la rue et longeons les palissades autour des immeubles en construction à la recherche d'un passage. Nous tombons à l'entrée du chantier sur la cabane du gardien. Une ampoule allumée pend devant sa porte au bout d'un fil torsadé.
Y: On ne peut pas entrer par là!
N: Viens vite Yves!
Nous revenons sur nos pas en courant... Nic trouve une brèche entre deux palissades. Il écarte les planches et s'engage dans le chantier. Je me retourne, vérifie que personne ne nous regarde, et m'engage à mon tour...
Il fait nuit noire mais nos yeux se sont bien acclimatés à l'obscurité. Nous pensions être tranquilles. A peine ai-je passé la brèche que la Dacia blanche repasse pleins phares au ralenti.
N: C'est encore eux?
Y: Oui, oui! (Caché derrière la palissade) Ils nous cherchent mais ils regardent du mauvais côté... T'as les boules?
N: Ouais et toi?
Y: Je ne suis plus étanche! (rires étouffés)
Nous chuchotons pour faire le moins de bruit possible et attendons sans bouger que la voiture s'éloigne... Nicolas me désigne les tours en construction.
N: Laquelle on prend?
Y: Celle-là! Elle a l'air presque terminée.
N: A toi l'honneur!
Y: Fais gaffe de ne pas te blesser! Le sol est couvert de poutres et de gravats!
Je me fraye un chemin entre les blocs de béton et arrive dans l'immeuble fantomatique. Nic est juste derrière moi.
Je gravis lentement les marches de l'escalier, non sans une certaine inquiétude. Peut-être y a-t-il déjà du monde qui squatte dans cette tour?... Au deuxième étage, nous tombons nez à nez avec une grande porte métallique aux barreaux épais, sans doute destinée à empêcher la venue de squatters. Elle est heureusement entrouverte, le cadenas en a été forcé... Par qui?!
Il y a des trous dans le sol et il faut prendre garde de ne pas passer au travers du plancher. Soudain un bruit remonte par la rambarde d'escalier.
Y: Nic, c'est toi?
N: Oui oui, c'est moi. Dépêche-toi!
Estimant que je ne vais pas assez vite, Nicolas me passe devant... Je voulais dormir au deuxième, nous nous arrêterons au cinquième!
Nic choisit une pièce au hasard à l'étage. Il déplie son duvet et se coule dedans. Je déplie le mien à côté et me couche simplement par-dessus. Le vent glacé s'engouffre par les balcons et siffle dans les étages.
N: Qu'est-ce que tu fais?! Tu ne te mets pas dans ton sac de couchage?!
Y: Je ne préfère pas, on ne sait jamais. Si quelqu'un arrive, je préfère être prêt à nous défendre.
N: Tu vas te cailler les miches!
Y: Ça ira...
Pour le voyage, Nicolas a emmené le duvet de son expédition à l'Everest. Bien au chaud dans son cocon, il dort déjà...
Deux heures du matin, j'ai du mal à trouver le sommeil. Je ferme les yeux en songeant que nous ne devrions pas demain Dimanche, être dérangés par les ouvriers du chantier...
Je me réveille. J'ai entendu du bruit... L'autre côté de la pièce est éclairé. Un homme de dos, fait la cuisine. Je lui dis bonjour.
Lui: Salut les gars! Bien dormi? Je vous prépare le petit déjeuner!
Je me réveille de nouveau en sursaut, mais dans la réalité cette fois... Des rêves loufoques de ce type, j'en ferais toute la nuit!...
Vers 4h00 du matin, j'ouvre les yeux frigorifié. Je retire mes chaussures et me coule dans mon duvet. C'est un sac de couchage de l'armée israélienne que j'ai acheté dans un surplus. Il est chaud mais isole mal du sol. Je me retourne tous les quarts d'heure comme une crêpe, engourdi par le froid transmis par le béton...
DIMANCHE 12 AVRIL 92, 06h00,
J'ouvre les yeux le premier. Nicolas dort encore, seul son nez dépasse du duvet. Le soleil vient de se lever dans un ciel dégagé. C'est une belle journée qui commence.
Nic a bien fait de nous amener jusqu'au cinquième. Ainsi nous sommes trop hauts pour être vus par les habitants des tours avoisinantes et nous disposons par ailleurs d'une bonne vue d'ensemble de Brassov. J'évite tout de même de nous faire repérer en me levant, et fouille dans mon sac pour y prendre le papier toilette.
Cette nuit, la température a "flirté" avec le zéro, mais elle s'est radoucie ce matin. Il fait 6°C au thermomètre de ma montre.
Nic sort la tête de son duvet au moment où je rentre dans la pièce,
Y: Ça va?
N: Un peu cassé. Pas trop confortable le béton!... Il pleut?
Y: Non, non. Le ciel est bleu, le soleil brille, il n'y a pas un nuage. C'est génial!
N: tu es sorti?
Y: Je suis juste allé me débarrasser d'un excédant de poids dans l'entrée. Ce qui est bien avec cette tour, c'est qu'on a que l'embarras du choix pour aller aux toilettes.
N: C'est sûr! Hier je suis allé pisser dans le salon du voisin...
Je photographie Nicolas dans son duvet pour immortaliser notre “loft” d'une nuit, et nous commençons à ranger les affaires...
En guise de petit déjeuner, nous prenons deux “mini-Mars” chacun. Nic en a emmené un plein paquet pour offrir aux roumains, mais j'ai bien l'impression qu'ils vont tous finir dans nos estomacs.
Y: C'est dément le nombre de cauchemars que j'ai pu faire cette nuit. T'en as pas fait toi?
N: Si, un seul! Au réveil quand j'ai vu ta tronche avec ton rouleau de papier toilette à la main! Dire que cette nuit j'ai rêvé que j'étais chez moi, bien au chaud et que je vous disais d'aller vous faire voir, toi et ton idée de passer une nuit au château de Dracula...
Nous descendons les escaliers. Nicolas rigole,
Y: Pourquoi tu te marres?
N: Je me rappelle hier quand tu m'as demandé si c'était moi qui avait fait du bruit avec la rambarde d'escalier?
Y: Ouais, et alors?!
N: C'était pas moi!
Y: C'est vrai que c'est drôle!
Nous nous apercevons que nous ne sommes pas les premiers "squatters" à avoir séjourné dans cette tour en construction. Hier soir, en pleine nuit, nous n'avions pas remarqué les paillasses et autres vêtements étalées ici et là dans l'immeuble.
Nous ressortons du chantier par la brèche d'hier soir, et prenons la direction du centre ville après que Nic m'ait pris en photo devant la tour qui nous a abrités pour la nuit.
Il est encore très tôt ce matin et les rues sont presque désertes. Nous devinons les montagnes au-delà des maisons et marchons droit devant en espérant croiser un panneau indicateur pour Bran... La matinée est plutôt fraîche mais très agréable.
Nous tombons au bout de la rue sur la place du marché, délimitée tout autour par du vieux grillage rouillé. Des Dacias sont garées à l'entrée sur lesquelles sont exposés des tapis usés de mauvaise qualité. De vieux roumains, aux visages taillés dans le roc par l'âge et la rudesse de la vie, vendent de tout et de rien sur leur étalage de bois. Cela va du blouson imitation cuir au pommeau de douche usagé, en passant par des bouts de fil électrique et toutes sortes d'objets rafistolés... Même si nous trouvons la force de plaisanter, Nicolas et moi nous sentons mal à l'aise dans ce marché miséreux, sans doute reflet de la pauvreté du pays.
Y: Il n'y a rien à manger à part des graines de tournesol!
N: Meulière, j'ai un scoop! Les roumains sont des oiseaux!
Y: S'ils ne mangent que ça, on est mal!
Nic s'attarde sur deux toques en fourrure esseulées en bout d'étalage,
N: Tu as vu le prix? Moins de trois francs!
Y: Ça a l'air génial! T'as qu'à t'en prendre une! Fais voir l'autre?
Le marchand, un homme robuste de deux mètres chaudement emmitouflé dans un vieil anorak bleu, nous montre que les oreillettes fixées au-dessus de la toque peuvent aussi s'attacher sous le menton. Il en fait la démonstration avec celle qu'il porte sur la tête... Nicolas essaie la plus grande et l'achète,
Y: Avec ça sur le crâne, on ne risque plus de nous emmerder. Tu ressembles à un vrai gardien de goulag!
Les deux toques sont malheureusement trop petites pour moi...
Nous ressortons de la place quand le marchand aux toques nous rattrape,
Lui: Dollars, dollars... (à mi-voix)
Y: Nic, il veut faire du change au noir!
N: Bien vu “Watson”!
Nous revenons à son étalage et nous mettons rapidement d'accords avec une petite calculette sur le taux de change et le nombre de dollars que nous voulons changer. Puis Nic sort des billets de sa ceinture antivol le plus discrètement possible.
Nous n'avons pas été suffisamment discret! Pendant la transaction, nous sommes obligés de repousser agressivement les roumains qui s'agglutinent autour de nous. Ils sortent tous des billets de leurs poches en demandant "dollars, dollars". Je les écarte tandis que Nicolas recompte une deuxième fois la liasse de Lei que l'on va nous échanger contre nos deux billets de 10...
Le marchand est satisfait. Nous aussi! Nous nous séparons après une solide poignée de main et je vérifie en sortant du marché que personne ne nous suit.
Nous savons bien que le taux de change ne nous a pas été favorable par rapport à ce qui se fait au noir habituellement. Mais quitte à perdre de l'argent, nous préférons que cela profite à un roumain qu'à l’état. Pour les roumains, le Dollar coûte en effet deux fois plus cher à l'achat qu'à la revente. Cherchez l'erreur!... Puis je trouve mesquin dans notre position, de venir marchander les prix ici. Nous ne voulons en rien ressembler aux blaireaux qui mégotent les prix lorsqu'ils sont dans un pays pauvre et qui trouvent le moyen de s'en vanter lorsqu'ils reviennent dans l'hexagone. Marchander quand c'est l'usage, oui! Être fier de gagner quelques francs sur le dos de l'habitant qui vend de l'artisanat à un prix dérisoire, quand dans le même temps on paye toute l'année des taxes débiles sans broncher? Non!
N: Ce change, c'est vraiment une bonne chose de faite!
Y: Tu m'étonnes! Trouver une banque ouverte le Dimanche, on aurait eu du mal!
Nous repartons en direction du centre ville le "cœur léger" avec notre argent roumain en poche. Nic garde sa toque sur la tête et ressemble à tout sauf à un touriste français!
Chemin faisant, nous arrivons sur une grande place pavée étonnamment propre et tranquille, au centre de laquelle siège une majestueuse église orthodoxe. L'endroit est très agréable et nous décidons de nous y arrêter le temps d'une pause sur un banc public.
Hier nous avons eu l'impression d'atterrir en enfer. L'image que donne la Roumanie aujourd'hui est beaucoup plus attrayante et paisible. Nicolas profite de ce petit moment de repos pour sortir son appareil photo, et fait quelques prises originales: un vieux roumain tout courbé marchant à l'aide d'une canne noueuse; un policier faisant sa ronde en compagnie d'un soldat armé jusqu'aux dents; et moi installé sur un banc avec la tête de quelqu'un qui se demande ce qu'il vient faire dans cette galère...
De l'autre côté de la place, des gens entrent et sortent par une grande porte dans une espèce de cour. Ils transportent tous des cabas et des sacs à commissions,
N: Je vais voir où ça mène. Tu restes là?
En traversant la ville, nous n'avons pas vu un seul magasin d'alimentation. C'est à croire qu'ils n'ont rien à manger. Et en fait, je me demande si ce n'est pas réellement le cas!... Nic revient avec son appareil photo en bandoulière,
Y: Alors?
N: Dans la cour, derrière la porte, il y a une boulangerie. Je ne te raconte pas la file d'attente. L'aéroport puissance 12!
Y: Ah ouais?!
N: Tu n'aurais pas une petite faim?
Et nous nous partageons un des sandwichs au jambon du père de Nicolas...
De temps à autre, des passants intrigués nous détaillent de la tête aux pieds avec curiosité. Ils se demandent sans doute qui sont les deux jeunes gens bizarres assis sur le banc de l'église. C'est pourtant simple: "Ce sont les deux abrutis qui ont décidé de passer une nuit dans le véritable château de Dracula..."
Un peu perdu au milieu de cette immense place aux teintes orangées, je me rappelle la première fois que j’ai poussé la porte de l'office du tourisme roumain il y a deux mois. A peine avais-je demandé des renseignements sur la Transylvanie que l'hôtesse d'accueil me présentait une photo du château de Bran au dos d'une vieille brochure jaunie, en le désignant comme étant celui de Dracula. Elle revint vite sur ses positions lorsqu'elle s'aperçut que j'en connaissais beaucoup plus qu'elle sur le sujet:
Vlad Dracula, authentique prince de Roumanie, gouverna la Valachie d'une poigne de fer au XVème siècle, et endossa 500 ans plus tard le rôle plus sinistre de "Comte Dracula, Prince des Vampires":
Fils de Vlad Dracul (Vlad "le diable"), Vlad Dracula était donc Voevod de Valachie, une province de Roumanie au Sud de la Transylvanie. Les Voevods étaient des princes et seigneurs de la guerre qui constituaient l'avant garde de Rome face à l'expansionnisme turque.
Dracula marqua l'histoire sous le nom de Vlad Tepes (prononcer tsepesch) dit Vlad l'Empaleur. Bien qu'il n'ait pas inauguré le supplice du pal, on lui attribua ce surnom pour avoir mis une sorte de génie infernal à perfectionner cette torture. Il employait des pieux dont on avait pris soin d'arrondir la pointe. La victime était empalée par un endroit différent selon son rang, son âge et son sexe, et ce, le plus soigneusement possible pour ne pas gâcher le plaisir de Dracula à assister à l'agonie de l'être gigotant au sommet du pieu planté dans la terre.
Il fît empaler, décapiter, dépecer, mutiler, brûler et bouillir vivant des hommes et des femmes par dizaines de milliers lors de ses campagnes hors de Valachie. Il faisait manger aux enfants les seins coupés de leur mère, farcis de leurs entrailles. Sa réputation de fou sanguinaire fut transmise aux quatre coins de l'Europe par les rares qui aient pu échapper à ses exécutions en masse. Les anecdotes foisonnent à son sujet. Il empale sur un coup de tête et épargne pour un bon mot, démontrant son manque total de respect envers la vie humaine.
Au-delà de cet aspect “sadico-dément” de sa personnalité, apparaît un génie militaire gagnant une grande notoriété de ses campagnes contre l'armée du Sultan (l'empire Ottoman vient de prendre Constantinople et fait trembler le monde Occidental par sa puissance); Il déjoue et terrorise une armée turque 1000 fois supérieure en nombre à l'aide de stratégies modernes...
De plus, à une époque où les Princes se succèdent, ramassant la couronne dans le sang pour la perdre avec la vie, Vlad Tepes se révèle un homme d'état nationaliste implacable et sans pitié qui tente de créer une nation dans un environnement en pleine anarchie.
Personnage énigmatique, le Voevod Valaque fut à la fois chanté par son peuple comme héros de guerre repoussant l'envahisseur, considéré comme un boucher sadique par les allemands et les russes, et comme un ennemi implacable et sanguinaire par les turcs.
Après sa mort, sa sinistre notoriété fut perpétrée par ses ennemis qui, dégustant leur vengeance, le diffamèrent pendant des siècles. Cette réputation arriva jusqu'aux oreilles de l'écrivain anglais Bram Stoker (XIXème), qui fit de ce personnage historique peu ordinaire, le célèbre Comte Dracula, Vampire qui devait devenir plus tard l'un des plus grands mythes de la littérature et du cinéma fantastique...
En ce qui concerne l'exploitation du château de Bran pour rentabiliser l'engouement que suscite le mythe de Dracula dans le monde occidental, nous en reparlerons lorsque nous y serons...
Nous traversons rapidement le centre pittoresque de Brassov et arrivons quelques minutes plus tard sur un grand boulevard bordé d'hôtels de grand standing.
A la sortie d'un square, nous rencontrons une vieille dame en manteau et toque de fourrure, à qui nous demandons s'il y a en ville un endroit où manger. Elle propose aussitôt les restaurants de luxe de l'autre côté de la rue, et nous la remercions en sachant à l'avance que nous n'irons pas... La dame a vécu en France dans sa jeunesse et parle couramment notre langue.
Elle: Je suis contente que de jeunes gens comme vous viennent en Roumanie. Ainsi vous pourrez témoigner en France de ce qui se passe ici...
Je ne sais pas dans quel sens il faut interpréter ses paroles... Nous la saluons respectueusement et elle nous souhaite un bon voyage.
Nous passons devant les restaurants sans nous arrêter. Nicolas me devance de quelques pas, quand une tzigane dans un état pitoyable avec un bébé dans les bras, commence à m'agripper par la manche... Je ne sais pas comment réagir. C'est poignant,
N: Fais comme si de rien n'était!
J'essaie de la repousser gentiment mais elle ne veut pas me lâcher le bras. Elle me montre son enfant en geignant. Ne sachant toujours pas quoi faire, je continue d'avancer sans lui prêter attention. Je me sens à la fois nul et mal dans ma peau... La tzigane abandonne une dizaine de mètres plus loin.
Toujours plus au creux de la ville, Nic photographie un homme en train de téléphoner. L'image est belle; l'homme est de profil à côté de trois téléphones précaires accrochés à un mur orange. En Roumanie, il est impossible de téléphoner à l'étranger à partir d'une cabine publique. Il faut nécessairement appeler d'un centre téléphonique... quand on en trouve un d'une part, et ouvert qui plus est!
Nous marchons à l'aveuglette à travers la ville en direction du sud-ouest, Brassov se trouvant au nord-est de Bran sur la carte... Des roumains de l'autre côté de la rue, jouent au football dans un parc avec une petite balle en plastique tandis que d'autres, debout sur une plate-forme élévatrice rouillée soutenue par une vieille fourgonnette bancale, réparent des jonctions de câbles de bus électrique. A chaque bus qui passe, les hommes reculent pour éviter les gerbes d'étincelles qui leur tombent dessus.
Plusieurs cars stationnent plus haut à ce qui semble être une petite gare routière. Nous montons nous y renseigner...
Personne ne semble pouvoir nous indiquer notre route. Un homme parlant couramment le français, nous branche gentiment sur un chauffeur de taxi poireautant à deux pas de là dans sa Dacia. Ce dernier demande carrément 2000Lei pour aller jusqu'à Bran (pour mémoire, 1Fr=66Lei). Compte tenu de son amabilité, nous lui proposons clairement d'y aller sans nous, et tournons carrément les talons lorsqu'il cherche à descendre son prix.
Nicolas s'assoit sur le bord du trottoir et ressort la carte de Roumanie pour faire le point. J'en profite pour demander aux dames qui travaillent au terminus des cars de bien vouloir remplir les gourdes... Nic insiste de nouveau pour y faire fondre des pastilles d'hydroclonazone. Il m'agace!...
Nous repartons en direction sud-ouest à travers le terrain de football improvisé.
N: Tu crois qu'elle existe la route de Bran, Meulière?
J'aborde un jeune couple de roumains à la sortie d'une petite église orthodoxe. La jeune femme à la peau mate et aux longs cheveux noirs est très belle. Nous sommes sous le charme de son sourire à la fois timide et coquin... Malheureusement, elle et son fiancé ne sont pas d'ici et ne peuvent donc pas nous renseigner sur la route à suivre.
Plus loin, Nicolas reste rêveur,
N: Elle était vraiment mignonne...
Y: Tu as vu le pou avec qui elle était? Elle ne pouvait pas être avec lui de plein gré?!
N: Ça prouve qu'ici, même toi tu peux sortir avec une fille Meul!...
Je garde un œil attentif sur la boussole "direction sud-ouest. Les quartiers défilent, nous sommes quasiment à la sortie de la ville, et nous n'avons toujours pas croisé d'indication pour Bran!
N: Eh Meulière! Tu sais ce qui m'agace en toi?
Y: Quoi?
N: C'est que même quand tu es complètement paumé, tu donnes toujours l'impression de savoir où tu es!
Y: Tu ne crois pas si bien dire!
La rue en montée dans laquelle nous nous engageons à présent nous laisse perplexes. D'après la carte, la route du château de Bran devrait être beaucoup plus importante. Là, nous avons tout juste l'impression que nous allons terminer dans un cul de sac perdu en pleine campagne!
Nic s’arrête au bout d'une centaine de mètre de "grimpette". Il veut que nous rebroussions chemin. J'insiste pour continuer, même si je commence à avoir la certitude que j'ai tort. Je compte en fait un peu sur la providence, bien que ce soit contraire à mon habitude...
Plus nous grimpons et plus Nicolas râle et parle de revenir sur nos pas. Nous croisons finalement un homme plus haut à qui je demande notre chemin. Le roumain d'une cinquantaine d'année parle très bien le français. Il explique que nous ne sommes pas du tout dans la bonne direction (Nic manque de m'étrangler) et propose carrément dans la foulée de nous emmener au château de Bran en voiture!
En route pour chez lui, l'homme parle de ses projets. Il connaît bien la région et travaillait dans le tourisme avant la révolution. Aujourd’hui, le roumain cherche à monter sa propre agence de voyage, mais il explique qu'il ne peut rien attendre de son gouvernement. Et que le pays se relèvera non pas grâce à l'Etat, mais grâce à des individualités qui ont envie de prendre les choses en main...
Le quinquagénaire nous demande de patienter un instant devant le pas de sa porte. Et deux minutes plus tard, nous roulons à bord d'une Dacia (R12) en route pour le Castel Bran... Son fils est au volant, sa belle fille est assise à l'avant, Nic, lui et moi sommes à l'arrière.
Nous n'étions effectivement pas du tout sur le bon chemin. La voiture refait en sens inverse tout ce que nous avons parcouru à pied. Nous repassons même devant l'immeuble en construction et la gare par laquelle nous sommes arrivés hier soir...
La route qui mène à Bran n'est pas très attrayante. Elle traverse de la plaine morose à perte de vue, et longe la chaîne des Carpates au loin sur notre gauche.
Le paysage est triste, malgré quelques paysans pittoresques conduisant ici et là leur chariot monté sur pneus de voiture. Je suis étonné par le nombre de militaires que nous pouvons croiser en pleine campagne sur le bord de la route...
Entre deux cauchemars, ma nuit a été plutôt courte. Je m'assoupis doucement tandis que Nicolas s'évertue à faire poliment la discussion... Le fils est garde forestier. Il confirme qu'il y a beaucoup d'ours dans les montagnes et qu'il faut faire très attention. Il existe un village dans les Carpates où les ours viennent jusque dans les rues pour être nourris par les habitants, mais le roumain ne se souvient malheureusement pas de son nom. Dommage car cela aurait été un sujet de reportage grandiose!
En fait, l'essentiel de la conversation tourne plutôt autour de la politique, et en particulier sur l'avant et l'après révolution. Le père pour avoir bien connu les deux périodes, est très aigri: "Avant, nous savions où allait l'argent. Ceaucescu faisait construire des palais gigantesques et des chantiers démesurés. Aujourd'hui il y a toujours le même argent mais nous ne savons plus où il va... Avant la révolution, le business était entre les mains d'un pôle d'hommes d'affaires. Après la mort de Ceaucescu, le business est resté entre les mêmes mains... Le dictateur est mort mais les loups sont restés!"
Avant de venir en Roumanie, nous nous doutions bien de ce que nous allions y trouver. Nous savions qu'avec le projet de passer une nuit au véritable château de Dracula, nous ne serions pas trop d'actualité dans un pays sortant d'une révolution. Et que les roumains au sein d'une nation à la recherche de sa propre identité, auraient certainement d'autres chats à fouetter que de se demander pour nous, s'il existe encore des vampires dans leurs cimetières. Autrement dit, après un quart d'heure de discussion sur les problèmes politiques du pays, je me trouve trop idiot avec mes histoires de fantômes pour aborder le sujet! Mais le vieil homme se met à quelques kilomètres de Bran, à parler de lui-même du château:
Les autorités roumaines sont conscientes du bénéfice à tirer d'un mythe comme celui de Dracula. Cependant, créer une infrastructure touristique autour du village d'Arefu là où se dressent les ruines de la véritable forteresse du Voevod, aurait coûté trop cher. C'est pourquoi le tourisme roumain a choisi le château de Bran pour rentabiliser l'engouement que suscite le héros de Stoker... En parfait état et situé dans un endroit beaucoup plus pittoresque où réside l'âme historique de la Roumanie, ce château attire bon nombre de touristes venant le visiter en quête de sensations. Le stratagème fonctionne si bien que tous les journalistes qui viennent en Roumanie pour écrire sur Dracula, repartent régulièrement avec des photos du château de Bran plein les valises pour illustrer leur article. Nous apprenons que des américains font le voyage par cars entiers en Europe, uniquement pour le photographier. Apres avoir parcouru la moitié du globe, une soixantaine de kilomètres sépare ces malheureux touristes du véritable but de leur voyage...
La voiture s'arrête sous un soleil radieux, sur une petite place au pied du domaine du château. Tout autour de l'endroit se sont développés des petits commerces d'artisans. Le seul anachronisme dans ce magnifique décor médiéval, est la musique Disco ringarde que débite un poste de radio dans une cahute à friandises pour attirer les clients.
Le vieil homme écrit les coordonnées de son agence sur un bout de papier que je range soigneusement avec le matériel photo (*). Pendant ce temps, Nicolas sort du parfum de son sac pour l'offrir à la jeune femme...
(*): J'aurais souhaité de tout cœur faire de la publicité pour son agence de tourisme mais nous avons malheureusement "égaré" le bout de papier en question quelques jours plus tard... Enfin, je ne vous en dis pas plus pour le moment.
Avant de reprendre le volant, le garde forestier nous donne quelques conseils sur les montagnes à traverser pour leur beauté. Il me fait gentiment remarquer que ma carte n'est pas très précise et tombe des nues lorsque je lui apprends que c'est la meilleure que l'on puisse trouver en France et surtout le prix qu'elle m'a coûté (une soixantaine de francs, à multiplier par plus de 10 pour la rapporter au niveau de vie en Roumanie!).
Nous voilà seuls assis aux pieds du domaine du "Castel Bran"... Nicolas profite du fait d'avoir déballé son sac pour se changer, pendant que je vais remplir ma gourde à la fontaine...
N: Merci pour tout à l'heure dans la voiture!
Y: De quoi?
N: D'avoir fait la discussion!
Y: Tu rigoles? Je n'ai rien dit. C'est toi qui a tout fait! Avec l'air intéressé, le plissement des yeux pour montrer que tu comprenais, et tout et tout!
N: Ta gueule Meulière, t'es qu'un enfoiré!
Y: Sois poli, souris pour la photo!
Des japonais fraîchement arrivés, sortent de leur car en "flashant" tout ce qui bouge.
N: Il fait vraiment parc à touristes ce château!
Y: Ils ont l'air chouette les pulls en vente dans les boutiques.
N: Laisse tomber. La teinture est pourrie! Tu les laves une fois, et il te reste une pelote de laine boueuse dans la main!
Nicolas achète des tickets pour la visite du château et les donne aux deux "têtes d'obus (*)" montant la garde en costume folklorique à l'entrée du domaine.
(*): C'est comme cela que nous surnommons les roumains coiffés d'une toque en forme d'obus. A la différence des "têtes d'albatros" qui sont coiffés de la même toque que celle de Nicolas... Pourquoi ce deuxième surnom? Parce que les roumains se promènent souvent avec ce genre de coiffe sans s'attacher les oreillettes au-dessus de la tête. Et elles pendent alors sur les côtés... L'imagination fait le reste!
Nous jetons un œil sur les maisons des serfs en exposition et grimpons sans perdre de temps au château... En chemin, nous croisons les japonais qui redescendent prendre leur car en se photographiant les uns les autres tout sourire.
Nous déposons les sacs à l'accueil et faisons un rapide tour du "Castel Bran". Le château est en cours de rénovation, ce qui ne l'empêche pas de faire un peu trop village vacances à notre goût. Le plus intéressant se trouve bien sûr derrière les portes fermées, que nous ouvrons sans le faire exprès en forçant un peu!
Derrière ces fameuses portes "ouvertes par erreur", nous tombons en plein décor de film d'Herold Flynn, au milieu d'une multitude de meubles d'époque magnifiquement sculptés, de vieux trônes, d'armes et d'armures d'antan, et de beaucoup d'autres objets anciens qui enchanteraient bien des antiquaires... Nous prenons quelques photos et ne nous attardons pas...
Un canadien, étonné de voir deux français ici, nous aborde dans la cour du château. L'homme est écrivain de science-fiction. Il habite à Vancouvert et a fait le voyage jusqu'ici pour trouver de l'inspiration. Il est accompagné d'un ami roumain chez qui il loge à Brassov. Je devine facilement ce qui a bien pu l'amener à Bran et ne peux m'empêcher de lui conter la véritable histoire de Vlad Dracula, Prince de Valachie. Je leur apprends que le château de Bran n'est pas plus le mien que celui de Dracula. Construit au XIIIème siècle par le chevalier teutonique Dietrich, le "Castel Bran" ne vît la présence de Vlad Tepes qu'une fois tout au plus, et en tant qu'invité de surcroît. Je leur parle ensuite de l'existence du véritable château et leur raconte l'histoire pathétique de sa construction.
Nic repart visiter les recoins du "castel" pendant que j'étale ma science... Sentant en croisant son regard qu'il s'impatiente, j'abrège mon monologue et monte dans les douves à sa recherche. Je le retrouve à l'entrée d'un passage secret...
Nicolas est particulièrement déçu par ce château "pour touristes en mal d'émotion forte". J'appréhende un peu sa réaction lorsqu'il verra le vrai, et espère que ce dernier sera à la hauteur de nos espérances.
Nous redescendons aux pieds du "Castel Bran" pour prendre quelques photos, et en profitons pour nous accorder une petite pause déjeuner: Un “demi-sandwich” au jambon chacun, et quelques carrés de chocolat noir en dessert. Ce chocolat à dix francs le kilo, mérite en l'occurrence un petit aparté: La veille du départ, me voyant essayer d'en caser un “tuperware” plein dans mon sac à dos, Nicolas me tint à peu près ce langage:
N: Monsieur de Meulière, pourquoi tu emmènes ça?
Y: Quand tu en auras plein le dos, tu seras bien content d'en manger.
N: Tu rigoles?! J'ai plein d'amis en Suisse qui m'offrent toute l'année les meilleurs chocolats du monde. Tu m'entends Meulière? DU MOOONNNDE! Alors je ne vais sûrement pas me laisser tenter par ton chocolat à dix balles!
Y: On en reparlera... (Et nous en reparlerons!)
Le temps d'immortaliser quelques clichés, nous quittons le Castel Bran et prenons la route de Rurcar en direction de Cimpulung. Chemin faisant nous croisons un groupe de femmes toutes de noir vêtues. L'une d'elles nous donne spontanément du pain. Nous la remercions, agréablement surpris. Quelques mètres plus loin, une deuxième l'imite. Cette fois-ci Nicolas veut lui offrir quelque chose en échange. Il ouvre et fouille son sac pendant de longues secondes... La jeune femme gênée voudrait repartir, mais Nic lui demande d'attendre encore une minute. Il trouve enfin ce qu'il cherche et lui tend une bouteille de parfum. La roumaine sourit et nous remercie avant de repartir en courant rattraper ses amies. Nicolas est rêveur,
N: Ça fait réfléchir des gens qui te donnent du pain comme ça dans la rue. J'ai vraiment eu plaisir à lui offrir le parfum, tu sais?
Y: C'est sûr! Tu me diras, je comprends que tu aies chaud au cœur avec 750gr en moins dans ton sac!
N: Meulière, t'es grave!
Marchant le long d'une rivière sur une petite route magnifique plongeant au creux des montagnes, nous arrivons devant une église "modèle réduit" entourée d'un parterre de tombes bancales. Quelques personnes pleurent leur mort autour d'un trou pendant que des tziganes jouent du violon. Les jeunes femmes en noir revenaient sans doute de cet enterrement.
Nous nous arrêtons plus loin à un chalet faisant office de bar d'où s'échappe de la musique roumaine. Nicolas s'installe à la terrasse tandis que j'entre pour commander.
Les quelques boissons pouvant être servies sont alignées sur une petite étagère derrière le comptoir. Il y a du whisky GB dans une bouteille identique à celle du JB, et d'autres boissons ressemblant à ce que l'on a l'habitude de boire, sans jamais être de vraies marques.
Un couple d'adolescents assis à une table en amoureux, consomme un semblant de café et de jus d'orange. Ils tournent de temps en temps la tête vers moi, se demandant d'où je peux sortir.
Le Patron du bar arrive au ralenti. L'homme est tout sauf souriant. Ne sachant pas quoi prendre, je lui commande deux "tuica" et deux boissons à l'orange. Le couple sourit en m'entendant parler roumain avec mon accent français! La tuica est un alcool de prune, mais aussi et surtout la boisson nationale du pays. Le fait d'en commander a déridé le patron. L'homme sort une bouteille du dessous du comptoir et en sert deux grands verres en riant.
Je dépose le plateau sur la table,
N: C'est quoi ça?
Y: Il n'y avait rien à boire. J'ai pris deux tuicas et des boissons à l'orange. J'en ai eu pour 120Lei (2Fr).
Nicolas goutte ses deux verres,
N: T'aurais payé plus cher, tu te serais fait voler. C'est infect!
La boisson à l'orange n'en a que la couleur et la tuica est indéniablement coupée avec de l'eau. Cela ne m'empêche pas de boire mon verre et les 3/4 de celui de Nic.
Il fait un temps magnifique et nous dégustons chaque seconde qui passe assis à la terrasse du petit bar. Nous avons tous les deux mis nos lunettes de soleil, ambiance Top Gun!
Au loin sur la route, des paysans à "tête d'obus" conduisent tranquillement leur chariot monté sur pneus de voiture. Nous leur faisons un signe du bras pour leur dire bonjour et ils répondent avec un large sourire en brandissant leur toque.
L'alcool et le soleil ont fait bon ménage. Je danse sur de la musique roumaine en allant dans le jardin au devant de la femme du patron, beaucoup plus souriante que son mari, pour lui faire remplir les gourdes. Nicolas éclate de rire...
Nous reprenons la route. La seule chose qui nous préoccupe à présent est de trouver un coin de forêt pour y planter la tente et dormir. Il faut absolument que nous récupérions de la nuit précédente. J'ai les jambes sciées. C'est sans doute la tuica! Nous marchons un petit kilomètre et commençons à faire du stop. L'endroit est idéal. Si personne ne nous prend, nous couperons derrière dans les montagnes...
Vingt minutes passent sans que nous voyons l'ombre d'une voiture. Quand soudain,
N: Meulière, fais toi belle, il y a une Land-Rover qui arrive!
Nous faisons les pitres sur le bord de la route et le jeune couple à bord du 4x4 nous sourit sans toutefois s'arrêter. La Land-Rover fait tout de même demi-tour 200m plus loin et nous repasse devant.
N: Ils n'ont pas dû bien voir nos têtes!
Ils refont une dernière fois demi-tour pour nous prendre, mais une Dacia s'arrête au même moment à notre hauteur. C'est la première fois que des voitures se bousculent pour nous prendre en stop. Nous échangeons un dernier sourire l'air désolé avec le couple au 4x4, et nous installons dans la Dacia.
Le conducteur, un homme d'une cinquantaine d'années, parle couramment français. Il demande où nous voulons aller.
N: Sur la route de Rurcar...
La voiture grimpe péniblement à travers la montagne. Nous approchons doucement du col de Rurcar et les paysages alentours deviennent de plus en plus fabuleux. Une multitude de bergeries campent dans des prairies entourées de forêts. Tandis qu'en toile de fond se dresse la majestueuse Chaîne des Carpates et ses neiges éternelles, telle un mur infranchissable désignant le bout du monde... Dehors, des fermières sortent de leur maison et accourent au bruit poussif du moteur sur le bord de la route, pour nous vendre leurs fromages.
Une fois le col de Rurcar passé, nous regardons attentivement autour de nous, à l'affût du meilleur endroit pour nous arrêter...
Cela fait dix minutes que nous avons dépassé la dernière maison. Nous roulons à présent au cœur d'une forêt de sapin à flanc de montagne. Je jette un œil à Nic,
Y: Vous pourriez nous déposer ici s'il vous plaît?
LUI: Quoi?! Vous voulez vous arrêter là?!
N: Oui, c'est parfait ici!
LUI: Mais où allez vous passer la nuit?
N: Dans la forêt, on a l'habitude.
LUI: Mais c'est de la folie de dormir dehors avec les bêtes sauvages?!
Y: Il n'y a pas de problème.
Le chauffeur arrête sa voiture sur le bas côté et nous descendons tous du véhicule.
N: Vous voulez du café?
LUI: Oui?...
Nicolas fouille une nouvelle fois dans son sac pendant de longues secondes... L'homme s'agace,
LUI: Vous avez de l'argent roumain?
Y: Oui?!
LUI: Alors donnez-moi 200Lei!...
Nic lui donne ses billets et le roumain repart aussi sec... Nous regardons interloqués la voiture s'éloigner.
Y: Il m'a mis les boules ce “con”!
N: J'aurais dû lui mettre ses 200Lei dans la bouche et lui dire "Tire-toi de là connard!".
Y: Nic tu sais bien, tu ne peux pas dire ça.
N: Tu as raison Meul, j'avais oublié. Je lui aurai dit "s'il-te-plait, tire-toi de là connard!"
A l'instant où nous endossons les sacs en riant, la Land-Rover de tout à l'heure s'arrête à notre hauteur. Le jeune homme au volant baisse sa vitre et demande où nous voulons aller. Nous le remercions mais nous sommes arrivés à destination pour aujourd'hui. Un signe amical de la main et le 4x4 repart.
Y: Ils devaient vraiment nous aimer ces deux là.
N: Je devais avoir un ticket avec sa nana. Elle était vraiment canon!
Y: Ça t'arrive de penser avec autre chose que ce que t'as dans ton slip?
N: Tais toi et marche!
Y: Au fait, il faudrait éviter de dire qu'on campe dans les bois. On ne sait jamais sur qui on tombe.
N: J'y ai pensé tout à l’heure. Un peu tard!
Nous enjambons un petit muret de pierres et plongeons au creux de la forêt. La pinède est magnifique...
Nous marchons quelques kilomètres et installons le campement au beau milieu des sapins au bord d'une falaise. Nic monte la tente tandis que je m'occupe du feu et de la popote. En ouvrant les gamelles, une feuille de papier tombe par terre. C'est une lettre de Zora. Elle m'avait dit avant le départ qu'elle s'arrangerait pour me glisser un petit mot que je lirai sur place. C'est vraiment une bonne surprise et il est dommage qu'elle ne puisse pas savoir à quel point son coup a bien réussi.
N: C'est quoi?
Y: Une lettre de Zozo.
N: Eh Yves, t'as les yeux qui brillent! Tu ne vas pas te mettre à chialer quand même?!
Y: Ça ne va pas tarder, mon ami.
N: Elle dit quoi?
Y: Elle t'embrasse.
N: C'est tout?!
Y: Pour toi, oui!
Je lui donne tout de même le petit mot que Zora lui a adressé et ne peux m'empêcher de lui lire entièrement la lettre chaude et sensuelle qu'elle m'a écrite. Elle me fait trop de bien,
N: Arrête Meulière, tu me fais du mal!
Il est à peine 17h00. Le coin où nous nous sommes installés est merveilleux. Je profite de ce que les soupes mijotent sur le feu pour sortir les jumelles et l'amplificateur de bruit. Cela faisait longtemps que je n'avais pas senti une telle sensation de plénitude,
Y: Une forêt, un feu, une soupe, un bout de sandwich et au dodo! C'est ça la vraie vie! Ne pas se prendre la tête avec des problèmes qui n'en sont pas!
N: T'as raison Meulière! Tu fais bien d'observer la nature car moi, je connais un vrai problème qui va bientôt te prendre plus que la tête!
Y: Quel problème?
N: Un problème de trois mètres de haut, plein de poil, avec des crocs comme mes pouces!
Y: On se marre, mais tu savais que Ceaucescu avait fait venir des grizzlys des Etats-Unis pour les lâcher dans les Carpates?
N: Qu'est-ce que tu racontes, pourquoi faire?!
Y: Pour le plaisir de les chasser! Les ours bruns ne lui suffisaient plus!
N: Content de le savoir, Meul!
Avant de nous coucher, Nic prépare l'arbre auquel nous devrons grimper en cas de "problème" tandis que je vais déposer les gamelles sales et le reste des vivres à une centaine de mètres du campement sous un sapin effondré. Dans la foulée, nous frottons brièvement nos vêtements sur les arbres pour masquer l'odeur du repas, et ainsi éviter d'emmener toute odeur de nourriture avec nous sous la tente. D'après un copain à Nicolas qui a vu l'homme qui a vu l'ours, toutes ces précautions sont nécessaires dans une forêt où le risque de se faire attaquer par un ours est présent. Dans les Carpates, les ours bruns sont nombreux et peuvent atteindre 2.50m pour 650kg!
Nous nous coulons dans nos duvets. Il fait encore jour, c'est la vie de château,
N: Meulière, j'ai fait un rêve d'enfer dans le T.G.V. avant hier. J'y repense souvent!
Y: Quel genre?
N: Sanglant! Il fait nuit et on est dans la tente encerclé par les loups. On sort à toute vitesse pour grimper à la corde pendue à un arbre. Tu grimpes le premier, mais pas assez vite. Soudain je sens un loup me mordre. Je grimpe quand même, mais le loup se débat dans le vide pendu à ma jambe. J'entends une déchirure. Je jette un œil, mon tibia nu! Le loup m'a décalotté le mollet!
Y: Arrête, c'est infâme!... Comment ça se termine à la fin?
N: Je te dis de me laisser pour aller chercher du secours et je sais que je vais mourir... Bonne nuit Meul!
Y: Bonne nuit... Eh Nic?
N: Quoi?!
Y: Tu sais que c'est la première fois que tu fais un rêve sur nous deux où c'est moi qui m'en sort vivant? C'est vachement encourageant!
N: Je t'ai déjà dit bonne nuit Meulière!
Et nous nous endormons comme des bébés...
J'ouvre les yeux, il fait noir. Ma montre indique 3h00 du matin. Nicolas dort du sommeil du juste. Cela n'a pas été malin de me coucher à 18h00, car à présent j'ai fini ma nuit. Impossible de me rendormir! Le moindre bruit autour de la tente attire mon attention. Le “hululement” d'un hibou répond à des aboiements incessants de chiens venant d'on ne sait où. A chaque fois que je commence à m'assoupir, un nouveau bruit dans la nuit me ramène à la réalité. J'entends comme des glapissements de renard. Je n'ai aucune notion des distances dans cette forêt où tous les bruits semblent portés à l'infini.
Je ferme les yeux pour les rouvrir brusquement. Un animal à la démarche lente et pesante tourne autour de la tente. Son museau renifle la toile. Mon cœur bat la chamade, je me sens mourir. Au loin, les chiens continuent d'aboyer de plus belle quand soudain, des hurlements de loups emplissent le vide de la nuit. L'un de mes fantasmes s'accomplit. J'ai toujours rêvé de les entendre de mes propres oreilles. C'est magique et effrayant à la fois. J'aimerais réveiller Nicolas pour partager avec lui ce moment inoubliable, mais je n'ose faire le moindre bruit ne sachant pas quel est l'animal qui rôde autour de nous.
Deux heures s'écoulent dans cette ambiance d'enfer sans que je puisse fermer œil... Mais les bruits de la nuit s'estompent peu à peu pour laisser la place aux chants des oiseaux. Et le jour se lève enfin. Je me rendors alors paisiblement en me faisant une promesse: Jamais plus je ne me coucherai avant la tombée de la nuit, et ce, quel que soit l'état de fatigue dans lequel je me trouverai...
LUNDI 13 AVRIL, 9h00
J'ouvre les yeux, réveillé par du bruit de bois fracassé. La porte de la tente dôme est ouverte. Dehors, Nicolas prépare le feu du matin sur les braises encore chaudes de la veille. La nuit a été fraîche et j'ai dormi avec mes sous-vêtements thermolactils. J'entends des cris d'effroi mais c'est ce que je vais faire pendant quinze jours!
J'enlève le bas, tout le bas, j'enfile ma paire de pataugaz et sors aérer Mickey.
N: C'est pas trop tôt! T'as bien dormi?
Y: Ne m'en parle pas! Il y a un animal qui a gratté la tente cette nuit!
N: Quel animal?!
Y: Je n'en sais rien mais c'était pas un petit!
Pris dans l'élan, je raconte la seconde partie de ma nuit assis sur une souche au coin du feu qui crépite...
N: Meulière, il va falloir que tu arrêtes les BD!
Nous nous habillons et commençons à ranger le campement. Une centaine de mètres en contrebas au pied de la falaise, coule un petit ruisseau que nous devinons à peine à travers les arbres. Après vérification aux jumelles, nous décidons qu'il serait judicieux que l'un de nous y descende: "Ams-Tram-Gram", je n'ai jamais eu de chance au jeu. Je vide ce qui reste des gourdes dans les gamelles et entame la descente du dénivelé en m'accrochant à tout ce qui dépasse. La paroi est tellement abrupte que je me demande à mi parcours si je ne vais pas rebrousser chemin. Le choix, toujours le problème du choix, je jette les gourdes dans la pente pour m'obliger à continuer.
Dégringolant la falaise sur les fesses, je tombe une centaine de mètres plus bas sur un chemin forestier bordé de troncs d'arbres prêts à être emportés. Le ruisseau coule juste derrière.
Je plonge ma gourde dans l'eau gelée et contemple faute de mieux, les bulles d'air qui s'en échappent. Je ne sens plus mes mains saisies par le froid, quand je lève soudain les yeux alerté par des cris. A une quinzaine de mètres sur le sentier, un paysan à tête d'obus en colère m'interpelle. Il a une hache sur l'épaule et me demande l'air menaçant ce que je fais là. Je reste silencieux et termine calmement de remplir la gourde de Nic. J'ai vraiment une tête qui ne revient à personne! Je me demande si les roumains ne me prennent pas pour un tzigane, ce qui, d'ailleurs, ne serait pas une excuse!...
Les tziganes sont détestés depuis des siècles en Roumanie, comme partout ailleurs en Europe centrale et orientale. Au temps où les superstitions allaient bon train, ils étaient même considérés comme les amis des nosferats (vampires), accusés notamment de leur donner des renseignements sur leurs ennemis.
Je referme les gourdes et me lève doucement. Mon cœur s'emballe. Le bûcheron debout au milieu du sentier, me fixe sévèrement du regard en continuant de me crier dessus. Je m'approche tranquillement sans dire un mot en essayant de paraître le plus serein possible. A deux pas du roumain, j'affiche mon plus beau sourire et lui demande en français s'il y a un problème. Interloqué, l'homme sourit à son tour et passe son chemin. Trois autres bûcherons alertés par les cris remontent le sentier en courant. L'homme les arrête...
Les bûcherons restent sur place à une vingtaine de mètres et discutent entre eux en me fixant... Je me sèche méticuleusement les mains, enfile mes gants de sécurité, et leur jette un dernier regard avant d'entamer l'escalade du retour.
Inutile de dire que je grimpe les premiers mètres à la vitesse de l'éclair. Les suivants, eux, sont beaucoup plus laborieux. Je cherche les meilleurs passages à travers la pente pour rejoindre la tente. Un parterre de feuilles mortes trempées par la rosée du matin, recouvre les roches et les pierres éboulées de la falaise. Et je déracine malheureusement les jeunes arbres auxquels je m'agrippe pour éviter de glisser...
J'arrive un quart d'heure plus tard exténué en haut du dénivelé, à une centaine de mètres sur la droite du campement. J'en profite pour aller récupérer les gamelles et la nourriture déposés la veille sous un sapin effondré, mais Nic est déjà passé les prendre.
N: J'ai fait du chocolat chaud. Il a un arrière goût d'oignon, c'est infect!
Y: Je vais relaver les gamelles. C'est la soupe d'hier soir.
N: Ça a été en bas? J'ai entendu crier?!
Y: Il y avait des têtes d'obus mais ça s'est bien passé.
Nicolas plie la tente qui a eu le temps de sécher de la rosée du matin, et la range dans son sac. Je refais chauffer du chocolat chaud dans des gamelles propres...
N: Effectivement, sans l'oignon c'est meilleur!
Nous faisons rapidement notre toilette avec l'eau des gourdes, bouclons les sacs, et partons en direction de la route en coupant au hasard à travers la forêt. Il fait un temps superbe. Au-dessus de nous, les cimes des grands pins se dessinent dans un ciel bleu intense et la multitude des différents chants d'oiseaux enchantent nos oreilles... Le charme est malheureusement rompu au bout de quelques kilomètres par des poteaux de ligne haute tension, signe que nous approchons de la route de Rurcar.
Nous marchons une centaine de mètres le long de la petite départementale et posons les sacs à la sortie d'un large virage pour faire du stop. Au loin sur notre droite, se dresse la chaîne des Carpates et ses neiges éternelles, toujours aussi majestueuse. Nic tend le pouce. Je n'ai pas le temps de m'asseoir qu'un pick-up s'arrête.
Le vieil homme au volant et son fils nous font entrer à l'arrière de leur véhicule dans une cabine en acier ne s'ouvrant que de l'extérieur. A l'intérieur il y a déjà un homme et ses deux enfants de sept ans tout au plus, coiffés du traditionnel bonnet à pompon. La petite fille est merveilleusement jolie.
Le vieil homme nous referme la porte dessus et met le loquet de sécurité. La cabine est exiguë, nous logeons dans un cube d'à peine 1m50 de côté.
La voiture démarre et nous sommes avertis dès les premiers mètres de ce que va être la suite du trajet. Le bruit est assourdissant. C'est comme si nous voyagions dans une caisse de résonance!
Nous sommes tous assis sur deux bancs non fixés au plancher. Dans les virages, l'homme serre ses enfants contre lui et chacun s'agrippe comme il le peut à la caisse. J'ai un pied calé sur des lattes de bois vissées au sol et l'autre retenant un énorme fût de gasoil ouvert, risquant à tout instant de se déverser sur nous.
Nicolas essaie de voir la route par une petite glace de Plexiglas donnant dans la cabine avant. D'environ quinze centimètres de côté, elle constitue notre seul lien avec l'extérieur.
N: C'est un fou, Meulière. On vole!!! La voiture ne touche plus la route. Il conduit comme un taré! On frôle le ravin à chaque virage!!!
Y: Si on saute, ça va faire un drôle de méchoui. On n'a aucun moyen de sortir!
Indépendamment des conditions dans lesquelles nous voyageons, l'homme et ses enfants semblent d'une tristesse sans bornes. Tous les trois vêtus de vieux vêtements élimés, ils fixent le sol le regard vide, sans jamais lever les yeux.
Pendant un rare moment de calme, Nic sort des feutres de couleur de son sac et en tend une poignée à chacun des enfants. Le petit garçon lève la tête et questionne son père du regard. Et l'homme explique à son fils ce qu'est un feutre! Je me sens très mal! Nous lisons un merci sur les lèvres des enfants avant qu'ils ne se remettent à fixer le plancher. L'homme sourit et nous remercie. Nous lui sourions à notre tour la gorge serrée... La voiture ralentit. Nous entrons dans Rurcar. Il est bientôt midi.
Le vieil homme nous ouvre le temps de descendre, et referme la porte de la cabine sur les deux enfants et leur père. Nic donne un petit billet au vieux roumain, faisant apparaître un large sourire sur son visage... Une petite photo souvenir et la voiture repart sur les chapeaux de roues, nous laissant sur un carrefour semblant être le point d'attraction de la ville.
Malgré le pittoresque de quelques belles maisons à l'architecture typiquement roumaine, Rurcar parait tout de suite beaucoup plus pauvre que Brassov. Dés que l'on s'éloigne de la route principale traversant le village, les rues mal entretenues se transforment en chemins de terre et les habitations sont de plus en plus précaires.
Sur les bords du carrefour, des jeunes aux habits usés passent le temps à ne rien faire. Quoi de plus normal quand il n'y a rien à faire! De l'autre côté de la rue, des filles nous regardent et se mettent à rire lorsque nous les regardons à notre tour. Assis sur un banc en bois, un vieillard sans âge laisse la vie le dépasser, les mains serrées sur le pommeau d’une canne noueuse...
Nous partons à la recherche d'un magasin d'alimentation. Il n'y en a apparemment qu'un en ville et il est fermé. Ses vitrines sont vides, hormis quelques bocaux en verre contenant des légumes méconnaissables tant ils ont perdu de leur couleur.
Partis de la route principale, nous nous engageons sur un chemin de terre en direction d'une petite église orthodoxe, avec l'espoir de trouver des commerces aux alentours.
Nous croisons un groupe d'enfants en loques jouant au football dans un terrain vague. Il est amusant et anachronique à la fois de les entendre s'appeler les uns les autres Marco Van Basten ou Jean-Pierre Papin. Nicolas leur demande où l'on peut acheter à manger. Ils répondent tous en même temps et nous ne comprenons rien. D'après eux, il n'y a que le restaurant devant lequel nous sommes passés en quittant le carrefour qui soit ouvert. Nic leur donne quelques pièces et nous revenons sur nos pas... Les gamins ne nous lâchent pas,
N: C'est vachement discret quand t'es pas du coin, de marcher avec une ribambelle de gosses qui braillent autour de toi!
Tout le monde a les yeux braqués sur nous! Mais nous nous débarrassons finalement des enfants à l'entrée du restaurant.
Des roumains trapus aux vêtements gris usés, boivent une bière dans des verres de fortune sous les tonnelles de l'établissement. Ils s'arrêtent tous de discuter sur notre passage, et nous dévisagent sévèrement.
Y: Ils ont été opérés du sourire mais on a dû oublier de leur retirer les fils!
Nous entrons dans une salle gigantesque et vide. Les murs de cinq à six mètres de haut arborent d'immenses tapisseries malheureusement laissées à l'abandon, représentant des scènes de chasse à courre. Les tables sont recouvertes de nappes à carreaux toutes pleines de brûlures de cigarettes. Nous en choisissons une relativement propre.
Le patron du restaurant arrive en nage dans un costume à trois sous. Sa cravate est desserrée sur un col de chemise jauni par la transpiration. Il demande si nous voulons déjeuner et appelle une serveuse.
Il n'y a que des saucisses de porc à manger. Nous en commandons deux assiettes avec deux bières et de la salade. Les bières arrivent tout de suite...
Quatre roumains couverts de charbon entrent dans la grande salle du restaurant et s'installent à une table au fond,
Y: On dirait qu'ils sortent de la mine!
N: Quelle mine?
Y: Bonne question!... La bière est vraiment infecte!
N: Moi je la trouve bonne! Tu me diras, d'habitude j'aime pas ça!
Deux des gosses de tout à l'heure nous appellent à l'entrée de la salle. Je me lève et leur dit de déguerpir. Ils s'exécutent en m'insultant tandis que je retourne m'asseoir...
N: C'est bizarre ce pays. On dirait vraiment qu'ils ont pété plus haut que leur cul!
Y: Comment ça?
N: Regarde la salle autour de nous, elle est gigantesque et il n'y a personne. Ils ont construit partout des choses grandioses et ils n'arrivent pas à les entretenir. Ou alors, ça ne marche pas, comme ce restaurant!
Y: C'est vrai! Ça rappelle les magasins à Brassov. Ils paraissaient d'autant plus grands qu'il n'y avait rien à y acheter. C'est dramatique.
N: Avec le temps, toute la région va devenir un pôle d'attraction touristique formidable. En fait ce restaurant, c'est une super affaire. Je suis sûr qu'on peut l'avoir pour une bouchée de pain. Dans dix ans tu verras, ça vaudra des millions!
Y: T'as raison Nic, achète-le! Dans dix ans quand je reviendrai je me dirai "Il a réussi Poitou!".
La serveuse apporte les "plats" au milieu de notre fou rire,
N: Meulière, je crois que tu vas bien manger. Je te donne ma part!
Sur la table il n'y a que le pain de mangeable. Les saucisses grillées n'ont pas l'air catholique. Et les tomates qui composent la salade, ont perdu leur couleur naturelle dans le liquide de conservation du bocal d'où l'on vient juste de les sortir. En plantant ma fourchette dedans, des filets de ce liquide jaillissent par les trous d'aiguilles faits dans la tomate avant qu'elle ne soit mise en conserve. J'en badigeonne mon blouson!
Nous abandonnons rapidement la salade pour nous gaver de pain et de saucisses fines, qui en l'occurrence ne sont pas si mauvaises que ça. Nic est déjà en train de piocher dans ma part...
Le repas a coûté 5Fr par personne, pas de quoi en faire un drame! Nous sortons de la ville et prenons la route de Cimpulung. Les maisons sur le flanc de la montagne sont très pittoresques et participent au dépaysement total que nous ressentons. Une tzigane habillée tout en couleur, pend du linge dans son jardin tandis que ses cochons sauvages font la sieste à deux pas de là, affalés dans la boue... Nicolas pose son barda une vingtaine de mètres plus loin et commence à faire du stop.
Y: Tu peux reprendre ton sac!
N: Gentils mais collants les mômes!
Les enfants de tout à l'heure arrivent à toutes jambes. Le plus âgé est aussi le plus entreprenant. Il écarte les autres et me demande mon adresse pour m'écrire en France. Je sors mon carnet et un stylo feutre...
Depuis que j'ai atterri en Roumanie, j'ai toujours tâché de cacher ma montre en la remontant sous la manche de mon blouson. Cette fois là, je pêche. Le gamin la voit et s'extasie,
N: Qu'est-ce que tu fous, tu viens?
Y: Deux secondes, j'arrive...
L'enfant dit que c'est la première fois qu'il voit une montre aussi belle et qu'il ne pourra jamais en avoir une pareille. Je n'aime pas ce qu'il vient de dire car j'ai l'impression en visitant les coins reculés de ce pays, que Nic et moi sommes les fers de lance de cette société de consommation que nous détestons. Avant que les magnétoscopes n'existent, je n'ai jamais éprouvé le besoin d'en avoir un... C'est pareil pour ce gosse et ma montre!
Son regard brille en voyant mon stylo. Je lui donne mon adresse et le stylo par la même occasion (certains diront que j'aurai pu lui donner ma montre). Il me remercie et rejoint ses copains en courant pour leur montrer ce qu'il ramène...
Nous nous arrêtons une nouvelle fois au bout d'une petite demi-heure de marche pour faire du stop, et cette fois-ci, pas d'enfant à l'horizon! Le ciel est bleu, le soleil brille, nous avons le ventre plein et tout va bien. Si personne ne nous prend, nous plongerons dans les montagnes toutes proches pour camper...
Déjà un quart d'heure que nous tuons le temps à discuter, et toujours aucune voiture en vue... Dans la minute qui suit, un homme d'une quarantaine d'année s'arrête et nous prend dans son Aro.
Sur 20 voitures en Roumanie, il y a en moyenne 17 Dacias type R12, 2 Aro (le 4x4 national) et une Occit type Axel Citroën. Pour l'anecdote, ces Axels proviennent de l'usine construite et donnée clés en main par Citroën à la Roumanie du temps de Ceaucescu. En échange de quoi il était convenu que les roumains remettent un certain quota annuel de véhicules à la firme au double chevron. On parla d'échec à l'époque pour le constructeur généraliste français. D'une part parce que la Roumanie n'arriva pas à soutenir les quotas. Et d'autre part parce que les rares Axels qui arrivèrent en France durent systématiquement repasser par les chaînes de montage de l'usine d'Aulnay pour y être remontées correctement... Aujourd'hui on dit avec le fil des ans qu'Automobiles Citroën serait retombée sur ses pieds...
Nic et moi sommes assis à l'arrière de la voiture. Le conducteur seul à l'avant, n'a pas une fois desserré les lèvres depuis le départ. Il a simplement fait signe de monter lorsque nous lui avons dit que nous voulions aller à Cimpulung.
Si le roumain n'a pas l'air joyeux, nous à l'arrière "qu'est-ce qu'on se marre"! Le soleil tape à travers la lunette arrière sur des bidons de gasoil ouverts dans le coffre, et nous inhalons à pleines bouffées les vapeurs qui s'en échappent... Nous sommes complètement "shootés"!
Dehors, la petite route pittoresque qui traversait les cols de montagne a disparu. Nous serpentons à présent à travers la plaine à perte de vue. Mais à mesure que nous approchons de Cimpulung, les champs vallonnés font place à des usines lugubres, laissant échapper de leurs cheminées d'abondantes nuées noires en contraste avec le bleu du ciel...
Le roumain nous arrête au milieu de la cité. Le temps pour nous de le remercier et l'homme repart sur les chapeaux de roues sans dire un mot,
Y: Drôle de bonhomme!
N: Ouais...
Cimpulung est une grande ville en rien comparable avec Brassov. Finies les places pittoresques et les petites maisons à l'architecture typiquement roumaine. Ici les rues sont toutes bordées d'immeubles de trois à quatre étages.
C'est la première fois que nous voyons autant de gens depuis la gare du nord. Les allées noires de monde sont sécurisantes et étrangement personne ne semble se soucier de nous. Des gens nous adressent même la parole en nous prenant pour des étudiants roumains!
Quelques fois, nous croisons des jeunes hommes bien habillés. Ces derniers sont plus remarquables à leur démarche de coq de basse-cour, que par la relative qualité de leurs vêtements, dans un pays où chacun s'habille comme il le peut. Les jeunes filles elles, bien habillées ou non, sont beaucoup plus discrètes...
Beaucoup de gens portent des blousons très fins imitation cuir que nous avions déjà remarqués au marché de Brassov. Ils y étaient vendus une cinquantaine de francs, et sont de si mauvaise qualité qu'ils partent en lambeaux à la première occasion.
Nous arpentons les rues à la recherche de quoi manger. On trouve de tout en exposition derrière les vitrines des magasins. C'est le plus souvent du matériel d'occasion, à l'exemple d'un pommeau de douche entartré posé en vrac au milieu d'autres ustensiles de plomberie usagés.
Je croise le regard d'une vielle dame à hauteur du magasin d'alimentation. Je lui fais un sourire. Elle sourit à son tour et engage aussitôt la conversation. Elle parle un peu notre langue et dit dans un français incertain qu'elle est ravie de notre présence dans son pays. Cela fait chaud au cœur!
Je reste avec les sacs devant l'épicerie pendant que Nic fait les courses à l'intérieur. Il revient quelques instants plus tard l'air satisfait avec un kilo de pommes et deux kilos de pomme de terre,
N: T'as vu ce que j'ai acheté?
Y: T'es gentil! Qui va les porter les trois kilos?!
N: T'as encore de la place dans ton sac à bandoulière!
Y: Je vois!
Je suis chargé comme une mule et essaie de rattraper Nicolas qui choisit toujours les moments où j'ai du mal à le suivre pour accélérer le pas! Nous ne pensons qu'à sortir le plus rapidement possible de la ville pour refaire du stop. Nous avons décidé d'aller à Bradetu et de camper dans les montagnes avoisinantes. Il n'y aura plus qu'à traverser monts et marées pendant une trentaine de kilomètres pour arriver au pied du véritable Château de Dracula.
N: C'est dément!
Y: Quoi?
N: Personne ne nous remarque! Il n'y a pas une fille qui m'ait regardé depuis que nous sommes arrivés dans cette ville!
Y: Tu es optimiste! Moi j'aurais dit plutôt "depuis qu'on a atterri". Ca ne doit pas être évident à vivre quand on s'appelle Nicolas Poitou!
Une jolie roumaine marche à deux pas devant nous. Nic essaye de la rattraper,
N: S'il vous plaît, mademoiselle, s'il vous plaît?
La jeune fille accélère le pas,
Y: Laisse tomber, tu la fais fuir! Il faudra que tu me donnes des cours de drague. Tu as un charme fulgurant!
N: Tais toi Meulière et fais du stop!
Y: Touchez ma bosse, mon seigneur...
Nous passons devant une "espèce" d'hôpital à la sortie de la ville. Nous nous y arrêtons un moment pour jeter un œil à l'intérieur par les fenêtres... Plus loin, tandis que nous traversons une rue le pouce tendu,
N: Tu as vu l'état?
Y: Grave!
N: Yves, quoi qu'il arrive, on ne se fait pas hospitaliser en Roumanie, OK?
Y: Ouais, ouais...
Je reste consterné, perdu dans mes pensées,
N: Eh Meul, je suis sérieux! JE VEUX PAS QUE TU ME LAISSES CREVER ICI, TU M'ENTENDS?
Nous partons dans un fou rire lorsqu’un jeune en 4x4 Aro s'arrête à notre hauteur, et nous invite à monter à bord. Brun, la peau mate, le jeune roumain a une tête sympathique et accepte de nous déposer sur la route de Bradetu.
Nous sortons de Cimpulung. La voiture avale les kilomètres à travers la lande déserte. Nous tuons le temps à discuter et j'essaie, l'air de rien, de sentir d'où peut venir la forte odeur de tuica qui me chatouille les narines. Ayant compris ce que je cherche, Nicolas assis entre le roumain et moi sur le frein à main ("Ça fait mal" dira t-il plus tard!), me fait comprendre que l'odeur de gnôle émane du chauffeur lui-même. Avec ce qu'il dégage, il doit être complètement saoul! Je comprends maintenant pourquoi il conduit en permanence couché sur son volant. Nous le harcelons de questions pour le maintenir en éveil.
Notre nouveau conducteur est étudiant. Il revient d'Istambul et retourne chez lui à Petrosani. Le jeune homme se rend en effet régulièrement à l'étranger pour "affaires". La bâche à l'arrière du 4x4 recouvre une cargaison de vêtements et de chaussures qu'il vient d'acheter en Turquie.
Lui: Chaussures ici, très mauvais. Après quatre mois, mort!
Il montre en exemple les mocassins qu'il a aux pieds,
Y: Nic, tu peux lui dire de regarder la route "s'te plaît"?
Nous arrivons lancé à pleine vitesse derrière un camion dans une côte sans aucune visibilité. Mais le roumain accélère!
Y: C'est pas vrai, il ne va pas le faire?!
Profitant de son élan, l'étudiant déboîte et commence à doubler le semi-remorque. Il n'a pas vu le bahut qui arrive pleine face à toute allure. Nous allons au "Crash"! Si Nicolas n'était pas assis dessus, je tirerais le frein à main. Tous mes muscles sont contractés. J'ai les deux mains sur le tableau de bord. Le semi-remorque à notre droite ne veut pas réduire sa vitesse. Nic est blême. Notre chauffeur alcoolique écrase le Klaxon en continuant tranquillement de parler de chaussures! Si je m'en sors vivant, je le tue! Au dernier moment, le camion de droite ralentit, et nous laisse passer pour éviter l'accident. Je soupire de soulagement,
Y: De quoi on parlait, déjà?
N: Meulière, j'ai des envies de meurtre!
Y: Reste Zen Nic! "Le bœuf est lent, mais la terre est patiente..."
L'étudiant recommence ce petit jeu une paire de fois, mais vidés par notre première frayeur, nous n'avons plus la force de réagir! Et puis la fin de la journée approche et nous sommes mieux dans sa voiture qu'à marcher le long de la route qui traverse la lande... "Et il ne faut jamais marcher dans la lande les nuits de pleine lune!" (Dictait des amis de "l'auberge de l'agneau égorgé"!)
Y: Eh Nic, finalement c'est très bien un 4x4 Aro! En Roumanie ça ne coûte que 20.000Fr, et le moteur de celui dans lequel on est, a déjà près de 300.000 km!
N: Ça vaudrait même le coup de revenir pour en acheter un!
Y: Pour le prix, tu en achètes deux! Un pour rouler, l'autre pour les pièces de rechange. Comme ça, tu es tranquille pour au moins 600.000 bornes!
L'étudiant arrête son 4x4 en haut d'une côte et coupe le moteur. Nous lui demandons ce qui se passe: La barrière d'un passage à niveau en contrebas est baissée et sa voiture n'a plus de démarreur... Notre conducteur ne doit pas être si saoul que cela!
Le train est passé. Le jeune roumain lâche le frein. Il attend que le 4x4 prenne suffisamment d'élan et enclenche la deuxième...
Nous apprenons que les ours bruns sont nombreux dans les forêts qui entourent Petrosani. Et qu'ils sont particulièrement dangereux à cette époque de l'année où ils sortent de l'hibernation. Passant du coq à l'âne, je pose ensuite des questions au roumain sur les croyances de son pays et sur ce qu'il reste des vampires dans la superstition populaire. D'après lui les nosferats (vampires) et les moroïs (morts vivants) n'existent plus. "Ceaucescu les a tués en interdisant d'y croire..." Mais peut-être y croit-on encore dans les petits villages isolés de montagne, qui ont échappé à la "folle" restructuration des campagnes ordonnée par le dictateur des Carpates.
Pour mieux comprendre la réponse de cet étudiant, il suffit de reprendre en substance ce que bon nombre de roumains nous diront pendant le voyage: "Avant Ceaucescu, la Roumanie avait le meilleur niveau de vie des pays de l'Est. Quand il a été au pouvoir, il a voulu faire de nous des robots, des machines à travailler pour lui, sans esprit d'initiative, comme les coréens ou les chinois. Pour détruire notre personnalité, il lui a fallu détruire notre histoire. Il a rasé les campagnes pour nous reloger dans des HLM, dans l'unique but de détruire la structure séculaire des villages, derniers bastions des coutumes, légendes et superstitions...".
Il est pile 18h00 lorsque l'étudiant nous dépose sur la route principale, à l'embranchement du chemin menant à Bradetu. Avant de repartir, le jeune homme s'assure auprès de quelques personnes attendant un bus au carrefour, qu'il nous laisse effectivement au bon croisement...
Nous suivons pendant une petite heure le ruisseau transportant les eaux usagées des villageois habitant le long du chemin. L'atmosphère change de minute en minute. Plus nous avançons et plus les maisons sont pauvres. Les gens habitent dans des bicoques de bois dont l'aspect tend à faire croire qu'elles vont s'effondrer d'un instant à l'autre. Il n'y a pas âme qui vive. Les arbres dénudés aux racines et aux branches noueuses, donnent à cette fin de journée un air fantomatique.
Une Dacia arrive lentement derrière nous. La voiture roule à faible allure à cause du mauvais état de la chaussée. Nic tend le bras et le couple s'arrête. L'homme et sa femme vont à l'hôpital de Bradetu, quelques kilomètres plus loin.
D'après la carte, nous devrions nous trouver sur une route secondaire. En réalité, nous roulons au pas sur un chemin de terre défoncé, bordé tout du long par des petites baraques en bois vermoulu... Le couple nous dépose quelques minutes plus tard aux portes de l'hôpital perdu en pleine nature,
N: Il est où le village de Bradetu, Yves?
Y: J'ai bien l'impression que c'est l'ensemble des bicoques qu'on a longées sur le chemin depuis le carrefour!
Nous remontons le cours de la Vilsanu serpentant vers le Nord à travers les montagnes, et passons devant l'entrée d'une mine désaffectée. Il va bientôt falloir que nous prenions plein ouest sur notre gauche si nous ne voulons pas rater le château de Dracula.
Nous nous arrêtons sur un plan d'herbe au bord de l'eau pour faire une pause, à une quinzaine de mètres d'un chemin forestier. Assis sur le bord d'une pierre tombale commémorant un accident survenu à des mineurs, je trie le kilo de pommes que Nicolas a acheté. Elles ne dépassent pas la taille de mandarines et sont rongées par les vers. Nic lui, est en train de remplir les gourdes... Bien en amont du village et surtout de l'hôpital, nous ne risquons rien à boire l'eau du ruisseau.
N: Qu'est-ce que tu fais?!
Y: Je jette les pommes pourries!
N: Mais arrête, elles sont mangeables!
Y: Ben voyons! Arrête ton char Nic! Si tu avais à les porter, ça fait déjà un bout de temps que tu leur aurais appris à voler!
Pour montrer qu'il a toujours raison, Nicolas ramasse les pommes pourries dans l'herbe et se met à les décortiquer. Personnellement je préfère avoir tort et manger les pommes intactes que j'ai déjà triées!
Y: Tu as vu la maison en ruines de l'autre côté du ruisseau. On pourrait peut-être y passer la nuit?
N: Retourne-toi, je crois qu'il va falloir aller chercher un coin ailleurs!
Couverts par le bruit de l'eau, je n'ai pas entendu les quatre têtes d'obus tziganes passer en charrette derrière sur le chemin forestier. Ils nous scrutent suffisamment du regard pour nous donner l'envie d'aller voir plus loin si nous y sommes!
Nous traversons le ruisseau et commençons notre ascension à travers les montagnes... Je n'en peux plus. Je suis chargé comme une mule! Je me délecte de temps à autre à jeter une pomme de terre. Cela ne rend pas mon sac plus léger, mais psychologiquement "ça m’aide"! Inutile de demander à Nic de ralentir, je le vois d'ici me rabâcher pendant 10 ans que je n'ai pas pu le suivre!
Y: On s'arrête deux minutes? J'ai un besoin pressant. Je crois que c'est les pommes!
Il a marché, nous posons les sacs! Nicolas entend un bruit étrange dans la forêt et part en chasse avec son appareil photo. Je prends la direction opposée, armé de mon rouleau de papier toilette!...
L'ascension est rude. Nous nous enfonçons à chaque foulée un peu plus dans la boue et j'en profite pour passer devant. Autant j'ai du mal à suivre Nicolas à la marche sur le plat, autant je le "largue" quand ça commence à grimper sérieusement. Et ça, il ne le supporte pas!
N: Eh, Yves, ça sert à rien de courir!!!
Au bout de deux heures d'effort à patauger dans la gadoue jusqu'aux mollets, nous arrivons enfin au sommet des alpages,
N: On se fait une petite pause?
Nic sort le paquet de “mini-Mars” commencé le Dimanche matin dans la tour en construction à Brassov,
N: Tiens Meul, c'est les deux derniers.
Y: Déjà?!
N: Dis pas ça, tu me fais du mal...
Le paysage tout autour est enivrant. Les terres vallonnées des alpages, d'où émergent ici et là de véritables bombes de terre, sont parsemées de petites bergeries en bois toutes identiques. Ces dernières d'environ cinq mètres de côté pour deux mètres de haut, sont surmontées d'un toit servant à entreposer de la paille... Allongés dans l'herbe fraîche sous un petit vent grisant, nous nous endormons sans même nous en rendre compte...
N: REVEIL MEULIERE!
Y: Hein?! Tu es fou?!
N: Allez viens! Si on reste ici plus longtemps, on ne pourra jamais repartir!
Y: Ecoute moi bien Nic! Je sais que tu passes pour Superman dans ton bled paumé depuis que tu es revenu de ton "expé" sur le toit du monde! Moi, ça ne fait que 10 ans que je fais du Karaté au niveau de la mer. La prochaine fois que tu me secoues comme ça, je t'éclate!
N: Qu'est-ce qui t'arrive Meulière? T'es constipé? Allez viens, on se casse!
Y: Ça ne te dirait pas de planter la tente ici, près d'une bergerie? Regarde, il y a un cours d'eau pas loin et on a tout le bois nécessaire à portée de la main pour que je nous fasse une bonne petite bouffe.
N: N'essaie pas de me prendre par les sentiments, Meul. Si on dort ici avec les bergers qui vont monter demain matin à cinq heures avec leur troupeau, on est bon pour un réveil "bouse"! Il faut absolument qu'on sorte des alpages et qu'on trouve une forêt... C'est par où l'Ouest?
Y: Tu vois la colline qui grimpe tout là-bas?
N: Ouais?
Y: C'est celle deux fois plus loin, légèrement sur la droite. Comme tu vois, on n'est pas arrivé! Il n'y a pas une forêt à l'horizon!
Cela fait maintenant deux heures que nous crapahutons. Le plus dur n'est pas de marcher au gré du relief accidenté, mais d'enjamber les centaines de haies branlantes en bois qui entourent chaque bergerie et découpent les alpages en centaines de petits lopins de terre. Comme un fait exprès, ces "satanées" barrières nous arrivent au niveau du nombril!
N: Meulière, un faux mouvement et on perd notre virilité! Dans le récit du voyage, tu pourras appeler ce bout de chemin "le trajet aux mille barrières".
Y: Tu sais que t'es un poète toi?!
N: Tais toi Meul, je te hais!... Il va falloir qu'on s'arrête pour faire le plein des gourdes. On sort bientôt des alpages.
Y: C'est bon, je m'en occupe.
Nous posons les sacs près d'un minuscule ruisseau dévalant la pente entre les bergeries. Nic s'allonge dans l'herbe et s'endort aussitôt bercé par le bruit de l'eau. Je remonte le ruisselet à flanc de montagne pour en trouver la source. Sans mon sac sur le dos, je cours comme un cabri et arrive une minute plus tard à quelques mètres du sommet face à un mur de roche. Je tends l'oreille. Un mince filet d'eau pure coule au creux d'une faille...
Avant de sortir des alpages, nous nous retournons une dernière fois pour contempler les paysages merveilleux que nous venons de traverser. Une paysanne roumaine à l'orée d'une forêt de bouleaux, fait brûler d'énormes souches d'arbres dans un immense brasier. Nous lui faisons un signe amical de la main. La femme regarde mais ne nous répond pas.
Nous progressons difficilement à travers la forêt et les ronces,
N: Il faut se dépêcher, il va bientôt faire nuit.
Y: Ce serait cool qu'on tombe sur une pinède. Le sol serait meilleur pour camper.
N: J'en ai marre de cette forêt de merde!
Soudain nos voues s'exaucent! Nous quittons les bouleaux pour pénétrer comme par enchantement dans une petite forêt de pins. Le terrain est mou à souhait mais malheureusement en pente. Nous nous libérons une nouvelle fois de nos charges et partons, chacun de notre côté, en quête d'un endroit suffisamment dégagé et plat pour installer la tente...
N: C'est bon j'ai trouvé!
Y: C'est pas trop en pente?
N: Si, un peu. Mais je ne crois pas qu'on pourra trouver mieux...
Il fait déjà sombre, nous devons nous presser. Autant le coin d'hier était paradisiaque, autant celui-ci est sinistre. On ne voit pas à cinq mètres tant la forêt est dense et sauvage. Nous évoluons au milieu d'arbres effondrés, de ronces et d'arbustes. Après un déblayage fastidieux des lieux, Nic monte la tente tandis que je m'occupe du feu.
D'ordinaire j'aime faire des feus de cheminée, comme hier soir: Un trou large peu profond devant de hautes pierres plates qui réfléchissent la chaleur. Des grosses pierres de chaque côté pour maintenir les rondins qui supportent la popote. Et le tout orienté pour que le vent s'engouffre à l'intérieur et attise le feu sans que l'on ait à se fatiguer... Aujourd'hui, nous campons trop près des bergeries et il vaut mieux faire un feu plus discret. Je choisis un emplacement à une trentaine de mètres de la tente au creux de la forêt de bouleaux voisine, et creuse un trou au couteau d'environ 40cm de côté pour 30cm de profondeur...
Les flammes émergent à peine du sol. Lorsque le trou sera plein de braises, nous pourrons y plonger des pommes de terre emmaillotées dans du papier aluminium... La nuit tombe brusquement. Nic me rejoint à la lueur de sa frontale et s'assoit près du feu. Le ciel d'une grande pureté dévoile tous ses secrets. Je n'ai jamais vu la voie lactée aussi distinctement. Au-dessus de la cime des pins, la lune, presque pleine, fait lentement son apparition. Cela promet pour la nuit que nous allons passer au château!
Bien que fatigué, je n'ai pas oublié ma promesse de ce matin et encore moins les frayeurs de la nuit dernière: Ce soir, je me coucherai le plus tard possible!
La soupe aux 12 légumes bout dans les gamelles posées sur le tapis de braise à la surface du trou. Nous sommes assis sur un tronc d'arbre effondré face au feu, et profitons de la moindre once de chaleur qu'il dégage. Le temps se rafraîchit, nous nous frottons les mains au-dessus des braises et Nicolas prend un air songeur,
Y: A quoi tu penses?
N: A ce que tu m'as raconté un jour au téléphone, sur la rénovation des ruines du château de Dracula. Il y a un mot que je n'ai pas aimé!
Y: Lequel?
N: Tu m'as dit qu'on avait stoppé les travaux parce que les ouvriers craignaient des cas de lycantropie?
Y: Oui?!
N: J'ai regardé le mot lycantrope dans le dictionnaire. Et je n'ai pas aimé du tout!
Nos éclats de rire remplissent le silence de la nuit entre deux hurlements de chien...
Chez moi bien au chaud, personne ne pourrait me faire avaler une soupe en sachet, qui plus est aux douze légumes. Mais là, perdu au beau milieu des Carpates en pleine nuit, à la sortie de l'hiver, c'est un régal! Oui c'est bouillant, oui ce n'est pas bien cuit, oui nous nous brûlons avec les gamelles, mais c'est trop bon! Quant aux pommes de terre à la braise, nous venons de nous partager la neuvième! Avec de la moutarde et du sel, c'est un véritable délice.
N: Ce sera un miracle si on n'attire pas les sangliers à force de jeter les pelures de patates dans les braises!
Y: Comment ça?
N: Avec l'odorat qu'il a, un sanglier te trouve une pomme de terre sauvage à 20 cm sous terre. Alors avec l'odeur de patate cuite qui se dégage du feu, je crois qu'on va apprendre à courir très vite!
Nous finissons de manger et "méditons" en silence au coin du feu. Je laisse échapper mon premier bâillement. Nicolas se lève,
N: Tu viens, on va se coucher?
Y: J'arrive.
Je recouvre le trou de braises avec de grosses pierres plates. Ainsi le feu conservera sa chaleur, et nous n'aurons pas de mal à le rallumer pour le petit déjeuner demain matin... Plongés dans le noir total, nous retournons à la tente en file indienne à la lueur de la frontale,
N: T'as bien laissé toute la popote sur place, Yves?
Y: Ouais, t'inquiète pas!... Nic, tu crois que c'est pour nous que les chiens aboient depuis la tombée de la nuit?
N: Justement, je préférerai que ça soit pour nous plutôt qu’autre chose!
Y: Effectivement, vu sous cet angle! Il n'empêche que ça fait au moins deux heures qu'ils aboient. A la place du berger, je commencerai à avoir les nerfs!
Bien au chaud dans mon duvet, je prie superstitieusement mes pendentifs. Serrant dans une main le porte bonheur que m'a donné Zora, et dans l'autre la croix de baptême d'Ethiopie que ma mère m'a obligé d'emmener pour ce voyage, je souhaite bonne nuit aux deux femmes de ma vie avant de m'endormir...
4h00 du matin, Nicolas allume sa frontale et se met à gueuler. Il glisse sans arrêt sur le sol en pente de la tente et n'arrive pas à fermer œil. Dehors, les chiens continuent de hurler à la mort. J'entrouvre les yeux et le vois fouiller dans son sac au bord de la crise de nerfs. Je sens qu'il vaut mieux que je me taise et que je fasse semblant de dormir!
Il avale deux cachets, éteint la lumière en grognant, et replonge dans son duvet en me donnant un coup de coude au passage. Pourquoi c'est toujours sur mon nez que ça tombe...
MARDI 14 AVRIL, 7h00
Cool! Très cool!... Hormis le réveil "discret" de Nicolas à 4h00 du matin, j'ai passé une nuit merveilleuse.
J'entends les chiens. Je me demande s'ils se sont arrêtés une seule fois d'aboyer depuis hier soir. Quoi qu'il en soit, ils s'égosillaient toujours lorsque Nic s'est réveillé au beau milieu de la nuit pour prendre ses comprimés... Ses cachets doivent lui faire de l'effet car il dort encore roulé en boule dans son duvet, au fond de la tente dans le sens de la pente.
Ça sent le fauve ce matin! Il est vrai qu'à part se brosser les dents, cela fait maintenant trois jours que nous ne nous sommes pas lavés! Je sors me promener “cul-nul” dehors pour m'aérer. La matinée est plutôt fraîche.
La forêt a changé. Sauvage et austère hier, elle est ce matin beaucoup plus mystérieuse. Tout autour de la tente, les arbres aux allures fantomatiques baignent dans une brume épaisse. Tout est blanc et on n'y voit pas à trois mètres.
Je marche à l'aveuglette dans les bois pour récupérer les gamelles que je n'ai pas lavées hier soir afin qu'il nous reste un peu d'eau ce matin. Je les avais déposées au pied d'un arbre sous un amas de feuilles mortes. Quelqu'un leur a rendu visite car elles ont été chahutées...
Nicolas sort enfin la tête de son duvet,
Y: Je ne te demande pas comment s'est passée ta nuit?
N: C'est la dernière fois qu'on monte une tente en pente. Je n'ai pas arrêté de glisser. J'ai cru que j'allais tout péter tellement j'en avais marre!
Y: C'est quoi les comprimés que tu as pris cette nuit? Un somnifère?
N: J'ai pris deux diantalvics... Mais comment tu le sais? Je t'ai réveillé?
Y: Tu parles! Avec le "chambard" que tu as fait, tu aurais réveillé un mort! Mais quand j'ai vu ta tronche de cake, je me suis dit qu'il valait mieux me taire et faire semblant de dormir.
N: Là Meulière, tu as fait très fort. Heureusement que tu n'as rien dit...
Y: Il va falloir que je lave les gamelles rapidement.
N: C'est autre chose qu'il va falloir laver rapidement si on ne veut pas mourir asphyxiés la nuit prochaine sous la tente. Il faut absolument qu'on prenne une douche!
Y: Ah ouais?!
N: Au fait, tu vas écrire dans ton récit que c'est pénible pour le mec qui partage tes aventures, de te voir te balader la bitte à l'air pendant deux heures chaque matin?! Si je ne fais pas pareil, c'est uniquement pour ne pas te faire de mal!... Tu me diras, tu peux continuer, ça effraie les loups!
Nous éclatons tous les deux de rire tandis que nous allons nous refaire une santé au coin du feu que je viens de rallumer...
Nous plions bagage et repartons plein Ouest le ventre vide. Nous nous arrêterons pour déjeuner lorsque nous serons sortis de cette chienlit... Le voile blanc qui nous recouvre s'estompe au fil des minutes et dévoile peu à peu la forêt à la fois dense et anarchique que nous traversons. Tenir le cap qu'indique la boussole est impossible. C'est comme si la nature s'était emballée, tout poussant dans tous les sens à qui mieux mieux.
La progression est lente et difficile. Nous devons continuellement nous arracher des ronces, chevaucher des arbres déracinés et contourner des marais. Je serais hypocrite de me plaindre car en vérité, je trouve cela "génial"!
Cette traversée nous mène une bonne heure plus tard à l'orée des bois, sur de nouveaux alpages vierges caressés par les premiers rayons de soleil du matin. Il n'y a aucune habitation à l'horizon et ce n'est pas pour me déplaire! Les rares moments jusqu'à présent où je me sois senti à l'aise, sont ceux où nous étions seuls. Même le sourire d'une vielle dame ne peut me faire oublier l'arrivée à Bucarest, de l'aéroport à la gare du nord!
Nous tombons une centaine de mètres plus bas sur un ruisseau dévalant la pente de cascades en cascades. Il y a des jours comme cela où il faut se mouiller! Nicolas se déshabille le premier tandis que je sors les gamelles sales de mon sac.
Cela va être très rude! La matinée est fraîche et ma montre indique que l'eau est à 6°C! Je me demande si la mort par étouffement n'est pas un sort plus doux que ce qui nous attend...
"OOUUAAAHHHHHHH!!!...." Nic se lave, toujours aussi réservé et égal à lui même. C'est comme ça qu'on l'aime!
Il s'asperge d'eau glacée en criant, debout sur une pierre plate au milieu du ruisseau. J'ai tellement mal pour lui que j'en oublie la morsure du froid sur mes mains. De l'eau à 6°C, quoi de plus génial pour dégraisser les gamelles sales de la veille...
Nicolas s'agenouille et termine tremblotant, de se rincer les cheveux,
N: Tu me passes ma serviette s'il te plaît?
Y: Nic, ne bouge pas, il y a une super photo à prendre.
N: Quoi?
Y: Reste accroupi je sors l'appareil.
N: Meulière tu es fou? Je meurs!
Y: Tais toi, je te cadre.
N: Qu'est-ce que tu fais?!
Y: Je change de place, ce n'était pas bien là où j'étais.
N: Tu te fous de moi ou quoi? Magne toi, ça pèle à mort!
Y: Ne bouge plus c'est parfait...
"Clic, clac!"
Y: Voilà! Tu vois, ce n'était pas la mer à boire?
N: Donne-moi ma serviette.
Y: Tu sais, je ne suis pas un pro en photo, il faut que je prenne mon temps.
N: Ferme la Meulière et DONNE MOI MA SERVIETTE!
Y: Tiens, voilà! C'est pas la peine de t'énerver Arnold, il n'y a pas mort d'homme!
N: Rigole Meulière, mais écoute moi bien! Je te laisse la vie sauve uniquement pour me délecter de te voir crier comme une bête quand tu te laveras!
Y: Je ne te ferais pas ce plaisir, je vais te montrer ce que c'est que la maîtrise de soi...
Je me déshabille à mon tour et me lave calmement de la tête au pied. Tel le moine Zen de base, je ne laisse pas échapper le moindre son de ma bouche, et fais le vide dans mon esprit pour ne faire plus qu'un avec l'eau glacée,
N: Là, MeulZen tu m'épates!... Comment tu te sens?
Y: Le Zen c'est bien, mais l'eau chaude c'est mieux!
Bien que j'en plaisante, je ressens après cette douche gelée en pleine nature un bien-être incroyable. J'ai la sensation de m'être aussi bien lavé à l'extérieur qu'à l'intérieur. C'est comme si une fois purifiés, mon corps et mon esprit se retrouvaient en parfaite symbiose...
Deux à trois kilomètres plein Ouest après notre séquence Zen, Nicolas s'arrête net et s'effondre au milieu des bois,
N: Je n'en peux plus, on pose les sacs!
Y: Comme tu veux.
N: Meulière, donne-moi du chocolat!
Y: Du chocolat? T'en es sûr?
N: Ouais, magne!
Y: C'est que je ne voudrais te manquer de respect en te donnant de mon chocolat Euromarché à dix francs le kilo, quand tes amis t'offrent tous les jours les meilleurs chocolats du Moooonde!
N: Déconne pas Meul, je me sens mal!
Nicolas avale d'une bouchée les quatre carrés que je lui tends,
N: Donne m'en plus!
Y: Non, non, il faut se rationner!
N: Meulière!...
Nic mange ses "huit" carrés de chocolat, boit un peu de lait concentré sucré et s'endort comme un bébé. Après la nuit blanche qu'il a passée à faire du bobsleigh dans son sac de couchage, la douche gelée à jeun de ce matin a fini de l'achever!
Je sors mon calepin et prends quelques notes pendant qu'il récupère. Le ciel est bleu, le soleil brille, c'est la vie de château...
N: J'ai dormi longtemps?
Y: Une demi-heure tout au plus.
N: J'ai rarement eu un coup de barre pareil.
Y: Ça s'explique!
N: Je commence à en avoir ma claque de cette forêt de ronces!
Y: Pendant que tu dormais, j'ai repéré un chemin qui va vers l'Ouest un peu plus bas. On n'a qu'à le prendre, il nous mènera bien quelque part…
Le chemin en question nous mène un quart d'heure plus tard dans un paysage vallonné somptueux, aux portes d'un village aux maisons très pauvres disposées le long d'une route de terre se perdant à l'infini. Des paysans, hommes et femmes, travaillent la terre courageusement. Nous leur faisons signe au loin et ils nous saluent à leur tour, les hommes en brandissant leur toque et les femmes d'un geste amical de la main. Ils répondent toutefois avec un temps de retard, sans doute dû à leur étonnement de voir des étrangers ici...
Des molosses extraordinaires montent la garde solidement enchaînés à l'entrée de chaque maison. Vraisemblablement issus de croisements entre différentes races de chiens sauvages et de loups, ils montrent systématiquement les crocs sur notre passage... Derrière les habitations, quelques vaches et beaucoup de moutons paissent paisiblement dans les champs, tandis que des cochons somnolent affalés dans la boue à l'entrée des bergeries.
Les lignes hautes tensions silencieuses qui nous suivent depuis que nous sommes entrés dans le village, ne délivrent pas de courant à l'instant présent. Une femme sur sa charrette arrêtée à quelques pas au pied d'un pylône, nous regarde avec curiosité. Elle se retourne, méfiante, lorsque Nicolas veut la prendre en photo.
A mesure que nous avançons sur le chemin de terre boueux, les maisons en bois disparaissent pour laisser la place à des maisons en briques. Seulement, les paysans manquant de matières premières sont contraints de réduire au minimum le filet de mortier qui maintient les briques entre elles, de telle sorte que leurs habitations paraissent aussi étanches que des passoires!
Un paysan solide et trapu nous rattrape. L'homme est coiffé de la traditionnelle "caciola" (tête d'obus) et porte le gilet de peau de mouton. Sa femme l'accompagne mais reste timidement en arrière… Ce robuste roumain est un digne descendant des hommes de guerre qui combattirent l'envahisseur turc sous les ordres des Voevods, pour sauvegarder la liberté et la dignité que procure la possession de la terre. Cette dignité, les paysans d'ici l'ont conservée en vivant en “pseudo” autarcie au milieu des Carpates, luttant sans cesse contre la rudesse des montagnes bien à l'abri du joug totalitaire de Ceaucescu... Le paysan arbore un sourire radieux. Nous sommes "ses" premiers touristes. Il nous tend une chaleureuse poignée de main où il ne reste que trois doigts. Si nous n'étions pas si pressés, nous passerions des mois entiers à vivre avec ces hommes de la terre, qui auraient beaucoup à nous apprendre...
Cela fait maintenant une bonne heure que nous suivons le chemin de terre le long duquel s'étire le village. Il est midi passé et nous croisons tour à tour de jeunes enfants en tablier revenant de l'école, et des paysans remontant vers les champs avec des attelages de bœufs tirant des charrues rudimentaires...
Un groupe d'hommes parle plus loin devant une toute petite maison, surmontée d'une vieille pancarte en bois marquée "Medecine". L'un d'eux, environ deux mètres, blond à la carrure impressionnante, est le docteur du village. Le roumain habillé d'un gros pull en laine col roulé et d'un pantalon élimé de velours marron, parle couramment français et demande si nous sommes des "spécialistes",
N: Non, non. Juste de simples touristes?!
Nous sommes arrivés sans le vouloir à Poenari, petite bourgade non loin d'Arefu. Au cours de la conversation, le docteur cherche et c'est normal, à nous placer dans le camping bungalow du village. Malgré notre refus d'y passer la nuit, il insiste tout de même pour que nous allions y déjeuner car c'est aussi paraît-il, le meilleur restaurant du coin.
Y: Pourquoi pas, ça ne mange pas de pain.
Le Docteur: Un de mes amis va vous y conduire en voiture.
N: Merci.
Y: Excusez-moi mais vous savez si nous sommes encore loin des ruines du château d'Arefu.
Le Docteur: Je ne connais pas de château d'Arefu... Par contre il y a une Citadelle de Poenari sur les bords de l'Arges à quelques kilomètres d'ici vers le nord.
Y: Impeccable!
Je jette un œil complice à Nicolas. Avec un peu de chance, nous devrions dormir au château cette nuit!
L'ami du docteur nous dépose comme prévu en Dacia devant le "Popas Turistica". Après un grand portail en fer, une allée en béton serpente entre des bungalows en bois et grimpe jusqu'à un restaurant. L'endroit paraît étrangement désert. Nous marquons une petite pause devant l'entrée,
N: T'as faim?
Y: Pas vraiment.
N: C'est dément ce que je crève la dalle!
Y: Le contraire m'aurait étonné!
N: Allez Meul, c'est peut-être notre dernier repas avant de se faire vampiriser. On y va?
Nous grimpons jusqu'au restaurant. Une dizaine de tables en métal sont disposées sur une terrasse en plein soleil. Des paquets de mouches se battent au-dessus pour manger ce qu'il n'y a pas été nettoyé. Nous nous installons à la table bancale la moins sale et patientons en admirant le panorama. L'endroit est très agréable. Nous avons une vue magnifique sur la campagne et les montagnes avoisinantes...
L'heure tourne et personne ne se soucie de nous. Il y a dix minutes, un homme est sorti de l'hôtel pour entrer dans les cuisines mais depuis, nous n'avons plus vu aucun signe de vie,
Y: Qu'est ce qu'on fait? Je sors la popote et je nous prépare une soupe?
N: Tu vas jeter un œil?
J'appelle à la porte des cuisines. Une jeune femme en tablier apparaît aussitôt. Nous échangeons difficilement quelques mots,
Y: Eh Nic! Il n'y a que du porc à manger!
N: Pour changer! Tu lui demandes si elle peut faire des patates pour accompagner la viande, s'te plaît.
Y: T'as pas plus compliqué?!
Ne sachant pas comment dire pomme de terre en roumain, j'en sors une de mon sac à bandoulière. La jeune femme est désolée. Elle me fait comprendre qu'ils n'en ont pas. L'expression d'affliction sur son visage témoigne de toute la difficulté qu'ils ont à se ravitailler.
Finalement je lui commande "doe bere con mititei" (deux bières et des mititei), et retourne m'asseoir. Les mititei sont des saucisses de viande de porc hachée que l'on fait frire à la poêle.
La petite serveuse arrive deux minutes plus tard avec les bières, du pain et deux assiettes. Dans chacune d'elles, il y a trois saucisses "agrémentées" d'une cuillerée de riz pâteux et froid. Nicolas fait une croix sur la portion de riz pour se précipiter sur le pain et les mititei. Il en a déjà plein la bouche,
Y: Tu as vu la vitesse à laquelle les plats sont arrivés? Bonjour la cuisson!
N: Je m'en tape, j'ai trop faim!
Y: Fais gaffe Nic, ce serait bête d'attraper le vers solitaire maintenant. En plus c'est du porc!
Je découpe délicatement et inspecte avec minutie chaque petit bout de mititei avant de l'avaler. L'intérieur est encore cru, c'est vraiment d'un goût très spécial! Nicolas me regarde œuvrer en continuant de se gaver de pain et de saucisse. Je découpe un nouveau morceau de mititei et découvre dans la viande encore saignante, une petite boule noire avec un bout de fil qui dépasse. Je l'extrais délicatement avec mes couverts. Je me doute de ce que cela peut être sans toutefois vouloir y croire. Nic la bouche pleine, a les yeux rivés sur ce que je sors de ma saucisse: UNE MOUCHE...
Je reste de marbre. Je la tiens par les pattes entre le pouce et l'index. Je l'inspecte sous toutes les coutures et la jette comme si de rien n'était. Nicolas lui est effaré. Sa mâchoire tombe sur la table et ses yeux sortent de leur orbite. Dans un dernier effort, il tente péniblement d'avaler ce qu'il lui reste dans la bouche,
N: Yves! C'est pas possible!
Y: En ce qui me concerne, je n'ai plus faim. Tu veux ma part? ("Statuesque")
Nic pique un fou rire,
N: C'est la première fois de ma vie que j'ai la nausée pour la bouffe!
Y: Ne m'en parle pas, je viens d'entrer dans la quatrième dimension!
N: Jamais je n'oublierai ta tête à l'instant où tu as sorti la mouche de ta saucisse. Je me souviendrai toute ma vie de l'épisode de Meulière la mouche! Elle était intacte en plus?!
Y: Tout juste saignante!
Nicolas appelle la serveuse dans un nouveau fou rire et demande la note. Je finis ma bière et donne le reste de mes mititei aux deux chiens qui se sont mis au pied de la table quand nous sommes arrivés, et qui salivent depuis que l'on nous a apporté les plats.
N: T'es vraiment Zen Meulière!
Y: On serait dans un restaurant à Paris, je ferais un scandale rien que pour le plaisir. Mais ici, qu'est-ce que tu veux dire. Tu demandes la note et tu t'en vas...
Nous nous levons de table et prenons le chemin de la sortie. Je n'arrête pas de crachoter,
N: Ça va?
Y: Je ne supporte plus le goût de viande crue dans ma bouche.
N: Mange du chocolat, ça va te passer. Ça ne te dérange pas si on fait du stop devant le restaurant "la mouche"?
Y: C'est comme tu veux. De toute façon je n'ai pas trop envie de marcher.
Nic pose son sac et s'assoit sur un petit monticule de terre au bord de la route...
Une dizaine d'anges passent, mais personne susceptible de nous prendre en stop. Nicolas sourit,
Y: A quoi tu penses?
N: A toute à l'heure à table. Je te regardais opérer ta saucisse comme un chirurgien. Quand j'ai vu que tu en sortais une mouche, j'ai été abasourdi, stupéfait, la bouche béante. Je me suis dit, c'est pas possible, ça ne peut arriver que dans les films... (En faisant semblant de pleurer, il enchaîne) On ne peut pas faire ça à un homme, pas même à une bête!
Et nous éclatons à nouveau de rire...
Le temps se couvre subitement. Il se met à pleuviner. Ne voyant toujours personne s'arrêter, nous endossons les sacs et reprenons la route de la forteresse.
Nic marche devant et tend le pouce sans grande conviction à chaque fois que nous entendons une voiture venir. Chemin faisant, nous croisons des paysans et des paysannes attendant leur bus sous un abri. Les langues se délient après notre passage...
Je profite d'une petite halte dans Poenari pour aller acheter du pain à une jeune femme dans un “mini-box” en bois de l'autre côté de la rue. Je n'ai pas le temps de sortir l'argent de mes poches qu'une Aro s'arrête à notre hauteur.
Pensant d'abord que l'homme au volant du 4x4 veut nous prendre en stop, je le vois soudainement sortir la tête par la fenêtre de sa voiture et "gueuler" sur Nicolas. Nic "gueule" à son tour, et tous deux se mettent à discuter ensemble?! L'homme d'une quarantaine d'année est trapu, avec une tête patibulaire enfoncée dans les épaules. J'assiste étonné à la scène en fouillant le fond de mes poches à la recherche de quelques pièces,
N: Yves, viens vite! Dépêche-toi!
Y: Qu'est ce qu'il y a?
N: C'est bon il nous emmène!
Je me tourne désolé vers la petite boulangère et m'excuse brièvement auprès d'elle avant de plonger tête la première à l'arrière du 4x4.
Dans la voiture,
Y: Pourquoi le chauffeur t’engueulait tout à l'heure?
N: Il demandait juste où on allait.
Y: A l'entendre, on aurait crût que tu lui avais balancé un pavé dans son pare-brise! C'est quand même étrange. Tu n'as pas remarqué que les roumains t'agressent à moitié ou te tirent une gueule d'enterrement quand ils t'adressent la parole? Surtout avant de te prendre en stop d'ailleurs?
N: Pas tous!
Y: Bien sûr pas tous, encore heureux!
N: Ils sont peut-être comme ça avec les gens qu'ils ne connaissent pas?!
Y: Peut-être. Mais j'ai l'impression qu'il y a une nette différence entre "le roumain des villes et le roumain des champs".
N: Tout ce que je sais, c'est que lorsqu'un roumain te gueule dessus, il faut gueuler deux fois plus fort et tout s'arrange!
Le chauffeur jette un œil dans son rétroviseur en nous entendant rire...
La voiture traverse le petit village d'Arefu et longe à présent les bords de l'Arges. La route s'enfonce lentement dans les entrailles de la terre, et il est 16h45 lorsque nous apercevons pour la première fois notre objectif:
Dressées sur un piton rocheux à 400 mètres au-dessus de nous, les ruines du véritable château de Dracula dominent les gorges formidablement encaissées et la vallée toute entière. Nous sommes enfin arrivés au pays de Vlad Tepes...
Nic se mordille la lèvre inférieure d'excitation. Il se demande déjà comment nous allons pouvoir accéder à la forteresse. Pendant ce temps, la voiture continue de rouler et de serpenter le long des falaises au creux des gorges oppressantes. Nous passons sous une série de tunnels taillés dans le roc et demandons finalement au chauffeur de nous déposer quelques kilomètres plus loin, au sommet d'un barrage.
Avant de sortir du 4x4, Nicolas donne machinalement un billet au roumain. Ce dernier se met alors à grogner et en réclame un second. Nic remet la main à la poche,
N: Il m'énerve!
Y: Laisse couler, ils sont peut-être comme ça avec les gens qu'ils ne connaissent pas! Hein, Nic?!
La vue du haut du barrage est stupéfiante. Il n'y a pas de mot pour décrire ce que nous ressentons. Il y a bien sûr la sensation de vertige, mais aussi l'étrange impression que procure l'image irréelle du bassin à la fois gigantesque et vide en amont de l'édifice. Le ciel gris et les montagnes couleur rouille aux arbres dénudés tout autour, participent au caractère austère et désolé du paysage.
Nicolas prend quelques photos tandis que des têtes d'obus nous dévisagent, intrigués de voir des étrangers dans cette partie reculée de leur pays.
Il faut que nous revenions sur nos pas pour retrouver la citadelle. Nous repassons sous un des tunnels taillés dans le roc, puis un autre et encore un autre. L'eau suinte à grosses gouttes sur les parois quand à la sortie d'un nouveau souterrain, les ruines réapparaissent enfin. Je sors immédiatement mes jumelles et scrute les alentours de la forteresse,
N: Tu vois un passage?
Y: Aucun! On dirait que le château a été posé sur le piton rocheux comme une cerise sur un gâteau!
N: Il devait être imprenable! Et je crois qu'on ne va pas tarder à se rendre compte à quel point!
Y: Il faut retourner à Arefu. De là on trouvera un chemin de montagne qui mène de près ou de loin à la citadelle.
Nicolas arrête un camion à la sortie du tunnel. Je range mon sac en hâte et grimpe dans la cabine.
Nous ne nous lassons pas d'admirer les ruines à travers le pare-brise du bahut, en songeant qu'elles sont de plus en plus inaccessibles,
N: Ça m'énerve! On passe et on repasse devant sans savoir comment on va y grimper!
Y: Et merde!
N: Qu'est-ce qu'il y a?!
Y: Je n'ai plus la corde. J'ai dû la laisser tomber par terre en refaisant mon sac tout à l'heure. Comme un fait exprès, c'est juste au moment où on risque d'en avoir le plus besoin!
N: Pas la peine de retourner la chercher. Il y a déjà deux voitures qui nous ont doublés. Ça m'étonnerait qu'elle soit encore sur le bord de la route!
Le camion se gare sur le bas côté, nous sommes à Arefu.
L'atmosphère du village au pied des ruines nous ramène 5 siècles en arrière. Nic photographie la forteresse tandis que je me renseigne auprès des villageois sur le moyen d'y accéder. Les uns sourient, les autres me dévisagent d'un air tragique en hochant du chef: "Nu e possible!" ("C'est impossible!") me répond-on invariablement.
Y: J'ai la méchante impression qu'on va devoir escalader!
N: Tu crois qu'on peut y arriver avant la tombée de la nuit?
Y: Je n'en sais rien. Personnellement, j'en ai plein les pattes!
Nicolas part remplir les gourdes. Je pose mon sac et m'assois fatigué sur le bord du chemin. Le ciel est menaçant. Un chien loup s'approche doucement et se couche juste derrière moi, comme pour me protéger. Je caresse doucement l'animal et espère silencieusement que la Lune sera au rendez-vous ce soir au château, si par bonheur nous y arrivons...
Y: Tu as trouvé de l'eau?
N: Sans problème!
Nic range les gourdes et observe la forteresse avec les jumelles à la recherche d'une éventuelle passe dans la montagne.
Y: J'ai bien regardé. Si on doit escalader, on n'a aucune chance d'y arriver avant ce soir.
N: T'as remarqué la petite centrale électrique au pied des gorges?
Y: Je sais à quoi tu penses. Tu as vu l'espèce de petite station à flanc de montagne à 200 mètres au-dessus de la centrale et l'échelle en métal qui y mène. De là, tu te dis qu'il ne resterait qu'environ 200 mètres à grimper pour arriver sur la ligne de crête qui mène au piton rocheux. Alors c'est bien simple, 200 mètres d'échelle maintenant, avec 20 kilos sur le dos, je meurs. En plus il faudrait pénétrer dans la centrale par effraction et j'ai repéré un soldat roumain qui montait la garde en haut à la station.
N: Eh Meulière, je peux en placer une?!
Y: Oui?
N: T'as remarqué la centrale électrique au pied des gorges?
Y: Oui. Et alors?
N: C'est tout!
Le chien-loup derrière moi se met soudainement à grogner. Je me retourne inquiet et le vois à l'arrêt fixant le château, commencer à hurler à la mort. Nicolas stupéfait, regarde l'animal et me jette un coup œil complice en souriant,
N: Je crois que la nuit là-haut va être spéciale!
Nous remontons une nouvelle fois les bords de l'Arges, mais cette fois-ci à pieds. Le lit de la rivière a été bétonné et aménagé pour recevoir les différents débits du barrage placé quelques kilomètres en amont. Les paysans disent qu'il existait une grotte allant du château jusqu'aux bords de l'Arges. Cette grotte qui permit à Dracula de s'échapper de son château assiégé par les turcs, doit avoir disparu sous des coulées de béton... Dommage!
Des militaires en sous vêtements kaki jouent au football de l'autre côté de la rivière, sur un terrain improvisé entre l'eau et les parois de la falaise. Ils arrêtent leur match au bruit d'une sirène, et retournent au pas de course dans leur petite caserne à une cinquantaine de mètres de là...
Arrivés à hauteur de la centrale électrique, nous n'avons pas encore décidé par où nous allons commencer l'ascension... Mon regard s'attarde deux cents mètres plus loin sur une maisonnette en bois vermoulu, à la porte et aux volets cadenassés.
Y: Nic, tu as vu derrière la cabane? Les marches en pierre qui montent dans la forêt?
N: Ce serait trop beau!
Y: On n'a qu'à les suivre, au pire ça nous rapprochera toujours du sommet!
J'ai remercié trop tôt le hasard qui nous a conduits à ce vieil escalier en pierre grimpant à travers la montagne. Au bout d'une centaine de marches entre les arbres, l'escalier se sépare en deux. Nous prenons à droite, le passage de gauche étant barré par une pancarte indiquant "zone militaire interdite!"
Y: Ça sent les “emmerdes”!
Cet embranchement prohibé mène sans doute à la petite station électrique à flanc de montagne gardée par les soldats. Nous rions jaune mais il va falloir une nouvelle fois être discret!
Cela fait maintenant une bonne demi-heure que nous gravissons marche après marche, le chemin tortueux qui devrait mener au château. Les sacs sont de plus en plus lourds mais l'excitation fait heureusement oublier la fatigue. Alors que le doute commence à s'installer, les ruines apparaissent enfin entre les arbres...
Nous arrivons quelques minutes plus tard à une vieille passerelle dressée en guise de pont-levis au-dessus de 400 mètres de vide. Vu son état, elle pourrait avoir un rôle dans Indiana Jones N°4!!!
Y: Il ne faudrait pas qu'on s'attarde trop longtemps à découvert si on veut passer la nuit ici tranquille!
N: A toi l'honneur!
Nous traversons rapidement la passerelle en prenant appui sur les lattes de bois les plus solides. A quelques mètres de l'antre de Dracula, nous ne pouvons cacher notre satisfaction d'avoir atteint notre but.
N: Heureusement que tu as vu l'escalier Yves! Si on avait escaladé, on y serait encore demain! Toi ça va?
Y: J'ai perdu mes mollets dans la montée, mais c'est génial!
Nous nous sentons pousser des ailes. Nous posons les sacs et faisons une rapide visite des lieux. C'est quasiment comme nous l'espérions! La vue du haut des remparts est vertigineuse. Nous couvrons toute la vallée du regard. La conception de ce château, à la fois difficile d'accès et excellent poste d'observation, démontre tout le génie militaire de Vlad Tepes... Les ruines ont visiblement été rénovées, mais les travaux semblent mystérieusement inachevés...
Pour les paysans de la région qui ne connaissent pas le roman de Stoker, Vlad Tepes n'est pas un nosferat (vampire) mais un moroï (mort vivant). Ils pensent que le tremblement de terre qui détruisit le château en 1913 est son œuvre "et que ce jour là, le Voevod dans un terrible sursaut, a tenté d'échapper à la malédiction éternelle que ses crimes font peser sur lui et qui l'empêche de reposer en paix... Le héros sans repos de Stoker hante toujours les lieux et le villageois chargé de les garder ne s'y aventure, après le coucher du soleil, qu'avec son vieux missel usé qui, affirme-t-il, écarte les esprits malins rôdant là-haut... Passer une nuit au château de Dracula est considéré comme un défi à la mort que les plus téméraires osent rarement relever. A Arefu, nous ne connaissons qu'un villageois dont on affirme qu'il est le seul à avoir survécu à cette épreuve..." (Propos recueillis dans l'excellent ouvrage des professeurs américain R.T McNally et roumain R.Florescu: A la recherche de Dracula).
Le ciel est menaçant. J'espère que le vent qui souffle par fortes bourrasques va chasser les nuages et que la pleine lune sera au rendez-vous ce soir.
Nous nous activons à installer la tente bien à l'abri dans la cour du château, tandis qu'un corbeau géant et monstrueux campant au sommet du donjon nous surveille tel le gardien des lieux. L'oiseau nous regarde de côté, déploie ses ailes à l'envergure impressionnante, et prend son envol dans un extraordinaire bruit de brassage d'air.
Nicolas termine de monter la tente pendant que je m'occupe de la corvée de bois. Je dois en amasser suffisamment pour alimenter un feu qui devra brûler jusqu'au matin,
Y: Nic, c'est toi qui siffle?
N: Non?
Je me précipite à l'entrée des ruines. Un militaire s'est engagé sur la passerelle,
Y: On a de la visite!
Je vais immédiatement aux devants du soldat et lui dis bonjour. C'est un jeune roumain d'une vingtaine d'années. Le militaire n'est pas étonné de notre présence ici. Il a sans doute dû nous apercevoir d'en bas dans les escaliers ou sur la passerelle. En montant tout à l'heure, j'ai moi-même aperçu un soldat en contrebas redescendre les escaliers. Nous ne l'avions pas croisé car il venait du côté de la zone militaire interdite... Nicolas nous rejoint avec son appareil photo.
Le jeune militaire ne parle pas autre chose que le roumain et nous avons beaucoup de difficultés à nous comprendre. Il fait des tours de garde pour surveiller les alentours de l'installation électrique de l'autre côté de la montagne. Je lui dis que nous sommes journalistes et il confirme que nous sommes bien dans les ruines du château de Vlad Tepes. Nous lui donnons un paquet de café et quelques cigarettes américaines que nous avons emmenées pour offrir. Enfin presque, car depuis que nous avons débarqué en Roumanie, Nic s'est remis à fumer et "consume" régulièrement nos "offrandes"!
Le soldat accepte que nous passions la nuit dans les ruines. Il rajuste son uniforme et "prend la pause" tandis que Nicolas nous cadre dans son appareil,
N: Regarde-le, il se met au garde à vous ce “con”!
Y: Arrête Nic... (Souriant comme si de rien n'était)
Et le jeune militaire s'en retourne par où il est venu...
La nuit enveloppe peu à peu les ruines de son rideau d'obscurité. Dans la cour du château où nous avons élu domicile, le feu danse au rythme des courants d'air et projette nos ombres sur les murs. Comme nous l'espérions, les vents ont chassé les nuages et la pleine lune est au rendez-vous. A l'affût du moindre bruit aux alentours, le seul appel que nous entendons est celui de notre estomac,
N: La bouffe est prête?
Y: Ça ne va pas tarder.
N: Tu en as mis un temps!
Y: Le feu a été anormalement difficile à prendre. Étrange, non?
N: Fais pas chier Meul! Tu ne me fais pas peur avec tes histoires de vampires. C'est que des conneries!... T'as pas oublié de mettre de l'ail dans le potage?
Y: Tu penses bien! Je l’ai spécialement emmené pour l'occasion!
Du roman de Stoker aux films qui s'en suivirent, l'ail a toujours éloigné les vampires. Mais qu'en est-il réellement?
Au Moyen Age, les alchimistes faisaient systématiquement brûler de l'arsenic pendant leurs expériences, car les gaz aux propriétés corrosives qui en résultaient, étaient réputés à l'époque pour empêcher la matérialisation des esprits démoniaques. Or ces gaz ont une forte senteur aillée. Et c'est par rapprochement avec l'odeur que les paysans ont attribué à l'ail le pouvoir de repousser les vampires...
Le militaire est revenu et nous surveille du haut de la muraille, l'air de ne pas y toucher,
Y: Nic, tu t'occupes de la bouffe? Je vais voir ce qu'il en est.
Je grimpe en haut des remparts et rejoins notre invité imposé.
N: Alors?! Qu'est-ce qu'il veut?!
Y: Juste une cigarette, mais je crois plutôt qu'il est revenu voir ce qu'on aurait d'intéressant à lui "offrir"!
N: Envoie-le balader!
Y: Je préférerai qu'on la joue un peu plus fine.
Nicolas me lance une cigarette. Je la donne au jeune roumain en lui faisant gentiment comprendre que ce sera la dernière. Le soldat la fume sur place. Je reste avec lui et veille au grain, tout en contemplant les gorges de l'Arges au crépuscule...
Le militaire est armé d'un fusil semi-automatique ressemblant aux AKA 47 soviétiques. Il a un chargeur enclenché et deux autres en bandoulière. L'embout de son canon est abîmé. S'il lui venait l'idée de tirer sur quelqu'un, son fusil lui exploserait à la figure! Je suis par ailleurs marqué par la pauvreté et la mauvaise qualité de son uniforme. Ses chaussures aux semelles usées jusqu'à la corne, ressemblent à d'énormes chaussons en cuir sans lacets. Elles se referment sur une grosse paire de chaussettes gris beige.
N: Tu peux lui dire qu'il aille se faire foutre et qu'il nous laisse tranquille?!
Y: Excuse-moi mais je manque encore de vocabulaire.
Le soldat a compris que nous parlions de lui et m'interroge du regard. Je lui réponds non de la tête en souriant.
Y: Fusil, soviétique?
Lui: Nei, fusil Romania! (En arborant fièrement son arme)
N: Allez viens Meul! La bouffe est prête!
Y: J'arrive!
Je dis au revoir au soldat et rejoins Nicolas dans la cour du château. Le militaire reste un moment en haut des remparts à nous surveiller du coin de œil pendant que nous mangeons nos soupes, puis disparaît avant qu'il ne fasse nuit noire...
Une fois le repas terminé, nous rangeons la popote et je raconte à Nic quelques anecdotes au coin du feu, sur la vie de Vlad l'Empaleur. A des ambassadeurs turcs venus le saluer sans ôter leur coiffe, Vlad Tepes leur fait clouer leurs turbans sur le crâne! Il y a aussi l'histoire de ce boyard (seigneur) qui, invité à la table de Dracula au milieu d'une forêt de cadavres empalés, se pince ostensiblement le nez. L'homme à l'odorat trop sensible finira empalé aussi, mais sur un pieu deux fois plus haut que les autres pour ne pas être dérangé par les odeurs!... C'est horrible mais toujours est-il que cela fait bien rire Nicolas...
Parmi les dizaines d'anecdotes qui ont traversé les siècles, la plus morbide est certainement celle qui concerne la construction du château dans lequel nous sommes aujourd'hui: Quand Dracula, monté depuis peu sur le trône, apprend que des boyards de son royaume ont assassiné son père d'un coup de couteau et ont enchaîné puis enterré vivant son frère aîné dont il a toujours admiré la bravoure, "Il jure de châtier si durement les boyards félons que l'on se souviendra jusqu'au jugement dernier de leurs crimes et de sa vengeance...".
Rusé et plein de sens pratique, Vlad Tepes organise une immense fête à l'occasion du jour de Pâques et y convie tous ses sujets... Chacun vient festoyer avec ses plus beaux habits, du boyard au simple paysan en passant par les représentants de l'église... A la fin du banquet, les anciens digèrent lourdement, les jeunes dansent et les enfants jouent. Dracula contrairement à son habitude, ne danse pas. Il semble préoccupé et va plusieurs fois converser avec le capitaine de ses gardes...
Quand les ombres s'allongent à l'Est et que le soleil se couche, Vlad Tepes donne l'ordre à sa garde de capturer les boyards félons et leurs proches, c'est à dire près de 300 familles! Il fait empaler sur-le-champ les plus vieux et les expose tout autour de la ville...
Dans les jours qui suivent, le prince valaque conduit hommes, femmes et enfants jusqu'à Arefu par une marche forcée de 80 km qui tue les plus faibles... Arrivés à destination, il fait besogner les survivants à la construction de son château durant des années jusqu'à ce que mort s'en suive...
Par cette "rafle de Pâques", comme elle est appelée dans les chroniques valaques, "Vlad Dracula a magistralement réussi la passe de trois: Il a tiré sa vengeance des boyards, brisé leur puissance et leur a fait construire le nid d'aigle d'où il continuera de les dominer" (Tiré de l'excellent ouvrage: "A la recherche de Dracula").
N: Ça pourrait faire un article d'enfer tes histoires!
Des hurlements de loups viennent au même moment du plus profond de la nuit, mettre fin à nos discussions morbides. "Les loups n'attaquent jamais l'homme, sauf parfois à la sortie d'un hiver rigoureux!" a dit l'étudiant de Petrosani. Cela nous fait une belle jambe et en parlant de jambe, cela me rappelle le rêve de Nicolas!
N: Tu penses qu'on a assez de bois?
Y: Je crois, oui...
De nouveaux hurlements se font entendre au-dessus des gorges,
N: La nuit va être longue Meulière, il vaut mieux assurer!
Nic fait aussitôt fondre la cire de quelques bougies à l'intérieur d'une vieille boîte de conserves rouillée, vestige d'une expédition nocturne précédente (sans doute de jeunes étudiants roumains qui auront voulu défier les forces des ténèbres!). Puis il verse la cire liquide transparente sur un tee-shirt sale, et enroule le tout autour d'un rondin de bois vert. Il ne reste plus qu'à l'enflammer,
N: A toi l'honneur, MeulZen!
Je plonge la torche improvisée dans le feu et nous partons faire le tour des ruines à la lueur des flammes...
Dès que nous nous éloignons du campement, un sentiment étrange nous envahit. Le cadre des ruines surplombant les gorges de l'Arges sous la pleine lune est aussi envoûtant qu'oppressant. Il suffit de s'écarter du feu pour ressentir comme une présence autour de nous et se sentir mal à l'aise...
Une fois le stock de bois réapprovisionné, nous retournons au campement. Les langues vont aller bon train demain matin au village, concernant les lueurs mystérieuses observées la veille au soir au château du Voevod!
Nicolas jette la torche dans le feu, et nous reprenons aussitôt la discussion là où nous l'avions laissée pour ne pas avoir à écouter l'angoissant concert nocturne spécialement joué pour nous ce soir. Dans une ambiance qui s'y prête admirablement bien (ou mal selon le côté de la caméra duquel on se tient!), nous commençons à parler de vampirisme.
"S'il n'y eut jamais une histoire garantie et prouvée, c'est celle des vampires. Rien n'y manque; rapports officiels, témoignages de personnes de qualité, de chirurgiens, de prêtres, de juges. L'évidence est complète!" Vous n'aurez aucun mal à être d'accord avec Jean-Jacques Rousseau après avoir parcouru les innombrables documents historiques cités ci-dessus, disponibles dans toute bonne bibliothèque qui se respecte... Au chapitre de la hantise des vivants à se préserver du retour des morts, on tirait encore au pistolet au XIXème siècle sur les cadavres douteux, lorsque ces derniers n'étaient pas carrément cloués au plancher de leur cercueil ou encore écrasés par de "lourdes pierres de cadavres"... Le Vampire: Mort qui selon la superstition populaire sort du tombeau pour sucer le sang des vivants. La littérature en a fait un personnage de légende. Le 7ème Art en a fait un mythe... Mais sortons des mondes enchantés et autres pays imaginaires pour plonger dans l'univers austère et bien réel celui-là, d'un village du XVIIIème siècle perdu au fin fond des Carpates.
Cela fait deux nuits de suite que vous êtes réveillé en sursaut par les hurlements de votre voisin. Vous pensez qu'il est arraché de son sommeil par de simples cauchemars, mais lui vous certifie qu'un parent proche mort depuis peu cherche à le tuer, l'étranglant lorsqu'il commence à s'endormir... La fatigue marque de plus en plus son visage et après une nouvelle nuit d'horreur, il reste alité dans un état de faiblesse extrême. La nouvelle fait le tour du village. Les anciens qui ont déjà été témoins de ce type de phénomènes, vont au chevet du malade. Ils remarquent à la base de son cou une série de taches bleuâtres, ponctuées par deux stigmates sanguinolents. Des marques qu'ils connaissent bien!
La quatrième nuit est paisible mais le lendemain matin, votre voisin ne se réveillera pas!... Les jours suivants, ce sont ses fils qui sont atteints des mêmes symptômes de langueurs et d'hallucinations. Mais le phénomène ne tarde pas s'étendre au-delà de l'enclos familial. Les langues se délient et les villageois grondent. Des rumeurs de "moroï" et de "nosferat" arrivent jusqu'aux oreilles de l'Empereur qui dépêche immédiatement sur place, ses officiers et ses juges les plus sceptiques. Il faut régler l'affaire au plus vite car au siècle des grands philosophes, ces "problèmes campagnards" font désordre et dérangent la Cour.
Au village, les morts se succèdent devant des médecins impuissants à détecter la moindre contagion. Les officiers ne contiennent plus la population qui décide d'exhumer le corps du parent proche suspecté de vampirisme. Une fois la tombe ouverte, tous constatent avec stupéfaction que le corps de l'homme est intact et ne dégage aucune odeur. Son visage est celui d'un homme qui vient de rendre son dernier souffle et pourtant, cela fait déjà plusieurs mois qu'il est enterré là! Ses membres sont souples et sa peau a gardé son élasticité. Dans son linceul souillé de sang frais, il semble vous regarder alors que sa veuve jure l'avoir inhumé les yeux fermés. Les officiers déconcertés mais circonspects, font ouvrir les autres tombes du cimetière afin de tenter d'élucider le phénomène. Chaque exhumation s'accompagne du spectacle macabre d'un corps en état plus ou moins avancé de décomposition, que l'enterrement ait eu lieu une semaine ou six mois plus tôt. Mais fait nouveau extraordinaire: Seules les "victimes du vampire" présentent un parfait état de conservation!
Les villageois préparent en hâte un bûcher. Et c'est devant des juges et des officiers désorientés, que le bourreau transperce le cœur et coupe la tête des nosferats, seule méthode pour tuer les vampires et arrêter les morts en cascade...
Des histoires similaires à celles-ci se sont déroulées partout en Europe et ont été rapportées par de nombreux procès verbaux. Les Vampires existent-ils? Il appartient à chacun d'interpréter les faits à sa convenance. Comme qui dirait, je ne crois pas aux fantômes mais j'avoue qu'ils me font peur!!!
Assis avec cérémonie au coin du feu, nos regards se perdent seulement à quelques mètres dans la nuit noire...
Y: Tu as entendu?
N: Hein, quoi?!
Y: C'est lui! Il est minuit c'est son heure!
N: T'es con Meulière, c'est pas drôle! J’ai le cœur qui est parti à 100 à l’heure!... Sérieusement, la pierre tout à l'heure, c'est pas toi?
Y: Je t'ai donné ma parole d'honneur!
N: Je n'arrive pas à te croire Meulière, IL FAUT QUE CE SOIT TOI!!!
Non, vous n'avez rien raté! Alors ne revenez pas en arrière pour connaître le fin mot de cette histoire de pierre, car je n'en ai pas encore parlé...
Nic fixe le feu en s'amusant à remuer les braises avec son bout de bois. Au creux de cette nuit fraîche du mois d'Avril, le temps s'écoule peu à peu et nous rapproche inexorablement de l'aurore. Nous nous sentons complètement envoûtés par l'ambiance sinistre qui règne dans les ruines, sans toutefois avoir peur. Même si nous ne faisons pas les malins dès lors que nous nous éloignons du feu, la tendance est plutôt à la rigolade. D'autant plus que nous avons sérieusement attaqué la fiole de gnôle que Nic a spécialement emmené pour l'occasion.
Tard dans la nuit, la fatigue de la journée se fait douloureusement sentir,
N: On va se coucher?
Y: Pas de problème, je suis claqué.
N: Tu éteins le feu?!
Y: Pas la peine, ça ne risque rien! On peut le laisser se consumer... Et puis je préfère le laisser brûler, il paraît que le feu éloigne les mauvais esprits!
N: Je vois! (Soupir)
Y: Au fait, si tu rêves qu'on t'étrangle cette nuit, n'hésite pas à me réveiller!
N: OK, t'es “con”!...
Nic cuve sa gnôle et ronfle déjà. Je n'arrive pas à trouver le sommeil et regarde à travers la tente, les étranges réactions du feu qui s'éteint et se rallume dans une succession de petites explosions. Je ferme les yeux, serre mes pendentifs et embrasse Zora avant de m'endormir...
"Et alors, c'est tout? Il n'est rien arrivé d'extraordinaire au château?". Pas tout à fait. Tout au long de la soirée et de la nuit se sont produits d'étranges phénomènes. Comme cette grande et large pierre plate sortie de nulle part et "posée" à notre insu en équilibre sur la tranche, juste devant le feu! Avec Nicolas, nous parlons encore aujourd'hui de cet avertissement sans frais sur le ton de la plaisanterie, faute de savoir qu'en penser! Je pourrais bien sûr décrire en détail tout ce qui s'est passé mais j'ai peur d'entrer dans de vaines polémiques à tenter de vous convaincre de choses qu'il faut nécessairement avoir vécues pour les croire... Et puis j'aimerai aussi garder une part de mystère pour ne pas rompre le charme de votre imagination, et vous inciter à vous offrir aussi un jour votre nuit dans le château de Dracula...
MERCREDI 15 AVRIL...
Je n'ose pas enlever le passe montagne que j'ai sur les yeux de peur qu'il fasse encore noir. Me réveiller au beau milieu de la nuit dans le château de Dracula? Ce serait vraiment le bouquet! C'est en entendant le chant des oiseaux que je jette enfin un œil hors du duvet. Le jour s'est levé, Nicolas est déjà sorti des bras de Morphée,
N: bien dormi?
Y: Pas trop mal... Par contre je ne me souviens plus de quoi j'ai rêvé!
N: On bouge?
Y: Je te suis...
Nic lève le camp tandis que je ravive les braises et commence à préparer le chocolat chaud du matin. Il est 8h30, le ciel est limpide et le soleil émerge doucement des montagnes avoisinantes… Quelques minutes plus tard, Nicolas monte ses affaires sur les remparts et range tranquillement son sac au soleil pendant que je reste à l'ombre, dans la cour fraîche et humide, pour faire le petit déjeuner...
Y: Le chocolat est prêt! Si sa seigneurie veut bien se donner la peine.
N: Bien Meulière, bien!
Nic fait le tour des remparts, se laisse glisser le long du mur et s'apprête à sauter dans la cour.
Hier soir, afin de ne pas "se jeter" de trop haut, nous avons improvisé un escalier avec des troncs d'arbre de différentes longueurs que nous avons posés debout contre la muraille. Nous n'avons donc aucunement besoin de sauter du haut du mur... Mais Nic saute!
Nicolas est le recordman du monde des blessures, entorses, cassures et autres cicatrices. Son dernier exploit en date: A peine revenu d'une expédition à l'Everest, il joue au basket avec des amis. Jusque là, rien de grave! Pas encore acclimaté après avoir passé les deux mois précédents au fond d'une tente à économiser le moindre effort à cause du manque d'oxygène, il force sur un panier et se casse le tendon d'Achille droit... Résultat des courses: Il écope de trois mois de plâtre, six de rééducation et de douze points de suture de plus à mettre à son actif! Mais reprenons le cours de l'action,
"CRAC!"
N: AAARRRGGG! Merde, ma cheville!
Y: Tu te l'es tordue?
N: Je crois. En tout cas, j'ai entendu le bruit!
Y: C'est trop “con”, on n'avait vraiment pas besoin de ça!
N: Eh Yves, en attendant c'est moi qui ait la cheville foulée, OK?!... Je vais me faire un stripping tout de suite.
Nicolas remonte difficilement sur les remparts et sort de la bande “élasto” de son sac,
Y: Quand j'ai eu ma double entorse au pied, j'ai appris comment on fait les bandages à "l'elasto" pour bien se maintenir la cheville. Ça marche bien, je l'ai fait pour mes entraînements de karaté. Tu veux que je te montre?
N: Meulière, t'es gentil, c'est mon métier!
Une fois son stripping terminé, Nicolas remet sa chaussure de marche,
Y: Ça va mieux? Tu peux marcher?
N: Ça a l'air de tenir... Si on ne force pas trop les trois jours prochains, ça devrait être bon.
Y: OK, ne bouge pas surtout! Je préfère te monter ta tasse!!
En haut des remparts, la différence de température avec l'intérieur de la cour, à l'ombre, est "positivement saisissante". Je donne son chocolat chaud à Nic,
N: Merci Meulière.
Y: T'es cool comme mec! Tu aurais pu me dire qu'il y a 10°C d'écart entre ici et en bas. Je me gèle dans la cour comme un pleutre depuis tout à l'heure pendant que tu te laisses cuire au soleil!
N: Il fallait bien que quelqu'un fasse le "petit-dèj"! C'est quoi qui fume comme ça?
Y: Rien, j'ai jeté mon slip sale dans le feu mais il n'arrive pas en prendre. Ça sera toujours ça de moins à porter.
N: Bien joué Meul, bonjour la fumée! Si hier soir le doute subsistait, aujourd'hui c'est sûr! Tout le monde sait qu'il y a quelqu'un au château! En plus, avec l'odeur de charogne, tous les vautours du coin vont rappliquer!
Les gorges renvoient l’écho de nos rires...
Séquence couture au soleil, Nicolas rafistole son pull et moi mon blouson. Nous œuvrons tranquillement assis au-dessus de 400 mètres de vide, enivrés par le cadre grandiose alentour. Il fait un temps magnifique et la vue est vertigineuse... Sous la lumière chaude du soleil, les gorges ont changé d'aspect. Elles sont toujours aussi majestueuses et austères mais elles ont perdu leur caractère sinistre. Même la forêt n'est plus aussi lugubre qu'hier avec ses arbres dénudés et tortueux.
N: Tu ne m'avais pas parlé d'un passage secret dans le château?
Y: Si! Les villageois racontent qu'il y avait un souterrain qui partait du puits et qui menait jusqu'au bord de l'Arges. Il était suffisamment grand pour s'y déplacer à cheval et Dracula l'aurait emprunté pour s'enfuir de sa forteresse alors qu'elle était assiégée par les turcs. Mais avec les rénovations désastreuses qui ont été faites, tout a dû disparaître!
Partis du château, nous comptons 1450 marches pour arriver en bas. Je ne peux m'empêcher tout en descendant, de songer aux boyards et à leur famille qui empruntèrent ce même chemin des centaines de fois chargés comme des mules, à monter un à un les blocs de pierre nécessaires à la fabrication de la forteresse...
Nicolas reste avec les sacs sur le bord de la route pendant que je vais laver les gamelles dans l'Arges Le bruit du ruissellement de la rivière est relaxant. L'eau s'écoule calmement et comme elle, je prends mon temps. Je serais bien resté une deuxième nuit au château mais Nic préfère que nous repartions sur les routes. Nous nous sommes mis d'accords pour aller à la ville de Curtea de Arges qui fut en son temps le centre religieux du royaume de Vlad Dracula. Puis nous irons à Tirgovistes où restent les vestiges de son palais, si souvent orné de cadavres empalés!
Je sèche les gamelles et retourne auprès de Nicolas adossé à son sac l'air dépité,
Y: Tu as vu des voitures?
N: C'est fait comment une voiture?!...
Cela fait maintenant 3/4 d'heure que nous poireautons assis par terre en plein soleil sur le bord de la route. Nous n'avons pas encore vu passer âme qui vive, à pieds, à cheval, ou en Dacia. Je regarde paisiblement le temps s'écouler, contrairement à Nic qui ne tient pas en place. Je sors mon carnet et profite de ce petit moment de calme pour prendre quelques notes. Il fait toujours un temps superbe...
Des roumains coiffés de leur caciola arrivent doucement au loin par la route. L'un d'eux en tête du groupe, pousse un panneau d'indication de travaux monté sur roues en fer tordues, dans un concert de couinement. Les autres le suivent, une pelle ou une pioche sur l'épaule.
N: T'as vu? Il y a un groupe de tête d'obus qui arrive! (Désabusé)
Y: Ouais, une véritable rampe de missiles roumaine!
Ils s'arrêtent à notre hauteur et commencent à restaurer la route qui en a bien besoin...
N: J'en ai marre de rester là!
Y: Sois Zen Nic! Le ciel est bleu, le soleil brille, c'est la vie de château!
N: Bon Meulière, je crois que je n'ai pas été assez clair! On décolle d'ici ou je t'explose à la tronche!
Y: “J’me” ferais bien une “ch’tite” balade, finalement!
Chemin faisant, nous croisons une garnison de soldats marchant au pas en colonne par deux. Le lieutenant et ses hommes nous regardent avec insistance.
Y: Ils vont sans doute faire une ronde au château.
N: Ouais! Pour déloger les abrutis qui s'amusent à courir le soir sur les remparts, une torche à la main!
Un camion nous dépasse au ralenti et s'arrête quelques mètres plus loin. Trois personnes descendent de la cabine. Nicolas va aussitôt voir le chauffeur. Et nous voilà embarqués pour Curtea de Arges. Nous passons une minute plus tard devant le "Popas Turistica". Nic sourit,
N: Un restaurant lourd de souvenirs, hein “Meulière-la-mouche”?!
La route n'est pas en bon état et le camion fait de dangereux écarts pour éviter les trous dans la chaussée. Nous traversons la campagne et nous éloignons des montagnes, laissant derrière la majestueuse chaîne des Carpates et ses neiges éternelles… Le chauffeur n'est pas très causant, il se contente de rouler... Soudain, le roumain se gare sur le bas-côté. Bien que nous soyons en pleine nature, nous pensons un instant être arrivés à Curtea de Arges. Mais nous nous arrêtons en fait pour prendre de nouveaux auto-stoppeurs. Il s'agit de trois femmes et d'un enfant coiffé d'un "traditionnel" bonnet à pompon... Qu'il fasse chaud ou froid, soleil ou pluie, je n'ai pas encore vu un seul enfant sans son bonnet de laine depuis que nous avons atterri en Roumanie. Toujours est-il que je me retrouve faute de place, avec une roumaine sur les genoux!
Presque tous les roumains que nous avons rencontrés jusqu'à présent sentent la même odeur. Comme s'ils se lavaient tous avec le même savon. La jeune femme assise sur mes genoux ne fait pas exception à la règle, et sent elle aussi cette forte odeur de savon de Marseille. Elle demande au chauffeur si nous sommes italiens. Ce dernier lui répond qu'il n'en sait rien. Nic interrompt leur conversation pour dire que nous sommes français. L'ambiance est guillerette. La jeune femme me sourit, elle s'appelle Mariana...
Nous déposons une des jeunes roumaines sur la route. Mariana s'assoit alors entre Nic et moi, et je prends le gamin sur les genoux. L'enfant dégage une odeur nauséabonde. Nicolas comprend ce qui se passe en voyant ma tête et éclate de rire,
N: Je sais ce que c'est Yves. Je l'ai eu à côté de moi pendant tout le trajet!
Y: Ouais... (Ne sachant pas s'il faut en rire ou en pleurer)
Nous descendons du camion une demi-heure plus tard à l'entrée de Curtea de Arges. Le chauffeur nous indique la direction du monastère et repart dans un nuage de poussière. En chemin nous croisons tour à tour des roumains attendant leur bus sur des trottoirs défoncés, et des vieilles femmes aux habits élimés tirant péniblement leur cabas vide dans les gravats...
Si la chaussée s'améliore sensiblement au fur et à mesure que nous approchons du centre ville, la vétusté des habitations et les hommes à la forte odeur de tuica que nous continuons de croiser, indiquent que nous sommes encore dans les bas quartiers. Nous arrivons à un carrefour sur une grande place animée qui semble être le point d'attraction du coin. Je reste un moment avec les sacs sur un banc public, le temps que Nic jette un œil dans un snack voisin.
Il y a beaucoup de monde et les gens sont pour la plupart agglutinés aux différents stands de bière et de saucisses grillées. Bien qu'ayant faim, la forte odeur de porc s'échappant des grils fumants rappelle suffisamment celle des mititei d'hier pour me couper l'appétit. L'ambiance est tendue. La bière échauffe les esprits et beaucoup d'hommes sont ivres...
Y: Alors?
N: Ils ne vendent rien à manger au snack, mis à part des friandises bizarres.
Y: Tu gardes les sacs? Je vais chercher du pain. J'ai aperçu une boutique en venant.
Nicolas acquiesce en se massant la cheville.
Je reviens avec mes pains sous le bras, et trouve Nic avec sa tête des mauvais jours,
Y: Qu'est-ce qu'il y a?
N: Viens, on ne reste pas là!!
Y: Pourquoi tu es énervé, qu'est-ce qui s'est passé?
N: Des mecs bourrés sont venus m'emmerder. Je les ai envoyés balader mais ils vont revenir. De toute façon, il n'y a rien à faire ici!
Y: Ton pied, ça va?
N: Ne m'en parle pas, je l'entends battre. J'ai l'impression de marcher avec une chaussure en 43 et l'autre en 39!
Plus nous approchons du centre ville et plus les rues sont accueillantes. Tant et si bien que c'est nous à présent, qui faisons tache avec nos barbes d'une semaine et nos dégaines patibulaires. Nous passons rapidement devant le Monastère de Curtea de Arges, principal lieu touristique de la ville. Beaucoup plus intéressant, Nic a remarqué un restaurant en contre bas aux abords d'un parc,
N: On y va?
Y: J'ai le choix?
N: Je ne crois pas, non!
Nous nous installons à une table libre en plein soleil. La serveuse arrive aussitôt et secoue notre nappe à carreaux en la retournant au passage. L'envers est effectivement moins sale que l'endroit!… Il n'y a que du porc à manger. J'insiste lourdement en mémoire de notre amie la mouche, pour qu'il soit "cuicolada" (bien cuit!). Pour nous faire patienter, la roumaine apporte deux sodas. Ces derniers sont périmés depuis un mois mais sont tout de même buvables. Nous en recommandons deux autres...
C'est seulement une dizaine de minutes plus tard que la serveuse arrive avec les assiettes. Nous devrions avoir cette fois ci de la viande bien cuite!
N: Meulière, dis-moi que je ne rêve pas! Des côtes de porc avec des frites, c'est trop beau!
Remis dans son contexte, il n'y a pas de quoi fouetter un chat. Les deux côtes de porcs sont minuscules. Et les six frites épaisses se battant en duel au fond de l'assiette sont huileuses et à moitié crues. Mais Nicolas est aux anges et c'est le principal,
Y: Je t'échange une côte de porc contre deux frites.
N: Tu peux crever Meulière. Une frite ou rien!
Y: Adjugé!
N: Tu sors la moutarde?
Compte tenu de la maigreur des plats, nous avons vite fait de terminer les assiettes et de nous rabattre sur le pain. Nic éclate de rire.
Y: Qu'est-ce qu'y a?
N: Je me rappelle la tête que tu faisais hier au restaurant la mouche, quand tu es allé voir la cuisinière avec ta pomme de terre à la main: "et ça tu connais, madame?"
Nicolas commande un cinquième soda,
N: A 4Lei la bouteille, ce serait bête de s'en priver. T'es sûr que tu n'en veux pas un?
Y: Non. Disons qu'à 10 centimes la bouteille, ce serait bête de s'en rendre malade! Tu as vu la date de consommation?
N: Je m'en fous! Au fait ça te dirait qu'on s'arrange pour poser les sacs quelque part et qu'on visite la ville?
Y: Ouais, mais ça veut dire qu'il faut que l'on trouve un hôtel et qu'on passe la nuit ici?!
N: Mouais... Finalement on verra ça tout à l'heure!
Y: Qu'est-ce que tu penses du monastère?
N: Il fait un peu trop "touristos" à mon goût!
Y: Pareil!
Nous prenons le soleil en attendant la note,
N: Meulière, tu me donnes du chocolat? Je te dirais un secret!
Y: De mon chocolat à dix balles?!
N: Arrête Yves, c'est pas le moment.
Y: Tiens, voilà... C'est quoi ton secret?
N: ... Jusqu'à présent, j'ai quand même fait des choses relativement difficiles, le Népal, l'Everest, l'Inde… Eh bien ça fait quatre jours qu'on est là, et j'en ai déjà ma claque! Tu m'entends Meulière? J'EN AI MARRE!!! En plus j'ai mal au pied, JE VEUX RENTRER CHEZ MOI!!!
Y: Arrête de déconner. Je te rappelle qu'on a encore 11 jours à tenir!
N: Ne me redis plus jamais qu'il reste 11 Jours à tenir Meul! Sinon je te bouffe la tronche et je ne bouge plus de cette table jusqu'à ce que quelqu'un nous ramène en France, ton cadavre et moi!
Y: Arrête de rire, sérieusement, qu'est-ce que tu penses?
N: C'est bizarre, Yves. Je suis déjà allé dans des pays pauvres mais jamais avant je n'avais ressenti un tel sentiment d'insécurité. Mis à part dans les montagnes où c'est cool, à chaque fois qu'on est dans une ville, ça sent le sapin!
Y: Moi c'est pareil! J'ai traversé les bidonvilles d'Addis Abeba. Je n'ai jamais rencontré ne serait-ce que le quart du malaise qui règne ici. Et pourtant la pauvreté là-bas n'a rien de comparable...
Nous suivons la route principale traversant le centre ville et entrons dans le premier hôtel venu, un établissement de grand standing. Nicolas jette un œil sur les tarifs derrière l'hôtesse d'accueil,
N: C'est 700Lei la chambre?
ELLE: Pas tout à fait. 700Lei, c'est le prix pour les roumains. Pour les touristes, le tarif est à multiplier par dix.
Y: Et en ce moment vous êtes complet
ELLE: Vous vous moquez?!... (Soupir) Mais si c'est trop cher, il y a un hôtel près de la gare à 300Lei la nuit!
Une fois dehors,
N: Pas la peine de se prendre la tête, on n'a pas 7000Lei en liquide! Ça te dit l'hôtel de la gare?
Y: A 300Lei la nuit, je m'attends au pire. Quitte à me faire bouffer par les rats, je préfère encore dormir dehors dans une poubelle!
N: J'en ai déjà marre de cette ville!!
Nic demande le chemin de la gare à une jeune fille,
Y: Pourquoi tu lui demandes ça? Tu veux quand même aller à l'hôtel à 300Lei?
N: Tout ce que je veux, c'est prendre le premier train qui passe et me tirer d'ici, tu me reçois?
Y: Cinq sur cinq!
Nous arrivons dans une espèce de galerie marchande abritée sous des arcades. Des jeunes roumaines nous croisent et nous dépassent, et Nicolas disjoncte,
N: Meulière, je ne sais pas ce qui m'arrive. Je vois des petits culs partout!
Y: Nic?
N: Quoi?!
Y: Tu te drogues?
Nous nous arrêtons un moment sous les arcades pour faire une pause. J’ai bien l'impression que Nicolas a de plus en plus mal à la cheville. Je prends un peu d'argent et rentre dans le magasin d'alimentation d'en face. Perdu dans la file d'attente, je jette régulièrement un œil par la vitrine pour m'assurer que tout se passe bien dehors.
Il n'y a rien d'appétissant à acheter, aucun produit frais, seulement des fruits et légumes en bocaux baignant dans leur formol!
Derrière le comptoir, deux jeunes filles en tablier blanc servent au compte-gouttes les clients en viande de porc, charcuterie de porc, et en poisson à l'aspect cartonneux, apparemment précuit et congelé. La seule chose qui m'inspire est un saucisson qui me semble-t-il, n'a pas trop transpiré...
N: Qu'est ce que tu as pris?
Y: Pas grand chose, un bout de “sauciflard”. Il n'y a quasiment rien à acheter. Tu veux aller voir? Peut-être qu'il y aura quelque chose qui t'intéresse?
N: Non ça va... Pendant que tu étais dans le magasin, il y a une bande de gamins qui est passée. C'est vraiment incroyable! Ils n'avaient pas peur de moi. Ils touchaient mes affaires, tiraient sur les sacs. J'ai été obligé de les renvoyer méchamment.
Y: D'aspect, ils étaient comment?
N: Cinq ou six. Sept ans à peine. Ils ressemblaient aux gamins abandonnés de la gare du Nord de Bucarest. C'est vraiment dramatique cette histoire!
Y: Ouais... (Soupir)
Je m'assois sur le rebord bétonné de la galerie marchande à côté de Nicolas,
N: Je ne sais pas si le copain qui à trouvé les roumaines moches est homo, mais j'ai vraiment vu passer des canons.
Deux jeunes filles très mignonnes passent au même moment devant nous en me faisant de grands sourires. Nic affairé à fouiller dans son sac, ne les a pas remarquées. Je pense qu'elles ont été attirées par le fait de nous avoir entendu parler français. Compte tenu de l'état dans lequel nous sommes, il ne peut pas y avoir d'autre raison!
Y: Nicolas? Tu vois les deux filles qui viennent de passer? Je te parie que dans deux minutes, elles se retournent et elles m'allument!
N: Eh Meulière, ça y est? T'as perdu la raison?
Y: Tu vas voir!
Les jeunes roumaines s'arrêtent deux vitrines plus loin et se tournent de temps en temps dans notre direction pour nous lancer des sourires enjôleurs. Nicolas est stupéfait,
Y: Si elles repassent devant nous je les aborde.
N: Quand je vais raconter ça à Zora, elle va t'arracher les yeux!
Y: Je crois que tu n'as pas compris. Je ne veux pas "baiser", je veux simplement qu'elles nous hébergent et dormir dans un lit douillet après une bonne douche!
N: Quand je vais raconter ça à Zora, elle va t'arracher les yeux!
Y: Il y a de l'écho ici!
N: C'est quoi qui sent comme ça?
Y: Le saucisson que j'ai acheté, c'est du "à l'ail", je ne te l'avais pas dit?
Comme prévu, les deux jeunes roumaines nous repassent devant en m'allumant. Comme prévu je les aborde. Et,
N: C'était prévu Meulière! Tu les as fait fuir. C'est vraiment dommage! Non seulement tu ne dormiras pas dans un lit ce soir, mais en plus Zora va t'arracher les yeux quand je lui raconterai!
Faute d'avoir le courage de nous lever, nous regardons passivement les gens passer dans la galerie marchande. Nous sommes épuisés. Nous ne savons pas où aller, ni où nous allons dormir ce soir. Même si notre état n'a rien de comparable, j'ai l'étrange sensation d'être dans la peau d'un clochard. Et c'est sans doute parce que les gens nous regardent comme tels! Je donnerai n'importe quoi pour être assis sur le bord d'une route de montagne, loin de la ville.
Les gamins dont Nic a parlé tout à l'heure refont leur apparition. J'essaie de les envoyer balader gentiment mais ils reviennent sans arrêt à la charge. Ils tirent sur mes vêtements et touchent mes affaires. Je me fâche quand l'un d'eux se met à fouiller dans mon sac à bandoulière. Et ils repartent en courant, disparaissant à la vitesse de l'éclair...
Nicolas sort la carte de Roumanie. Il la déplie complètement et commence à parler français à haute voix. Le voir jouer les touristes égarés me fait sourire mais je me demande en réalité, s'il ne fait pas cela parce qu’il a aussi la sensation que l'on nous prend pour des clochards. En tout cas le résultat ne se fait pas attendre. Ses pitreries provoquent un attroupement général dans la galerie! Tout le monde s'agglutine autour de nous. Des roumains nous indiquent où se trouve Curtea sur la carte. D'autres s'arrêtent par simple curiosité pour me demander ce que nous vendons. Je leur réponds non de la tête... Une vielle dame pleine de rides, le dos courbé et un foulard sur les cheveux, parle à Nicolas très embarrassé, en tirant par petits coups sur la carte,
N: Qu'est-ce qu'elle me dit, Yves?
Y: Elle demande combien tu la vends. Range la sinon on va finir par se faire embarquer! (Soupir)
Ce petit incident nous incite à reprendre la route...
Plus loin,
N: Tiens! Regarde Meul, l'hôtel de la gare!
Y: Rien que l'enseigne m'amuse! Je préfère encore squatter une décharge que de dormir là gratuitement!
N: Pareil!...
Nicolas recommence à marcher vite. Je ne sais pas quel mouche le pique! Je lui emboîte le pas en nous injuriant intérieurement d'être trop "speed". Lorsque l'on ne tient pas en place et que l'on erre sans but précis, cela s'appelle la "galère". Et si cela continue trop longtemps, le moral va finir par en prendre un coup...
Nic s'énerve tout seul et ralentit son allure. C'était à prévoir! Il vient de forcer sur sa cheville et maintenant il boite. Je lui propose de poser les sacs à la sortie de la ville...
En allant à Tirgovistes pour voir les vestiges du palais de Dracula, nous abandonnons les montagnes et donc la possibilité de faire du camping sauvage. Personnellement, je préférerais retourner dans les Carpates mais Nicolas ne veut pas en entendre parler. Pour lui, le mot "montagne" est devenu synonyme de marcher et avec sa cheville qui le lance, j'ai plus vite fait d'apprendre à jongler à un manchot que de le convaincre de changer d'avis! C'est le premier froid entre nous depuis le début du voyage...
Pour faire admettre ou faire faire quelque chose à Nicolas quand il est dans cet état, la seule solution est de lui donner l'impression que l'idée ou l'initiative vient de lui. Si je lui tiens tête, nous allons finir par nous "engueuler". Le mieux est de patienter en silence et d'attendre l'ouverture...
Nous embarquons à l'arrière d'une Aro pour Pitesti vers le Sud. Le chauffeur, un homme assez fort d'une quarantaine d'année est ravi d'avoir des français à son bord. A chaque fois qu'il s'arrête pour prendre de nouveaux roumains en stop, il leur crie à tue-tête que nous venons de Paris. L'homme est sympathique mais il ne cesse pas de brailler et nous empêche involontairement de faire le point.
Nic me demande la carte l'air dépité. C'est bon signe! J'ai l'impression que la plaine à perte de vue commence à l'inquiéter, et qu'il se demande à présent où nous allons bien pouvoir planter la tente,
N: On va devoir remonter vers le nord si on veut trouver des coins pour la nuit!
Je sens que nous sommes sur la bonne voie,
Y: C'est comme tu veux!
N: Va te faire voir Meulière! Je sais où tu veux en venir avec ton cerveau malade. On va y retourner dans tes Carpates de merde... En attendant, on est en train de faire un détour monstre. Il y a des choses à voir dans les montagnes au nord?
Y: Le château de Hunedoara. Il est magnifique.
N: En ruines?
Y: Non, non, en parfait état! Il aurait servi dans des films de cape et d'épée.
Je montre Hunedoara à Nicolas sur la carte,
N: OK, dans ce cas, il faut qu'on s'arrête avant Pitesti à l'embranchement de la route pour Sibiu. Il y a une route qui longe des lacs à haute altitude et qui traverse les montagnes jusqu'à ton château. J'espère que tu es satisfait, Meul?
Y: C'est bien simple, c'est toi qui décide!
J'explique tant bien que mal au conducteur l'endroit où nous voulons descendre, et le lui fais répéter à plusieurs reprises pour m'assurer qu'il a bien compris...
Nous nous arrêtons en pleine campagne pour prendre de nouveaux auto-stoppeurs. Les quatre roumains sortis de nulle part dégagent une forte odeur de tuica. Celui à côté de moi est complètement saoul! Ils braillent sans arrêt et demandent de leur montrer la carte de Roumanie pour nous aider à trouver notre chemin. C'est sympathique de leur part mais nous sommes trop fatigués pour essayer de les comprendre. Nic s'énerve... Je me déconnecte de la réalité pour me relaxer. Perdu dans mes pensées, je me demande au nombre de gens saouls que nous croisons si cette tuica qu'ils boivent jusqu'à en perdre le sens des réalités, n'est pas seulement un palliatif leur permettant d'oublier leur misère mais aussi un moyen de se remplir l'estomac faute de pouvoir manger décemment.
Le chauffeur nous dépose comme convenu au carrefour de la route de Sibiu. Je savoure à l'avance les minutes de paix qui vont suivre. Dehors,
Y: J'en ai plein la tronche!
N: Et on n'est pas couché...
Une jeune femme vend des sodas à l'angle du croisement dans une petite roulotte en bois. La roumaine n'a pas choisi son emplacement par hasard. Elle est pile à l'endroit où tout le monde se retrouve pour faire du stop. Les automobilistes n'ont en effet que l'embarras du choix. Il y a là "toutes sortes de gens": des vieilles femmes avec leur cabas, des jeunes, des vieux et en général des roumains très pauvres.
Une voiture de police stationne au milieu du carrefour. De temps à autre les policiers arrêtent et contrôlent des véhicules sans raison apparente,
N: Où tu vas?
Y: Je reviens, je vais acheter à boire. Je crois qu'on est là pour un moment...
Je paye les sodas que la jeune femme de la roulotte me tend en jetant un œil à Nicolas pour vérifier que tout se passe bien. Notre dernier chauffeur est avec lui, gesticulant à chaque voiture qui passe. La jeune femme me rappelle. Il ne faut pas emporter les bouteilles! J'appelle Nic pour qu'il boive son soda près de la boutique.
N: Qu'est-ce qu'il y a?!
Y: Rien, il faut juste rendre les bouteilles tout de suite. Qu'est-ce qu'il fait le roumain?
N: Il essaie de nous arrêter une voiture. Il me prend la tête!
Y: Restes cool. C'est sympa de sa part.
N: Ouais, mais ça me les casse de rester là!
Y: On boit et on remonte la route pour faire du stop dans un coin tranquille?
N: Tout sauf rester ici!
Je remercie le chauffeur du mal qu'il se donne pour nous mais ce dernier me retient par la manche. Selon lui, le carrefour est le seul endroit aux alentours où l'on peut faire du stop. Et quand bien même nous ne serions pas pris avant la nuit, nous n'aurons qu'à demander à la police qu'elle nous arrête une voiture d'office. Je le remercie une nouvelle fois tandis qu'il remonte à bord de son Aro. Un échange d'au revoir de la main et le roumain disparaît au coin de la route pour Pitesti. Je suis agréablement surpris qu'il n’ait pas demandé d'argent...
Partis du carrefour, toutes les rues que nous croisons se transforment en chemin de terre dès lors qu'elles quittent la route principale. Nous posons les sacs à la sortie d'un virage, quelques centaines de mètres plus loin. L'endroit est désert, il n'y a personne à l'horizon, et je savoure chaque seconde de calme. Je suis pressé de retrouver les petits villages pittoresques des montagnes. Ici, les maisons construites à la va-vite sont quelconques et sans âme.
Deux jeunes roumains sans doute du village voisin arrivent dans notre direction. Les deux adolescents sont habillés sur leur "31", petits blousons imitation cuir, mocassins vernis et cheveux “gominés”,
N: C'est pas vrai! On avait la paix! Il y a 36000 coins où se poser, je te parie qu'ils vont s'arrêter juste ici, rien que pour m'emmerder!
Y: Gagné!... Reste cool Nic.
Les jeunes commencent à discuter à deux pas en se grillant une cigarette. Nicolas excédé, sort la carte de Roumanie pour regarder le chemin qu'il nous reste à parcourir avant de revoir des montagnes. L'un des roumains regarde par-dessus son épaule et profite de l'occasion pour nous aborder. Le jeune demande où nous voulons aller, qui nous sommes et ce que nous faisons ici. Je les comprends, nous sommes étrangers et ils aimeraient sans doute que nous leur parlions de la France. Le problème, c'est que nous ne sommes pas en état de discuter. Et Nic pour sa part, est tout à fait en train de "criser"!
Les deux adolescents roulent des mécaniques mais ne sont pas méchants. Ils donnent volontairement une image de voyous de banlieue uniquement pour affirmer leur personnalité. Les deux jeunes cherchent même à nous arrêter des voitures. Seulement personne ne s'arrête, pensant que nous sommes quatre!
Une minute plus tard, un troisième larron fait son apparition. Nous allons bientôt être cinq!
N: Tu peux dire à ces “cons” de se tirer, sinon c'est moi qui leur dis!
Y: Déconne pas Nic, Il n'y a pas de lézards. Quelque part, on est chez eux.
N: Soit c'est eux qui virent, soit c'est nous!
Y: Je crois que ça va être nous.
N: Bon, on se tire!
Nous endossons une nouvelle fois les sacs et allons faire du stop cinq cent mètres plus loin, à la sortie d'un nouveau virage,
N: Meulière, je te jure que je ne ferais pas un pas de plus!
Y: T'es sûr? Regarde derrière toi.
N: C'est pas vrai!!!
Le troisième larron de tout à l'heure vient dans notre direction. Nous faisons mine de ne pas le voir mais il nous interpelle en roumain sur un ton agressif désagréable. Un ton qui semble-t-il, doit être naturel chez les gens de la ville quand ils ne vous connaissent pas!... D'après lui, nous n'avons aucune chance d'être pris en stop à cet endroit. Je le remercie gentiment de sa bienveillance et lui explique que nous avons décidé de faire du stop ici et pas ailleurs. Je lui dis au revoir mais le jeune reste planté devant nous, et insiste lourdement pour que nous retournions au carrefour. La conversation monte d'un ton. Le roumain se met soudain à crier, et Nicolas sort de ses gonds,
N: DU BALAIS!
Y: C'est "cool" Nic, il essaie simplement de nous aider.
J'essaie de rester calme pour deux jusqu'au moment où le jeune m'attrape fermement par le bras. A partir de là, je trouve que c'est beaucoup moins "cool"! Le roumain comprend à mon regard qu'il doit me lâcher immédiatement. Je le pousse violemment en arrière et lui dis de s'en aller. Le jeune s'éloigne en nous insultant de “cons” de touristes, et disparaît dans le virage. Dans le fond, il aurait plutôt raison! Il a poussé le bouchon un peu loin mais nous avons mal réagi.
N: Quand il t'a attrapé le bras, j'ai vraiment cru à ta tête que t'allais lui en mettre une.
Y: Ouais, j'ai perdu les pédales… Je n'aime pas éprouver cette sensation de ne plus me contrôler.
N: Au moins on a la paix! C'est à ton tour de faire du stop Meulière, je vais m'asseoir. J'en ai plein les pattes!
Je reste planté au bord de la route tandis que Nic se masse la cheville assis sur les sacs. Perdu dans mes pensé, je regarde les champs cultivés à perte de vue autour de nous. Comment se fait-il qu'il soit impossible de trouver un légume frais nulle part dans ce pays? C'est incompréhensible!
La nuit va tomber dans deux ou trois heures. Je regarde par réflexe aux alentours où il serait possible de planter la tente mais le bruit d'une voiture me ramène à la réalité,
N: Yves, Réveil!
Je tends le bras, lève le pouce et me fait la tête d'un martyr. Le “monospace” nous passe devant et se gare une vingtaine de mètres plus loin. Nous empoignons les sacs à tout hasard. Un jeune homme blond bien habillé, beau gosse, le visage caché derrière une paire de lunettes de soleil, sort de la voiture et marche vers nous les bras écartés en "roulant les mécaniques". Le roumain demande l'air un tantinet "casseur", ce que nous lui voulons. Cet air agressif me surprend à chaque fois mais il va falloir que je me rode à cette entrée en matière,
N: SIBIU!
Le jeune homme lance un bref signe de la tête. Il est d'accord pour nous emmener... Nous saluons la vieille dame assise à la place passager, qui n'est autre que la mère de notre nouveau conducteur. L'arrière du “monospace” est plein de confiseries, de bouteilles de soda et de boissons ressemblant vaguement à du Coca-Cola. Nous posons les sacs sur les vivres et nous asseyons sur la banquette arrière.
N: Tu ne trouves pas que ça sent le brûlé?
Y: Si! L'huile moteur cramée!
Le jeune roumain a compris ce que nous venons de dire. Lui aussi a senti l'odeur suspecte. Il se retourne, demande de nous pousser et retire le capotage dissimulant le moteur à nos pieds... De l'huile a coulé par le bouchon de remplissage et la jauge indique que le niveau d'huile moteur est au plus bas.
Nous retournons au ralenti au carrefour que nous avons quitté une petite heure plus tôt, pour acheter deux bidons d'huile dans une station service. En route, nous apercevons le lascar de tout à l'heure en grande discussion avec ses "potes"...
Nic sourit. Il n'ose pas me le dire car notre jeune chauffeur comprend apparemment le français, mais je sais à quoi il pense: Pour une fois que je fais du stop et qu'une voiture s'arrête, il faut qu'elle soit en panne! Je me demande dans quelle galère nous nous embarquons... Le roumain refait les niveaux à la station service et nous repartons pour Sibiu à faible allure...
Le jeune homme parle effectivement bien le français et sert d'interprète à sa mère pendant la conversation. Ils reviennent tous deux de Bucarest où ils ont acheté du café, des pâtes et de la boisson. La mère tient un magasin à Sibiu avec son mari. Le fils lui, s'appelle Christi. Il vient juste de terminer ses études de vétérinaire et cherche du travail.
Nous nous présentons à notre tour: Un kinésithérapeute et un technicien d'étude en acoustique automobile. Christi et sa mère paraissent alors agréablement surpris! Il est vrai que nous ressemblons beaucoup plus à des "globe-trotters" qu'à des touristes, ce qui n'est pas pour nous déplaire de toute façon!
Nous discutons de choses et d'autres quand dans une côte, de la fumée s'infiltre tout à coup dans l'habitacle. Nous nous garons aussitôt sur le bas côté...
Comme tout à l'heure, de l'huile dégorge du moteur en surchauffe par le bouchon de remplissage, et part en fumée au contact du collecteur d'échappement. Christi ne sait pas trop quoi faire. Cela nous fait mal au cœur pour sa mère et lui car ils paraissent bien sympathiques,
N: Tu sais ce qu'elle a sa caisse?
Y: Ca doit être la pompe à eau qui est morte. L'eau ne monte pas en température au tableau de bord. Elle ne circule plus et le moteur surchauffe.
N: Tu peux faire quelque chose?
Y: Il faudrait changer la pompe.
J'en discute avec Christi qui attend soucieux que le moteur refroidisse pour refaire le niveau.
Y: Il vaudrait mieux revenir sur nos pas pour faire réparer. Vous risquez de perdre votre moteur.
Christi: Non, non. Nous avons fait le plus dur. Il ne reste plus de côte importante avant Sibiu...
Nous sommes stationnés au creux de la forêt, en haut d'un col de montagne. La mère reste avec nous sur le bord de la route pendant que son fils s'affaire au-dessus du moteur. Des Dacias nous dépassent sans s'arrêter. La nuit ne va pas tarder à tomber.
Nicolas me jette un coup œil complice et propose à nos hôtes de nous laisser là s'ils veulent aller jusqu'à Sibiu, argumentant que nous alourdissons trop le véhicule. La réalité est beaucoup moins altruiste! En fait nous aimerions bien quitter cette "galère" et leur fausser compagnie pour planter la tente dans la forêt avoisinante. Je crois entendre la voix de mon duvet qui m'appelle pour me coucher!
Christi traduit ce que nous venons de dire à sa mère qui nous lance immédiatement "No placere!" (Pas question!), très maternellement...
Nous repartons, lentement mais sûrement! Un cerf majestueux et toute sa petite famille nous regardent passer à vingt à l'heure à l'orée du bois...
Dans la voiture, la conversation reprend son cours. A la question "qu'êtes-vous venus faire en Roumanie?", j'explique le but de notre voyage et tout ce que nous avons fait depuis que nous avons atterri à Bucarest. Christi rétorque que les vampires et les morts vivants sont de l'histoire ancienne. Le contraire nous aurait étonnés! Par contre, il nous met vivement en garde contre notre manie de dormir au creux des montagnes. Les ours bruns nombreux dans les forêts roumaines, n'attaquent pas l'homme d'ordinaire mais sont particulièrement nerveux à cette époque de l'année où ils sortent de l'hibernation. Le jeune vétérinaire ajoute qu'il y a aussi beaucoup de loups, et qu'il arrive qu'ils attaquent l'homme à la sortie d'un hiver rigoureux.
Y: Et sinon, il a été comment votre hiver cette année?
Christi: Rigoureux!...
Nous nous arrêtons de nouveau au pied d'une petite côte pour laisser refroidir le moteur. La nuit est tombée et la lune fait son apparition. A voir le relief accidenté et les silhouettes fantomatiques des bicoques en bois alentours, je sens que nous approchons des Carpates. Par contre, je ne vois pas un endroit aux alentours suffisamment à couvert pour planter la tente. Je m'appuie en soupirant contre une petite clôture en bois,
Y: On est vraiment mal barré!
N: Qu'est-ce qu'on fait?
Y: Je ne sais pas. Depuis le col où on s'est arrêté tout à l'heure, je n'ai pas vu un coin où j'aurais souhaité me faire larguer. En plus, je ne sais pas si c'est la fatigue mais je trouve qu'il fait un froid de canard!
N: Moi aussi, mais qu'est-ce qu'on fait?
Y: Au point où on en est, autant laisser couler. On verra bien où on atterrit, on fera en conséquence. Je suis mort, je n'arrive plus à penser!…
Nous approchons de Calimanesti, il est bientôt 21 heures. Nous n'avons plus une goutte d'huile et Christi est à la recherche de la station service que lui ont indiquée des agents de police en faction à un carrefour. La banlieue est lugubre! Nous longeons des murs d'usines effondrés et des terrains vagues où errent des meutes de chiens sauvages.
En route, la mère dit par l'intermédiaire de son fils qu'elle connaît une dame en ville susceptible de nous loger. Malgré notre refus, elle insiste tout de même pour aller se renseigner. Christi et sa mère ne croient pas que nous dormions dans la forêt et cherchent poliment à se débarrasser de nous. Je trouve la situation plutôt embarrassante...
La station service est perdue au milieu d'un immense terrain vague. Je fais quelques pas dehors pour me dégourdir les jambes tandis que Christi achète de l'huile à un pompiste de garde, avachi devant son petit poste de télé noir et blanc. Nicolas propose de payer les bidons mais la mère refuse. Je crois que Nic a perçu le malaise et qu'il commence aussi à se sentir quelque peu "éprouvé" dans sa dignité...
Je somnole la tête plaquée contre le carreau. Nicolas lui, a du mal à contenir son impatience et regarde de tous les côtés par les fenêtres. Nous entrons dans le centre ville touristique de Calimanesti. Mais bien que cette partie soit nettement moins sinistre que la banlieue, les rues sont tout de même complètement désertes.
Christi fait un cours d'histoire sur le monastère de la ville mais je suis trop fatigué pour l'écouter. Tout à l'heure sa mère est allée voir l'amie susceptible de nous loger dans son hôtel. Cela ne me tentait pas du tout mais Nic a été un moment séduit par l'expectative d'une douche chaude et d'un bon lit. Ce fut finalement sans succès... Ils se retournent tous les deux et demandent de concert si nous voulons manger.
Le jeune vétérinaire s'arrête à un restaurant sur la route principale à la sortie de la ville. Nous laissons le “monospace” sur le parking et entrons dans l'établissement. C'est une petite gargote à l'ambiance chaude, où les visages se perdent dans la fumée de cigarette.
Nous nous installons au fond de la pièce, à la seule table libre. Un petit haut parleur grésille péniblement de la musique roumaine mais suffit à mettre de l'ambiance. La mère s'absente un instant pour téléphoner à son mari et le prévenir de leur retard. A son retour, elle envoie son fils chercher une bouteille de soda, et commande le repas pour tout le monde à une petite serveuse en tablier...
Il n'y a que des hommes autours de nous et la majorité d'entre eux ne sont là que pour boire. La petite serveuse réclame la note aux trois roumains de la table d'à côté, mais l'un d'eux complètement saoul, lui répond qu'il a déjà payé. Le ton monte. Les trois hommes se lèvent, bousculent violemment la jeune femme et sortent du restaurant. La roumaine se précipite alors derrière eux. Des cris nous parviennent de dehors sans que cela semble gêner personne! Je m'apprête à sortir pour porter secours à la serveuse mais la vieille dame me retient par le bras, et me fait comprendre de rester assis avec un petit sourire de compréhension. Ce type d'incident doit être monnaie courante dans le coin!
La petite roumaine revient deux minutes plus tard toute ébouriffée, avec une poignée de billets dans la main. Entre temps, Christi arrive avec sa bouteille de soda...
Le patron nous apporte les assiettes en personne; une côte de porc (pour changer!) et des mititei. Cela nous rappelle des souvenirs et fait revenir le sourire de Nicolas qui avait disparu avec la scène de la serveuse. Christi demande ce qui nous fait rire et Nic lui raconte l'épisode de la mouche. Le jeune roumain rigole à son tour, mais n'ose pas traduire l'histoire à sa mère... La petite serveuse nous apporte un verre de vodka. Elle est coupée avec de l'eau mais suffit à nous faire tourner la tête.
Je jette un œil de temps en temps sur le vieux poste noir et blanc derrière le comptoir. Il passe une émission culturelle sur les monuments de Paris. A voir les “DS” qui roulent dans les rues, le film doit dater d'une vingtaine d'années!
Au cours du repas, nous demandons pourquoi il n'y a que du porc à manger dans les restaurants alors que nous avons vu des troupeaux de moutons et de vaches dans les montagnes. Nous faisons la même remarque pour les légumes frais, que l'on ne trouve qu'en bocaux. Christi et sa mère expliquent que tout va à l'exportation et qu'en ce qui concerne le porc, seuls les mauvais morceaux restent en Roumanie!
Depuis la révolution, la seule liberté que les roumains aient obtenue, c'est de sortir "légalement" du pays. Et cette liberté se monnaye au prix fort! Il y a non seulement le prix du visa, mais aussi l'argent qu'il faut verser en dessous de la table au fonctionnaire, pour espérer voir un jour son passeport tamponné! Toutes sommes confondues cela peut atteindre trois à cinq mille francs. C'est sidérant lorsque l'on sait par exemple, que le salaire d'un fonctionnaire comptable est de 150 francs par mois! En définitive, la révolution a donné le droit aux pauvres de rester dans leur pays de plein gré!
La vieille dame regarde autour d'elle pour vérifier que personne n’écoute. D'après elle, "la révolution a été organisée par des hommes puissants qui ne se remplissaient pas assez les poches quand Ceaucescu était là. A présent, ils ont les mains libres et peuvent s'enrichir à leur guise. Les pauvres deviennent de plus en plus pauvres et les riches de plus en plus riches. L'argent va à l'argent!" Un peu comme en France, mais en pire! Ils nous disent la phrase que nous avons entendue plus d'une fois: "Du temps de Ceaucescu, nous savions où allait l'argent. Maintenant, cet argent existe toujours mais nous ne savons plus où il va!".
Christi raconte qu'il a pu sortir une fois du pays pour aller voir de la famille en Italie. Le fait d'avoir l'invitation d'une personne à l'étranger et à plus forte raison de sa propre famille, favorise l'obtention du visa. Il explique que la vie lui est apparue tellement féerique qu'il en est tombé malade au sens propre du terme: "Les magasins, la télévision, la liberté... Merveilleux" dit-il avec enthousiasme.
Selon lui, il faudra au minimum une bonne quinzaine d'années pour que la Roumanie s’aligne avec les autres pays d'Europe. "Et ce ne sera pas chose facile!". Les gens sont démotivés et sortent d'une dictature communiste qui les a “lobotomisés”, et les a laissés sans aucun esprit d'initiative. Habitués pendant des années à travailler sans notion de profit, ils ont perdu leur esprit d'entreprise et se laissent dériver. Il faudra attendre les nouvelles générations pour voir s'opérer un changement radical.
Pour corroborer ce que disent Christi et sa mère sur leur révolution, il suffit de se souvenir des images qui nous sont parvenues de Roumanie pendant les événements. La vision d'horreur de ces cadavres soi-disant torturés et mutilés par Ceaucescu, sur laquelle se sont rués les journalistes en mal de scoop du monde entier... Ce ne sont pas des étudiants qui “déterrent” des cadavres autopsiés pour monter l'opinion publique internationale contre Ceaucescu, mais des gens qui ne valent pas mieux que lui. En l'occurrence des personnes puissantes à qui il fait trop d'ombre. Cela malheureusement, on n'en entend pas parler dans nos journaux télévisés. D'une part parce qu'aujourd'hui la Roumanie c'est démodé, et qu'il y a suffisamment d'horreur dans le monde pour donner du travail à vie à nos valeureux "journaleux" sans avoir à sortir du réchauffé à l'antenne. Et d'autre part parce que "Excusez-nous, on s'est trompé!" sont des mots qui ne sont pas à leur vocabulaire... Je rêve parfois d’un monde meilleur où un journaliste dirait à 20h “on ne sait pas ce qui se passe, bonne soirée!”, plutôt que de meubler coûte que coûte à raconter n’importe quoi ou à passer des images d'archives à affoler tout le monde dès qu’un conflit éclate...
Pour conclure, la mère de Christi clôt tout de même le débat en lançant qu'elle est satisfaite pour le peuple de la mort de Ceaucescu, estimant que les conditions de vie se sont améliorées depuis... Son opinion en ce qui la concerne est irréfutable. Mais je reste perplexe lorsqu'elle parle au nom du peuple, car elle et son fils ne semblent pas faire partie des plus déshérités de ce pays.
Il n'y a ni fromage ni dessert. Nic attrape l'addition au vol pour que nous les invitions, mais Christi et sa mère très gênés insistent pour payer. Nous réglons finalement la note (1500Lei pour quatre, soit moins de trente francs, cela ne va pas nous ruiner!). Et à vrai dire j'ai la forte impression que leur gêne vient de ce qu'ils ne veulent surtout pas se sentir redevable envers nous, car nous devenons un fardeau de plus en plus encombrant au fil du temps!
Y: Christi, tu sais si les hôtels acceptent de se faire payer en dollars?
Christi: Je ne suis pas sûr!
Y: Dans le doute, vous pouvez nous changer des dollars au noir?
Christi en parle à sa mère mais ils n'ont malheureusement pas assez d'argent liquide sur eux. Ils veulent en garder par sécurité pour la route qu'il leur reste à parcourir jusqu'à Sibiu. Le jeune vétérinaire me fait signe d'attendre et va voir le patron du restaurant accoudé derrière son comptoir. Le roumain l'air bourru, nous détaille de la tête aux pieds,
N: T'es “con” ou quoi de leur demander ça!!! Tu vois bien que ce n'est pas leur genre de faire du change au noir!
La mère nous regarde avec interrogation. Je lui souris pour la rassurer,
Y: Ce qui est chou en toi Nic, c'est ton côté fleur bleue. Laisse faire et tais toi, tu m'agaces...
Christi me dit que le patron est prêt à changer à 300Lei, autant dire un taux dérisoire! Il a dû lui dire que nous en avions un besoin urgent et le roumain a voulu en profiter. Je réponds au jeune vétérinaire que cela ne nous intéresse pas et que je ne veux pas marchander ici.
Christi: Mais qu'est-ce que vous allez faire?
Y: Ce n'est pas grave, on va camper!
Christi: Vous êtes sûr?
N: Il n'y a aucun problème!
Christi traduit nos paroles à sa mère et le visage de la vielle dame s'assombrit...
Nous sortons de Calimanesti. Le “monospace” avale les kilomètres sous la pleine lune. Depuis que nous avons quitté le restaurant, Christi et sa mère sont de plus en plus soucieux. Ils insistent pour nous laisser dans un hôtel mais nous leur répondons que cela ne nous intéresse pas, et que nous attendons d'entrer dans la première forêt qui se présente pour descendre. La vieille dame est horrifiée à l'idée de nous laisser passer la nuit dehors. Son fils lui, ne croit pas que nous voulions dormir dans les bois. Il pense que nous tempérons pour pouvoir s'imposer chez eux. Cette situation m'énerve de plus en plus...
Christi arrête soudainement la voiture en pleine nature sur les bords de l'Olt. L'éclat âcre de la lune se reflète à la surface de l'eau paisible du fleuve. Un chemin forestier s'enfonce à notre gauche dans les montagnes.
Le jeune homme se retourne et nous dit que c'est la dernière forêt avant Sibiu! Nic lui demande de continuer quelques kilomètres car l'endroit ne l'inspire pas... Un ange passe... Je commence à en avoir assez d'être pris pour un parasite. Et puis ici ou ailleurs quelle différence! J'ouvre la porte et descends au grand étonnement de nos hôtes.
La vieille dame gronde son fils tandis que nous sortons les sacs de la voiture. Je crois qu'elle préférerait nous emmener chez elle plutôt que de nous abandonner ici en pleine nuit. Nous entrons dans la forêt quand Christi et sa mère se précipitent hors du “monospace” et nous rattrapent. La vieille dame sort une bouteille de soda du coffre pour nous l'offrir. Christi sourit mais semble complètement désorienté. Il nous donne son adresse à Sibiu,
Christi: Passez nous voir quand vous le voulez. Une bonne douche et un bon repas vous attendent pour vous remettre de cette nuit!
Y: Ne t'inquiète pas! Si nous nous revoyons un jour, nous serons propres et nous aurons mangé!
Christi: Et les Ours?!
N: On les attend!
Mais la plaisanterie ne fait pas sourire la mère de Christi... En nous donnant son adresse, le jeune roumain a cherché à se déculpabiliser d'avoir douté de nous. Je les remercie gentiment pour tout. Ils insistent une dernière fois pour que nous allions les voir à Sibiu et nous plongeons dans la forêt.
Il est minuit passé. Je ne pense qu'à planter la tente. La faible lumière de la lune traversant les nuages, ne nous épargne pas de nous enfoncer dans le noir dans des mares de boue. Nous arrivons plus loin face à un pend de falaise d'une vingtaine de mètres de haut!
Nicolas grimpe comme un cabri. Il s'agrippe aux racines et aux arbres en travers de la pente tandis que je peine derrière comme une mule. Depuis qu'il s'est tordu la cheville, je porte trois sacs sur quatre: mon sac à dos, mon sac à bandoulière et le sac photo. J'ai les deux mains prises et n’arrête pas de glisser faute de pouvoir m'accrocher à tout ce qui dépasse. La terre boueuse de la pente abrupte ne cesse de se dérober sous mes pieds et je suis couvert de boue. J'enrage! Nicolas est déjà en haut alors que je n'en suis même pas à mi-chemin! Je me retourne le temps d'une pause, et aperçois le “monospace” toujours garé à la même place. L'une des portes est ouverte et la lumière du plafonnier est allumée. La vieille dame a l'air en colère et parle à son fils qui regarde tête baissée devant lui. Je devine qu'il doit se faire sonner les cloches de nous avoir arrêtés là, et quelque part cela me fait du bien!
N: Alors! T'arrives?!!!
Je vais le tuer!... Je rejoins enfin le sommet et découvre l'endroit où nous allons dormir. Nous avons atterri sur un immense plateau parsemé d'arbres s'étendant à perte de vue. Il n'y a que l'embarras du choix pour s'installer mais je ne suis pas rassuré. La forêt est trop claire à mon goût, et la lumière de la pleine lune est maintenant telle que l'on y voit comme en plein jour...
Nicolas s'arrête deux cent mètres plus loin et déplie la tente à toute vitesse. Je reste pensif. L'endroit est trop à découvert! Nous ne nous sommes pas assez éloignés des sentiers battus et de la route,
N: Tu m'aides ou tu te tournes les pouces?!!!
Y: Arrête ton char, OK?!
N: Tu m'aides, c'est tout!!!
Je sens que je vais exploser... Mais restons Zen, demain sera un nouveau jour!
Nic rentre sous la tente. Je reste dehors et scrute les alentours pour me rassurer... Un peu sans m'en rendre compte, je me mets instinctivement à caresser de la main l'immense arbre au pied duquel nous avons planté la tente, et commence à lui parler doucement...
Nicolas a disparu au fond de son duvet et dort déjà. Il ronfle!...Avant de m'endormir, je prie les dieux de la forêt de veiller sur nous, et redemande à l'arbre auquel je viens de parler de nous protéger pour la nuit. C'est amusant dans ces moments là, de voir comme l'on peut s'inventer une multitude d'anges gardiens pour se rassurer. Je comprends les tribus de l'âge de pierre qui se donnaient des dieux pour chaque chose, l'un pour la chasse, l'autre pour la pêche, et le feu, la lune, le soleil, le vent... Autant de divinités créées pour les préserver des dangers de l'univers tumultueux dans lequel ils évoluaient.
J'embrasse mes pendentifs, à travers eux, ma mère et Zora, et remonte la fermeture éclair de mon duvet...
JEUDI 16 AVRIL, 8h00
La lumière du soleil traverse la tente. Nic s'est une nouvelle fois réveillé avant moi et semble s'être levé du bon pied! En effet, "demain sera un nouveau jour". Et bien qu'ayant toujours en tête notre petite dispute d'hier soir, je souris en pensant que cette nouvelle journée qui commence ne pourra pas être pire que la précédente!
A peine sorti de la tente, je remercie superstitieusement l'arbre auquel j'ai demandé de veiller sur nous,
N: A qui tu causes?
Y: Personne!
Si Nicolas me voit "discuter" avec les arbres et les rochers, je n'ai pas fini d'en entendre parler!
N: J'ai super bien dormi. En plus j'ai l'impression que ma cheville ne me fait plus mal!
Y: On a bien fait de se lever tôt ce matin. Le coin n'est pas trop isolé.
N: Comment ça?
Y: Il y a un mec qui nous observe depuis cinq minutes à une centaine de mètres avec une hache sur l'épaule!
N: Tu déconnes?!
Y: Regarde toi même!
Nic sort de la tente pour constater ce que je lui dis. S'apercevant que nous l'avons découvert, l'homme caché derrière un arbre continue son chemin.
Nicolas part avec le papier toilette faire ses besoins. Je ne tarde pas à le rejoindre pour faire de même. Je le retrouve assis "à la turque" à moitié nu sur un énorme tronc d'arbre déraciné. L'image quoi que pouvant surprendre en pleine forêt, vaut le détour!
Y: Qu'est-ce que tu attends? De te faire violer par un cerf?
N: TIRE-TOI MEULIERE, LAISSE-MOI TRANQUILLE!!!
J'éclate de rire en me cherchant un coin moins "exposé"...
Nous retournons au campement et commençons à ranger les affaires. Je contemple un instant la forêt baignant dans la lumière froide du soleil levant. Le fond de l'air est frais, mais le temps est magnifique.
N: Magne toi, Yves!
Il m'énerve,
Y: Nic?
N: Quoi?
Y: On est encore trop dans le rythme de notre vie de tous les jours. Ça nous met sur les nerfs. Il suffit d'être cool, de mettre la pédale douce et on va trouver notre rythme d'équilibre!
N: Je ne comprends rien à ce que tu racontes!
Y: OK, c'est pas grave...
Nous retournons faire du stop à l'endroit où nous ont déposés Christi et sa mère la veille, et nous pouvons mieux apprécier de jour ce que nous avons grimpé et traversé de nuit. Hier je rampais sur le ventre, aujourd'hui je glisse sur les fesses!
Nous arrivons rapidement à la route. Nicolas tend le pouce pendant que j'enlève le plus gros de la boue de mes chaussures et de mon pantalon. Une Dacia s'arrête presque aussitôt. Deux jeunes "minets" nous invitent à monter à bord. Le temps de mettre les sacs dans le coffre et la voiture démarre en dérapage contrôlé sur les graviers.
La nationale serpente sous un soleil radieux au creux d'immenses gorges dénudées, longeant le fleuve d'un côté et la falaise à pic de l'autre. En route, les deux jeunes roumains nous font écouter une K7 de musique "funk" à fond d'ampli, étonnamment récente: "Don't touch this!". Je m'amuse à trouver cela anachronique!
Ils nous déposent quelques minutes plus tard au milieu d'un grand carrefour d'où part la route de Brezoï. Un signe amical de la main, et ils repartent en direction de Sibiu dans un crissement de pneus, les vitres ouvertes et la musique à fond.
Assis au coin du carrefour près d'un petit terrain vague où sont entreposés en vrac de vieux tuyaux de canalisations, nous dégustons avec modération le saucisson à l'ail que j'ai acheté hier. Le soleil tape dur et le saucisson a "transpiré"!
De l'autre côté de la rue, des roumains embauchent lentement l'air résigné, dans une vieille usine minière à l'aspect si lugubre, que nous aurions juré à notre arrivée qu'elle était désaffectée! Habillés en loques, les hommes sortent pour la plupart en titubant du petit bar d'en face.
Deux d'entre eux traversent la route et viennent vers nous. Leur visage et leurs vêtements sont noirs comme s'ils venaient de ramoner une cheminée. L'un des deux hommes voyant que nous ne sommes pas roumains, me demande sèchement de lui montrer l'heure qu'il est. Puis ils s'en retournent, retraversant la rue en direction de l'usine,
N: Pendant un instant, j'ai cru qu'ils voulaient te donner l'heure avec ta montre, Meulière!
Une fois notre pitance ingurgitée, je prends des notes pendant que Nic reste debout à faire du stop. Il met son sac Lafuma en évidence pour appâter les automobilistes et montrer que nous ne sommes pas d'ici. Sa tactique fonctionne à merveille car la première voiture qui passe s'arrête pour nous prendre. Le tzigane au volant habillé d'un costume en velours bleu marine démodé, doit avoir une trentaine d'années.
En remontant la route de Brezoï, nous passons devant une usine de traitement de bois, signe que nous approchons des Carpates. Le roumain demande à Nicolas assis à l'avant si nous sommes des touristes, et propose d'emblée de nous déposer à Voineasa 38 km plus loin pour 2000Lei par personne. Nous lui faisons comprendre qu'il nous prend pour des idiots et il n'insiste pas. Le tzigane nous dépose sans un mot une centaine de mètres plus loin!
Brezoï est une petite ville quelconque, jolie sans être pittoresque. Nous faisons rapidement le tour de la grand place bordée par une petite église orthodoxe, un bar vide, et "le" magasin d'alimentation du coin fermé pour la journée, reconnaissable aux "3" bocaux de tomates esseulés exposés en vitrine.
Comme à Brassov, des petites antennes paraboliques fleurissent sur les bords des fenêtres le long de la route principale qui traverse Brezoï pour Voineasa. Mais ces signes extérieurs de richesse, pour ainsi dire les seuls que nous ayons rencontrés jusqu'à présent, disparaissent à mesure que nous nous enfonçons au cœur du pays... Plus loin, nous croisons le poste de police du village. Des agents affalés dans leur uniforme bleu ciel sur un balcon, discutent en sirotant un verre. Je n'aime pas le sourire malsain qui s'affiche sur leur visage en nous voyant arriver. Je leur dis tout de même bonjour et ils éclatent de rire!
Nous posons les sacs à la sortie de la ville. Il fait un soleil de plomb,
N: Où tu vas?
Y: Chercher de l'eau...
Je m'arrête devant la clôture d'une petite maison en bois et demande à la vieille dame étendant du linge dans son jardin, si elle peut remplir nos gourdes. La roumaine se précipite à son puits avec un immense sourire, et tourne une vieille manivelle rouillée. Elle lave une tasse en métal qui pendait à un clou sur les montants du puits et la remplit d'eau du seau qu'elle vient de remonter. L'eau est limpide et délicieuse.
La vieille dame me prend ensuite les gourdes des mains et les remplit à leur tour. Je suis ému par cette petite "Mamie" merveilleuse. Il n'y a vraiment aucune comparaison entre les roumains des villes et ceux des campagnes. Cette gentille dame renoue la Roumanie avec sa tradition de "pays du sourire"! J'aurais aimé la prendre en photo devant sa maison dans son magnifique, et cependant modeste, habit folklorique. Je la remercie mille fois en la saluant de la tête et lui souris chaleureusement. J'ai envie de lui dire qu'elle est adorable... Je me retourne à une vingtaine de mètres pour lui redire une dernière fois merci et au revoir de la main. Son sourire et le mouchoir qu'elle agite m'accompagnent sur la route.
N: Tu as trouvé de l'eau?
Y: Elle sort tout juste du puits!
J'essaie de raconter à Nicolas avec quelle gentillesse la vieille dame m'a servi mais il ne m'écoute pas. Nic est nerveux. Si je ne le connaissais pas, je dirais "qu'il est en cavale". A croire qu'il ne peut pas supporter de rester cinq minutes à la même place entre le lever du jour et la tombée de la nuit!
Une estafette marquée par la rouille s'arrête devant nous au moment où je range les gourdes dans les sacs. Nicolas crie "Voineasa" au chauffeur qui nous fait signe de monter...
Nous partageons l'espace exigu de la cabine arrière avec de pauvres gens, deux hommes, une femme, et un enfant coiffé d'un bonnet à pompon. L'air est irrespirable à cause de la forte odeur de résine qui s'échappe de deux grands fûts rouillés prenant toute la place. Quelques mots écrits à la peinture blanche sur la porte indiquent qu'il est interdit de fumer. Avec les vapeurs qui stagnent à l'arrière de la fourgonnette, il suffirait de craquer une allumette pour se faire la tête de Nikki Lauda!
La route qui mène à Voineasa est sinueuse. Entre deux virages, Nic sort les derniers crayons de couleur et les donne à l'enfant. Son père et sa mère nous remercient.
Ballotté à l'arrière du véhicule, chacun s'agrippe comme il peut, assis sur son petit banc de bois bancal. Le père regarde par les vitres des portes arrières et donne un coup de poing sur le panneau de métal qui nous sépare du conducteur. Le véhicule s'arrête et toute la petite famille descend. Le père donne quelques pièces au chauffeur, nous donnant le temps d'avaler une bouffée d'air pur...
La route mal entretenue, devient de plus en plus escarpée à mesure que nous nous enfonçons au creux des Carpates. Le chauffeur s'arrête de temps en temps sans dire un mot, pour descendre et remonter des fûts de résine. Il profite des trajets chez ses clients pour se faire un peu d'argent en prenant des auto-stoppeurs.
Soudain la fourgonnette s'engouffre dans un chemin de terre. Nous sommes secoués comme des "pruniers"! Je suis obligé de caler le dernier fût de résine avec les pieds pour éviter qu'il se renverse. Le roumain s'arrête une centaine de mètres plus loin aux pieds des montagnes, sur une forte pente rocailleuse,
N: Qu'est-ce qu'il fout encore?!
Y: Un nouvel arrêt pour ses fûts sans doute.
N: J'en ai plein les poumons de sa "merde"! Il a intérêt à nous retirer le dernier de là, sinon je lui mets le feu!
Bien qu'il ne dise pas dit un mot, on lit aisément l'interrogation sur le visage du roumain restant avec nous. Visiblement inquiet, l'homme regarde par les vitres des portes arrière pour essayer de voir ce qu'il se passe dehors...
Cela fait déjà 10 minutes que nous poireautons à l'arrière de la fourgonnette sans que le conducteur ait donné signe de vie. Nicolas l'a juste aperçu par les vitres crasseuses du fourgon tout à l'heure, entrer dans une maison. Je profite du moment de calme qui nous est offert pour écrire un peu.
Nic ne tient plus en place. Il donne un coup de pied dans les portes arrières de la fourgonnette et sort prendre l'air. Pour ma part, cela fait déjà un bon moment que je ne sens plus l'odeur de la résine pour m'y être habitué. L'homme à côté de moi trépigne d'impatience. Intrigué par ce que j'écris, je le sens par moments essayer de lire par-dessus mon épaule.
Le chauffeur ne semble pas se soucier de nous. Il est midi passé, le roumain est certainement à table en train de manger un bout avec un ami à lui!
Dehors, un gamin de cinq ans avec un bonnet sur la tête, joue “cul-nu” dans une tranchée creusée en guise de caniveau au milieu du village. L'enfant s'amuse avec un vieux bout de ficelle à se faire des films de guerre... Nicolas disjoncte! Il se met à courir après des poules avec son appareil photo,
N: Oh, qu'elle est belle la petite poule! Viens là p'tite poule, je vais te faire un portrait. Ça ne te dit pas Meul, des photos de p'tites poules roumaines?
J'éclate de rire sous œil étonné du roumain resté avec nous...
De vieilles maisons aux tuiles en bois vermoulu se dressent péniblement le long du chemin grimpant dans la montagne. Et notre conducteur qui ne revient toujours pas,
N: Je suis sûr qu'il est en train de bouffer ce fumier!
J'empêche Nicolas d'aller klaxonner...
Le roumain sort de la maison d'en face et dit au revoir à ses amis restés sur le pas de la porte. Cela ne fait que près d'une heure que nous l'attendons! Croisant Nicolas faisant les cent pas autour de la fourgonnette, l'homme lui propose de s'asseoir à l'avant à côté de lui. Nic accepte avec joie.
Deux à trois kilomètres de "tapecul" plus loin, le roumain assis à l'arrière avec moi se met à tambouriner sur la carlingue. Le chauffeur s'arrête et l'homme descend. J'essaie de voir par le carreau donnant dans la cabine, combien d'argent il lui donne pour le bout de chemin, histoire de connaître les vrais tarifs. Avant de repartir, le conducteur tape sur le carreau et me dit de passer devant. Nous nous serrons un peu et Nicolas se retrouve une nouvelle fois assis sur le frein à main. J'ai mal pour lui!
Le roumain doit avoir une trentaine d'année. Blond aux yeux bleus, les cheveux longs, il n'arrive pas parler sans nous crier aux oreilles et a la désagréable manie de cracher par sa vitre tous les vingt mètres! Nic fait une drôle de tête,
Y: C'est cool?
N: Pas vraiment, il veut qu'on collabore.
Y: Qu'on quoi?
N: Je n'ai pas trop compris. Il veut utiliser son capital pour faire du commerce avec la France en passant par nous.
Y: Il n'y a rien de grave. Tu prends son adresse et on ne le contactera jamais!
N: Alors on ne prend pas son adresse!
Y: Il y a des jours où ta noblesse de cœur m'épate!
N: Fais pas chier!!
J'explique au conducteur que nous ne sommes pas en mesure de faire des affaires avec lui, mais que je trouve sa proposition intéressante. L'homme sourit et nous crie "OK, OK!"
Même s'il est tout à l'honneur du roumain d'essayer de s'en sortir par tous les moyens dans un pays comme le sien, je n'ai pas apprécié qu'il ait disparu pendant près d'une heure tout à l'heure. Je ne pense pas à Nic ou à moi car nous avons en l'occurrence, tout notre temps. Seulement, j'imagine que nous ne sommes pas les premiers passagers payant qu'il laisse "poireauter" sans prévenir, à s'intoxiquer à l'arrière de son camion!
Nous roulons à vive allure et sortons régulièrement de la route dans les virages,
Lui: ROUMANIA, ROUTES MAUVAISES, PROBLEMES... TOUT PROBLEME EN ROUMANIA... EN FRANCE, BONNES ROUTES!!!
Le roumain crie à tue-tête et roule à "fond de taquet" en tâchant d'éviter les trous dans la chaussée. Maintenant qu'il n'y a plus personne à l'arrière, l'homme se lâche complètement. C'est bien simple, nous ne voyons même plus le paysage!
Y: Quand je pense qu'on ne sait plus quoi inventer pour se faire peur, alors qu'il suffit de faire un peu de stop dans les Carpates pour chopper la frayeur de sa vie?!
N: Tu m'étonnes! En Roumanie, le stop, c'est l'aventure!
J'aperçois un camion au loin, à moitié garé sur le bas côté. Le véhicule nous laisse à peine la place pour passer. Cela ne semble pas inquiéter le roumain qui ne ralentit pas son allure.
Y: On est très mal!
N: Hein?!
Je jette machinalement un œil sur le compteur de vitesse. Le cadran est enfoncé et l'aiguille est cassée! Une vache déboule au milieu de la route juste derrière le camion?! Le chauffeur se met debout sur sa pédale de frein, Nic a les deux bras tendus sur la planche de bord, et moi je m'agrippe à mon siège en priant. Il est trop tard pour tenter de s'arrêter. Nous frôlons la vache, faisons une large embardée dans l'herbe, et récupérons la route une trentaine de mètres plus loin. Le chauffeur rigole. Nicolas est blême!
Lui: EN ROUMANIA, ROUTES MAUVAISES... PROBLEME!
Il est fou!
Le roumain nous dépose à la sortie du village de Voineasa, à l'embranchement de la route de Petrosani. Un bref au revoir et la fourgonnette repart sur les chapeaux de roue à travers les bois, sur un chemin de terre le long d'une petite rivière. Je me délecte du silence qui suit et apprécie de me sentir enfin sur le plancher des vaches!
N: Viens Meul, on fait du stop!
Y: On pourrait peut-être faire un break, non?
N: Il faut qu'on aille à Petrosani!
Y: Et après Petrosani il faudra aller autre part?! Ce serait bête d'avoir à remonter la tente en pleine nuit. Autant s'arrêter dans le coin pour recharger les accus!
N: OK, on fait un test: On fait du stop pendant un quart d'heure. Et si personne ne s'arrête, on cherche un coin pour dormir.
Y: Tope là!
Une demi-heure s'écoule sans que nous voyons passer une seule voiture. Bien que satisfait, je trouve que c'est de bien mauvaise augure pour demain. Enfin bref, le "test" est terminé et Nicolas est écœuré!
Y: Tu restes là? Je vais chercher d'un magasin d'alimentation pour acheter de quoi manger pour ce soir.
N: Ouais, ouais... (Dépité)
Je suis le chemin de terre que m'a indiqué un vieux couple de paysans roumains rencontrés à l'embranchement, le même chemin qu'a pris notre fou du volant tout à l'heure. M'éloignant toujours un peu plus du village, je m'engage 800 mètres plus loin sur un petit pont de corde et de bois, dressé au-dessus de la rivière. Le bois craque sous mes pas et je m'agrippe solidement aux cordes, déséquilibré par le tangage.
De l'autre côté de la passerelle, un chemin tracé dans l'herbe grimpe à travers la colline jusqu'à des habitations paysannes. Des chèvres et des moutons paissent paisiblement sur la pente. Je tombe en haut sur une famille de paysans assise autour d'une table, trinquant tranquillement un verre à la main à l'ombre de leur ferme. Les roumains sont d'abord intrigués, puis enthousiastes lorsqu'ils constatent à mes premières "paroles" que je suis étranger. La grand-mère curieuse demande d'où je viens, et m'indique ensuite très aimablement où se trouve le magasin d'alimentation. Elle ajoute que ce dernier n'est ouvert que de 17 à 18h00... Il est à peine 15h00, autant retrouver Nicolas tout de suite et revenir plus tard. Je salue tout le monde et m'en retourne en passant par la source d'eau que le père me désigne du doigt plus bas. Une vache squelettique boit à l'abreuvoir et s'éloigne à ma venue...
N: Tu as trouvé de quoi manger?
Y: Non. Il y a bien un magasin, mais il n'ouvre que de 5 à 6. C'est cool, on a 2 heures pour monter la tente dans un coin tranquille. On ira chercher à manger plus tard...
Il ne nous sera pas difficile de trouver un endroit où dormir. Nous sommes encerclés de toutes parts par les montagnes!
Nous quittons le carrefour de Petrosani et je m'engage à la première occasion dans un petit passage grimpant à pic à travers les arbres. Nicolas râle. Il en a "plein les pattes" et préférerait continuer plus loin pour suivre un vrai chemin de montagne! Nous discutons un moment au bord de la route. Je me moque de sa condition physique et il s'engage à son tour. J'ai intérêt à trouver rapidement un endroit pour camper si je veux éviter "un incident diplomatique"! Pratiquement couchés le long de la pente, nous grimpons lentement en nous agrippant aux arbres et aux racines. La terre et la caillasse se dérobent sous nos pieds...
Je n'en peux plus, j'ai un gros coup de barre! Nous arrivons sur un petit plateau entouré d'arbres. Je pose mon sac et m'assois dessus,
N: Ça ne va pas ici!!!
Y: Comment ça?!
N: On n'est pas assez haut! Les gens peuvent encore nous voir de leur maison sur l'autre versant!
On distingue en effet quelques chalets et bergeries sur la montagne d'en face,
Y: Tu ne trouves pas que tu chipotes un peu?
N: Je m'en fous, je ne dormirais pas là!
Y: C'est bien simple, je ne peux pas faire un pas de plus.
N: Et qui va aller faire les courses?!
Y: Tant pis, on ne mange pas.
N: On fait un marché. Tu grimpes tout en haut pour voir s'il y a une meilleure place, et c'est moi qui vais faire les courses.
Y: OK!
Je laisse mon sac sur place et rassemble mes dernières forces pour gravir la forte pente jonchée de feuilles mortes. Avec tout le bois mort qui traîne par terre, nous n'aurons pas de mal à faire un bon feu! J'arrive épuisé à un emplacement tout à fait honorable, une bonne centaine de mètres de dénivelé plus haut,
Y: C'EST BON ICI! ON PEUT PLANTER LA TENTE.
N: TU ES ALLE VOIR PLUS HAUT?
Y: NON MAIS C'EST SUPER ICI!
N: ON A FAIT UN MARCHE, TU VAS TOUT EN HAUT ET JE VAIS FAIRE LES COURSES!!!
"L'enfoiré!" Je prends mon courage à deux mains et commence à grimper les deux cent derniers mètres qui me séparent du sommet. Une fois hors de portée de vue de Nicolas, j'abandonne à mi-chemin exténué. Plus haut, la forêt de sapins laisse place à de la broussaille aride et impénétrable à découvert en plein soleil,
N: ALORS?
Y: IL N'Y A PAS MIEUX PLUS HAUT!
N: TU AS ETE TOUT EN HAUT?
Y: MAIS OUAIS!!!
Nic commence lentement son ascension tandis que je descends récupérer mon sac. Je me demande si je vais avoir la force de remonter avec mes vingt kilos sur le dos...
Nous terminons rapidement de monter la tente sur un matelas de feuilles mortes. Et nous nous prélassons un moment à l'intérieur pour nous faire une idée à l'avance de la nuit de rêve qui nous attend... Après le réconfort, l'effort! La soirée va être longue et nous nous activons à récolter le plus de bois mort possible autour du campement,
N: Yves?
Y: Qu'est-ce qu'il y a?
Quand il m'appelle Yves, c'est qu'il a fait une connerie ou qu'il veut me demander quelque chose,
N: J'ai cassé ton couteau... Je taillais un morceau de bois pour nous faire une table et la lame s'est cassée. Elle devait avoir un défaut?!
Y: C'est sûr...
N: Arrête Meul, fais pas cette tête, tu me fous les boules!
Y: C'est bête parce que j'y tenais à ce couteau. En plus j'avais décidé de te l'offrir pour le retour à Paris.
N: Tu vas me faire pleurer Meulière... Mais sérieusement je suis désolé, je n'ai pas fait exprès.
Je récupère la lame du couteau que je scotche abondamment au niveau du manche, et m'en sers pour creuser un large trou derrière un grand pin. Un pivert dans les arbres creuse lui aussi des trous, dans un bruit à faire pâlir Woody Wood Pecker!
Je n'arrive pas à démarrer le feu. Les brindilles que j'ai amassées sont encore trop humides. Nic en prend une poignée, la plie plusieurs fois dans sa main, l'enflamme avec son briquet, et pose le tout au fond du trou. C'est magique!
Y: Là, tu m'épates!
N: Et après tu charges à mort avec du gros bois...
Le feu a pris. Nicolas part plus haut nous chercher des troncs d'arbres en guise de sièges, et les jette dans la pente pour les faire rouler jusqu'au campement. Et bien sûr, l'un des troncs percute la tente de plein fouet!
De temps en temps les arbres se mettent à craquer comme s'ils allaient se fendre en deux. Cette forêt doit être exploitée par des bûcherons car certains des grands pins dressés aux alentours sont à moitié entaillés à la hache. Le pivert sans doute dérangé par notre présence, s'envole vers de nouveaux coups de bec tandis que je me dépêche de faire chauffer une bonne tasse de chocolat chaud pour Nic. Il a vidé son sac à dos et s'apprête à aller faire les courses.
Le soleil s'abaisse doucement à l'horizon et embrase la forêt toute entière. Profitant de ce que l'eau bout dans les gamelles, Nicolas prend son appareil et monte plus haut dans les bois pour faire une photo sympa du campement,
N: Yves, ton couteau c'est rien!
Y: Qu'est-ce qu'il y a?
N: L'appareil photo est mort!
Y: Comment ça il est mort?!
N: Tu te souviens tout à l'heure du tronc qui a buté la tente? Le sac photo était juste derrière. Le système autofocus de l'appareil ne répond plus et les commandes d'ouverture sont bloquées!
Y: Ce qui veut dire?
N: Qu'à partir de maintenant, toutes les photos qu'on va faire seront faites au pif!
Y: J'ai l'impression que notre bonne étoile est en train de nous quitter. Ça fout un coup au moral!
N: De toute façon, on n'y peut plus rien! Quelle heure il est?
Y: Bientôt 17h00.
N: J'y vais!
Nicolas avale sa tasse de chocolat chaud d'un trait et dévale la pente avec son sac vide sur le dos...
Cela va faire une heure que Nic est parti. La nuit tombe doucement sur la forêt. Assis sur un tronc au coin du feu, je profite de ce moment de quiétude pour prendre quelques notes. Il fait froid et la vue des flammes est apaisante. Peu à peu, le trou se remplit de braises flamboyantes, dégageant une chaleur de plus en plus intense. Ce petit moment de répit est reposant mais je me surprends toujours sur mes gardes, à tendre l'oreille au moindre bruit. De temps en temps, je surveille la pente en contre bas pour voir si Nicolas arrive. Autrement, j'écris ou je m'amuse à remuer les braises avec un morceau de bois...
Finalement, je ne pourrais faire ce type de voyage qu'avec Nic. Si je devais me retrouver dans la même situation avec quelqu'un d'autre, à attendre impuissant au coin du feu qu'il revienne de faire les courses, j'en mourrais d'angoisse! Dans ce genre de "baroud", il est primordial de partir avec quelqu'un en qui on a une entière confiance. Je suis tellement sûr de Nicolas que j'ai l'impression que rien ne peut lui arriver. Au lieu de m'inquiéter alors qu'il tarde à revenir, j'espère au fond de moi qu'il prendra tout son temps pour que je puisse profiter au maximum de ce moment d'isolement pour décompresser. La présence des roumains a été si stressante en général depuis le début du voyage que je savoure chaque seconde de solitude.
Le tapis de braises flamboyant aux multiples teintes de rouge, m'hypnotise. Bien que la forêt soit de plus en plus oppressante à mesure qu'elle est plongée dans l'obscurité, je ressens une sorte de plénitude à me sentir seul auprès du feu... Je me dresse à un bruit de craquements. C'est Nicolas! Je l'aperçois en contre bas dans la pénombre, montant lentement vers le campement...
Y: Ça va?
N: Tu vas voir ce que je nous ai rapporté, Meulière!!
Y: Sinon ça a été?
N: Des mecs m'ont suivi. J'ai attendu au moins un quart d'heure qu'ils se barrent avant de m'engager dans la montagne.
Y: Et alors?
N: Ils ne se sont pas barrés. J'en ai eu marre et je suis monté quand même!
Y: D'accord! Tu prends le premier tour de garde?
N: Je m'en fous! S'il y en a un qui me cherche, je lui mets une tête!... Dis donc! Ça ne t'intéresse pas de voir ce que j'ai acheté?!
Y: Si, si.
Je sors deux pains humides et quelques pommes de terre de son sac à dos,
Y: Ouais, c'est bien. (Faussement détaché)
N: Attends, tu n'as pas vu le meilleur!
Nicolas vexé plonge les mains au fond de sa hotte de "Père Noël", et en ressort un vieux pot de confiture de prunes et une bouteille de "roteux" du coin dans un débordement d'autosatisfaction. On ne peut pas dire que ce soit le luxe mais cela suffit à nous rendre heureux. Vu les fruits vendus en étalage, j'imagine la confiture. Et en ce qui concerne le vin, je crois que nous allons être bons pour une bonne diarrhée! Mais j'en mangerai et en boirai de bon cœur, ne serait-ce que pour faire plaisir à Nic.
La nuit est maintenant complètement tombée. Nicolas met sa lampe frontale et regarde de plus près son appareil photo. De mon côté, j'essaie tant bien que mal de faire à manger. Nic vient de mettre tellement de bois dans le feu que les flammes montent jusqu'à 80 centimètres au-dessus du trou. Il est impossible d'en approcher sans se faire une coupe de cheveux Top Gun! A chaque fois que Nicolas s'occupe du feu, c'est la même chose. Au lieu d’en faire un petit, discret, juste de quoi se réchauffer et faire à manger, il nous dresse un bûcher! Heureusement que le foyer est derrière un grand arbre car nous risquerions sérieusement de nous faire repérer, quoique? Enfin bref, on se rassure comme on peut!
Je réussis tout de même à manipuler les gamelles dans les flammes grâce à mes gants de sécurité inesthétiques, mais très pratiques. Inutile de dire que l'eau bout rapidement! Je verse la soupe en sachet dedans mais bizarrement la poudre ne se dissout pas. Ce n'est décidément pas notre journée!
J'emmaillote quelques pommes de terre dans ce qu'il reste de papier aluminium et les plonge dans les braises. Puis perdu pour perdu faute de papier "alu", Nic épluche le reste des patates et jette le tout dans la soupe ratée. Le repas va être fameux ce soir! Pommes de terre à la braise et soupe de légumes ratée aux pommes de terre, "tout un programme!"...
Mine de rien, nous nous régalons! Chacun déguste avec cérémonie ses patates avec du sel et de la moutarde, pendant que les pommes de terre épluchées cuisent lentement mais sûrement dans la soupe bouillie. Je touille les gamelles,
Y: Et merde!
N: Quoi?
Y: Le fond a pris! Un vrai cauchemar!
N: Et ouais... "Il va falloir gratter, gratter Meulière"!
Le repas est terminé et nous avons droit au traditionnel concert nocturne que nous offrent les Carpates chaque soir. C'est un cocktail de bruits, de cris d'animaux, d'aboiements et de craquements suspects autour de nous. Pendant que j'y pense, j'éloigne la nourriture et les gamelles sales du campement pour nous éviter des visites nocturnes inopportunes!
Bien qu'un peu fatigué, je ne me coucherai pas tout de suite. Je n'ai pas oublié la promesse que je me suis faite le lendemain de notre première nuit en forêt! Alors pour passer le temps, nous jouons aux jeux des énigmes. Si vous voulez passer un bon moment et vous distraire tranquillement entre amis, je vous le déconseille. C'est aussi relaxant que le "Trivial Poursuit" quand vous ne connaissez aucune réponse! Et avec Nicolas, c'est à frôler la dépression nerveuse!
Première énigme: On retrouve un mec nu sur une plage avec une allumette cassée dans la main: "Facile!"...
Deuxième énigme: Roméo et Juliette sont retrouvés morts au milieu d'une flaque d'eau et de débris de verre, dans une pièce dont la fenêtre est ouverte: "Enfantin!"...
Troisième énigme: Jean habite au 16ème. Chaque jour il s'arrête au dixième et fait les six derniers étages à pieds: “Fastoche” et marrant!...
Enfin, quatrième énigme: Sept hommes assis autour d'une table, une coupe de champagne à la main, reçoivent la visite d'un huitième. Ce dernier ouvre le colis qu'il a amené et tous boivent leur verre... C'est bien simple, je cherche encore! Pour connaître la réponse, j'ai tout essayé. Chantage, désinvolture, Nic ne m'a pas donné un seul indice. Tout ce que j'ai pu découvrir, c'est que le colis contenait un bras?!
Y: Bon! Je suis crevé, je vais me coucher... Finalement, c'est quoi la réponse?
N: Pose-moi des questions!
Y: Je suis mort! Je ne veux pas te poser des questions, je veux seulement que tu me dises la réponse!
N: Si tu es crevé, on continuera demain.
Y: T'es vraiment chiant. Tu me donnes la réponse maintenant ou jamais. De toute façon, je jure que je ne te poserais jamais plus de question.
N: Dommage!
Y: OK, t'es chiant! Bonne nuit!
Nicolas plonge dans son duvet. Je n'ai toujours pas sommeil. Assis dehors au coin du feu à quelques mètres de la tente, je me recueille en écoutant la nature. Je pense à l'avenir. J'essaie de savoir ce que je veux! Être riche? Célèbre? L'argent et la célébrité sont difficiles à concilier avec les convictions et la conscience. Pour l'instant j'ai de la chance, je suis pauvre et personne ne me connaît!
Je ne peux détacher le regard dans le noir du tapis de braises à mes pieds. On dirait un parterre de diamants changeant sans cesse d'éclat au moindre courant d'air, passant du rouge sombre au rouge vif flamboyant. Je laisse échapper mon premier bâillement de la soirée. Il est temps d'aller me coucher. Je recouvre le trou de braises avec de grosses pierres plates, et reste quelques minutes debout sans bouger à quelques mètres de la tente. Je fais le vide dans mon esprit et essaie d'entrer en harmonie avec la forêt, de la ressentir. Je me laisse traverser par les bruits, les odeurs, le vent, pour ne faire plus qu'un avec elle. Je me sens de mieux en mieux au fil des minutes, jusqu'à être totalement relaxé. Je n'entends plus mon cœur qui bat à présent au rythme de la nuit. En faisant abstraction de moi-même, j'augmente l'acuité de chacun de mes sens. Ne sentant aucun danger autour de nous, je souris et dis un petit mot à la forêt avant de me glisser sous la tente.
Le sommeil me gagne. Je serre mes pendentifs... Nicolas ronfle!
VENDREDI 17 AVRIL, 8h30.
La lumière du jour me réveille doucement et met fin à une nuit de rêve. Cela fait bien longtemps que je n'ai pas aussi bien dormi.
Il fait une douce fraîcheur ce matin et le soleil éclairant notre versant, laisse transparaître quelques gouttes de rosée perler sur la toile de tente. Le moelleux matelas de feuilles mortes en dessous de nous, a rempli son office. En plus de nous avoir isolé du sol froid et humide, il nous a donné la sensation de dormir dans un vrai lit!
Plusieurs fois dans la nuit, j'ai entendu gratter ou renifler la tente. Mais je me souviens m'être rendormi à chaque fois aussi sec, légèrement blasé et surtout très fatigué! Je souris en repensant à ma première nuit blanche dans la forêt...
Un petit écureuil farfouille dans les feuilles mortes sous le double toit. Nicolas râle. Un bruit de fermeture éclair et sa tête émerge de son duvet.
Y: T'as la gueule dans le cul ce matin! (Remarque qui fait toujours plaisir au réveil!)
N: On est quel jour aujourd'hui?
Y: Vendredi.
N: Quoi?! Seulement?!
Y: Je pense, oui... Mais dis-moi, t'en as marre des vacances?
N: C'est quoi des vacances?!
Y: Non mais sérieusement?
N: Laisse moi me remettre... Je rêvais que j'étais chez moi, que je me lavais et qu'il y avait une côte de bœuf qui m'attendait à table.
Y: C'est vraiment dément! Tu ne penses qu'à bâfrer?!
N: C'est bien simple, je suis complètement obnubilé par la bouffe. Je ne pense qu'à ça. Je pourrais avaler un poulet entier juste pour bouffer!
Y: N'empêche que c'est vraiment incroyable que tu sois allé chercher à manger hier soir. Je n'y serais jamais allé, d'autant que je n'avais pas faim.
N: Attends, je crois que je n'ai pas été assez clair. Si hier soir on n'avait pas mangé quelque chose de consistant, je me pendais dans la nuit!!!
Il fait un temps magnifique. Le soleil brille dans un ciel bleu azur sans nuage. Ici et là, des rayons ayant réussi à pénétrer à l'intérieur de la forêt dense, créent des rideaux de lumière entre les arbres.
La rosée du matin a presque disparu. Nicolas plie la tente. Je retire les pierres plates recouvrant le feu de la veille, et prépare le petit déjeuner. Les braises sont encore rouges...
Je récupère la popote déposée à une centaine de mètres du campement, et mets de l'eau à bouillir dans la dernière gamelle propre. En attendant qu'elle bouille, nous nous réchauffons à la chaleur du feu et mangeons des tartines avec de la confiture. En deux mots: le rêve!... Enfin pas pour tout le monde car tout en dégustant son chocolat chaud, Nic compte une fois de plus les jours qu'il nous reste à tirer avant de revenir en France!
Y: Je sais que c'est égoïste, mais ça fait du bien de savoir que des gens s'inquiètent pour moi et qu'ils sont pressés de me revoir.
N: Ta gueule Meulière! Pour moi, personne ne s'inquiète! “J’suis” tout seul, “ENFOIRE”!
Nic rit jaune, mais rit tout de même. Enfin bref, pour en revenir au petit déjeuner, la confiture est meilleure que ce que j'avais supposé hier. Par contre le vin blanc a été aussi imbuvable que prévu, et je me sens ce matin comme qui dirait, indisposé!
Nous dévalons la pente entre les grands arbres en direction du cours d'eau bordant la route de Petrosani. Quelques minutes plus tard, Nicolas est torse nu et se lave dans la rivière. Je ne vois pas pourquoi ses cris néandertaliens déchirent le silence de cette douce matinée printanière dans les Carpates? L'eau est meilleure que la dernière fois. Ma montre thermomètre indique 11°C!
Je peine comme une mule à nettoyer les gamelles dans l'eau gelée. Nic est déjà sur le bord de la route à prendre le soleil,
N: Alors, ça gratte Meulière?!...
Je me fais une beauté et rejoins Nicolas assis par terre adossé à son sac. Pour passer le temps, il s'amuse à jeter des petits cailloux dans une boîte de conserves rouillée. Deux minutes plus tard, il se lève et shoote dedans!
Nic est dépité. Depuis que nous avons rejoint la route, nous avons eu le temps de faire la vaisselle, de nous laver, brosser et lustrer sans voir l'ombre d'une voiture. Prenant mon mal en patience, je m'installe confortablement et prends des notes... Nicolas rigole,
N: Eh Yves?!
Y: Quoi?!
N: C'est fait comment une Toyota?...
Les minutes qui s'égrainent trop lentement pour Nic, me permettent de combler un tant soit peu le retard que j'ai pris dans le récit du voyage. J'en suis encore à raconter notre nuit au château de Dracula!... Nicolas "pète les plombs". Il est debout au milieu de la route et se tient comme s'il était accoudé à un comptoir,
N: Oui? C'est à moi? Je voudrais une grande frite, un cheese, un Mac Bacon, et un Coca moyen sans glace s'il vous plaît!
J'ai du mal à reprendre mon souffle de rire,
N: Il n'empêche que la Roumanie, on l'aura bien connue!
Y: La Roumanie profonde? Tu m'étonnes!
N: Ceux qui la visitent en voiture, ils ne voient rien. C'est tous des “pédés”!
Et nous repartons dans un fou rire...
L'attente est de plus en plus stressante. Cela fait bientôt deux heures que nous "poireautons". La première chose à faire en revenant en France, est de prévenir les auto-stoppeurs du monde entier de ne jamais venir sur cette route.
Je commence à perdre patience. J'ai rangé mon carnet et joue à mon tour à jeter des cailloux dans la vieille boite de conserve rouillée, que je suis allé récupérer après que Nic lui ait appris à voler!...
Nicolas fait les cent pas au bord de la route. En s'approchant de moi,
N: Meulière?!
Y: Quoi?!
N: T'as les oreilles sales!
Y: Tu me donnes la boîte de coton tiges?
N: Je l'ai rangée au fond de mon sac!
Y: Et alors?!
N: Et alors je l'ai rangée au fond de mon sac!
Y: C'est pas moi que ça dérange d'avoir les oreilles sales...
N: La boîte, tu la veux avec ou sans? (Petit sourire agacé)
Y: Avec ou sans quoi?
N: Avec ou sans élan dans ta tronche!
Un camion passe au même moment, mais dans le mauvais sens. C'est au moins le signe que cette route mène bien quelque part!
Tout comme la rivière derrière nous, le temps s'écoule lentement, très lentement. J'ai l'impression que même les secondes de ma montre passent au ralenti! Depuis ce matin, nous fredonnons sans cesse le refrain d'une chanson d'Eddy Mitchel, "Il y a toujours un coin qui me rappelle". Nic me l'a mis dans la tête et je n'arrive plus à m'en débarrasser,
N: Des routes aussi larges avec aussi peu de circulation, c'est pas humain! C'est bien simple, j'en connais pas! C'est la caméra cachée ou quoi?!!!
Y: Il n'empêche que la Roumanie, on l'aura bien connue!
N: Ta gueule Meulière, ça, je l'ai déjà dit tout à l'heure! Sinon Meul, on n'a qu'à marcher jusqu'au barrage du lac Vidra, et on se fait tailler des pipes par les canards?!
"C'est la galère mais on se marre bien!". J'en ai les larmes aux yeux. Je prends une grosse pierre de craie et m'assois au milieu de la route,
N: Qu'est-ce que tu fais?
Y: J'écris aux gens de s'arrêter.
N: Je t'avais dit d'arrêter la coke!...
Nous entamons notre troisième heure d'attente. Il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis. Nous décidons de rebrousser chemin et d'aller au château d'Hunédoara en passant par Sibiu,
Y: Par là, les routes devraient être plus fréquentées.
N: De toute façon, ça ne pourra pas être pire!!
Nicolas fait de grands signes à un camion venant de Petrosani de s'arrêter. Le chauffeur freine brusquement et les moutons entassés à l'arrière bêlent à tue-tête.
N: Brezoï?
Le conducteur: Da! Da!
Nous embarquons le sourire aux lèvres et nous asseyons aux côtés du chauffeur et de son acolyte. Allons-nous enfin pouvoir sortir de ce trou perdu? Nous commençons à prendre nos aises quand deux kilomètres plus loin, les roumains se tournent vers nous,
Eux: Brezoï, arrêt bus, ici!
Y: C'est une blague?!
Retour au point de départ! Le camion nous dépose au centre de Voineasa et quitte la route principale pour s'engager sur un chemin de terre grimpant dans la montagne. Nous restons un instant sur le bord de la route, interloqués.
N: “ENFOIREEES!!!”
Y: Arrête Nic, ils pensaient bien faire.
N: Je sais, mais ça me fait du bien!
Nous avons l'impression de nous trouver dans un mauvais épisode de la quatrième dimension où le temps se mord la queue!
N: Qu'est-ce qu'on fait?
Y: Je ne sais pas, ça m'a coupé les pattes cette histoire. Tu veux te retaper les deux kilomètres à pieds pour revenir là où l'on était?
N: T'es pas bien Meul?! (Puis, en parlant dans le vide à la Mike Hammer) Meulière était devenu fou. Je savais avant de partir avec lui en Roumanie qu'il n'avait déjà plus toute sa raison. Bientôt, il dira qu'il s'appelle Vanessa, et que la pointe de ses seins opulents durcit d'excitation lorsqu'il se couche près de moi, sous la tente.
Y: Je te propose quelque chose. Tu fais du stop de ce côté de la rue, moi de l'autre, et on rentre dans la première voiture qui s'arrête. On réfléchira après.
N: T'as raison! Dans le doute, t'abstiens pas!
Les voitures passent mais ne s'arrêtent pas! Il y a comme une odeur de malédiction dans l'air,
N: Depuis qu'on est arrivé par ici, on a eu que des "emmerdes"! On pète l'appareil photo, et maintenant on reste coincé dans ce bled paumé!!!
Y: Sans parler de mon couteau!
N: Eh Meulière, tu sais où tu peux te le carrer ton couteau pourri?!
Y: Ouais c'est sûr! Et la bouffe collée au fond des gamelles, si on en parlait!
N: Meulière, t'es “con”!...
Au bout d'une demi-heure à nous regarder dans le blanc des yeux chacun de notre côté de la rue, nous endossons les sacs et allons boire un verre. J'ai remarqué l'enseigne écaillée d'un bar, sur la façade fissurée d'une maison. Nicolas entre le premier en baissant la tête. Avec les sacs sur le dos, nous passons tout juste dans l'encoignure basse et étroite de la porte. Nous traversons une première pièce vide petite et bien éclairée, où siège une vieille machine à sous débranchée.
Le bar en lui-même est dans l'arrière salle sombre. La décoration fait penser à une boîte de nuit miteuse: Des tables basses, des tabourets en tissu imitation velours, des guirlandes sur les bouteilles derrière le comptoir, et une boule de miroirs à facettes pendue au plafond. Des jeunes et des moins jeunes discutent autours d’une bière dans la pénombre avec le patron accoudé à son comptoir. Au moment où nous entrons, tout le monde s'arrête de parler et nous regarde fixement. Ambiance!
Nous posons les sacs. Nic s'installe à une table basse tandis que je vais commander. Les conversations reprennent doucement. Le barman marque un temps d'arrêt puis vient vers moi au ralenti le visage fermé. Je lui demande deux canettes de Pepsi, la seule boisson digne de confiance exposée près de la glace sans teint derrière le vieux comptoir en bois,
N: Ça fait du bien de boire quelque chose de connu. Combien ça t'a coûté?
Y: A peine trois francs la canette. C'est pas énorme.
N: Ouais mais pour eux, c'est vraiment pas donné! D'après ce que j'ai pu voir depuis qu'on est là, notre pouvoir d'achat est à peu près dix fois le leur. Et encore...
A la sortie du bar, il nous faut plusieurs minutes pour nous réhabituer à la lumière du jour. Il est 13h00 passé et il n'y a toujours pas un nuage dans le ciel. La prochaine nuit s'annonce tranquille!
Nous faisons le tour du village en un coup œil. Ce dernier est essentiellement constitué de quelques maisons bordant la route principale, et d'un énorme hôtel plus haut, sans doute vide à cette période de l'année (pour ne pas dire "toute" l'année!). D'après notre carte routière, Voineasa est une station de sport d'hiver...
Nous restons en arrêt dans le centre ville devant la photo d'un ours affichée sur le panneau d'informations municipales,
Y: T'as vu?
N: Qu'est-ce que ça dit?
Y: Qu'il faut éviter de se retrouver nez à nez avec un ours, particulièrement en cette période de l'année où ils sortent de l'hibernation. Apparemment, ça les rendrait nerveux?!
N: Et ça te fait sourire Meulière?!
J'arrête un roumain. Je pointe la photo de l'ours du doigt et lui demande où on peut en voir. L'homme sourit, lève les bras en désignant les montagnes tout autour et me fait comprendre qu'il y en a partout! Je me rappelle alors l'étudiant saoul de Petrosani qui nous avait bien dit dans son Aro, que les forêts de cette région étaient truffées de ces petits bébés poilus de 800 kg!
Nic est en grande discussion avec un homme robuste à la barbe rousse, habillé en costume vert et coiffé d'un chapeau tyrolien à plume! Nicolas et lui regardent la carte routière ensemble et se mettent d'accords,
N: Yves, viens vite! Il peut nous emmener jusqu'au lac Vidra. C'est à moitié chemin de Petrosani mais ça nous mettra toujours sur la route!
Y: Comment on y va?
N: Dans ce bahut!
Des hommes pour la plupart crasseux les cheveux gras, habillés en vieux bleu de travail noircis et déchirés par l'usure, entrent à l'arrière d'un grand camion archaïque. Ce sont vraisemblablement des mineurs, mais ils ne leur manquent plus que des chaînes aux pieds pour ressembler définitivement à des bagnards.
Le moteur du bahut tourne au ralenti. Un homme à la mine patibulaire reste au volant. L'arrière du camion se présente comme une immense cabine en tôle grise et rouillée aux formes arrondies. Les petits "hublots" en Plexiglas de chaque côté sont rendus opaques par une épaisse couche de poussière. Le tout doit faire 3 mètres sur 10 pour de 2 mètres de haut, et ressemble ni plus ni moins qu'à une citerne dans laquelle on entasse des humains!
L'homme au chapeau tyrolien est le chef d'équipe. Il rameute ses "troupes" et les presse à embarquer. Nous attendons patiemment notre tour en nous demandant un peu où nous allons!
Tous les hommes sont montés. Nicolas grimpe pendant que je soulage son sac, puis il me tend la main et me tire à l'intérieur. Le chef d'équipe ferme les deux portes rouillées derrière nous et les bloque avec un bout de fil de fer qu'il passe dans les poignées.
A l'intérieur, c'est le top! Le plancher improvisé de la cabine est constitué de planches de bois simplement posées sur le châssis, et d'une grande bâche en caoutchouc recouvrant sommairement le tout pour éviter que l'on passe au travers. Les parois de la cabine elles, sont doublées avec de vieilles lattes de bois tombant en ruines.
Les mineurs les plus âgés se sont massés à l'avant du camion et jouent aux cartes. Ce sont apparemment les habitués. L'un d'eux est assis par terre sur un vieux pneu. Ils sont sales, à moitié saouls et sont les plus à l'aise dans cette ambiance sinistre. Autrement, tout le monde est assis sur les deux bancs de bois placés le long des parois. Nicolas et moi étant les derniers à monter, nous nous retrouvons en bout de cabine. Je m'installe sur mon sac parterre près des portes, en pensant que ce sera plus confortable que d'être assis sur les bancs.
Le camion démarre. Les anciens à l'avant de la cabine, nous détaillent rapidement du regard et reprennent leur partie. Ils abattent leur cartes en criant pour se faire entendre. Les plus jeunes assis à côté de nous, restent silencieux et regardent dans le vide l'air résigné. Les petits hublots en Plexiglas sur les parois, laissent difficilement entrer la lumière du jour. L'ambiance est indescriptible et fait partie du lot quotidien de ces hommes.
Cela fait quelques minutes que nous roulons dans un bruit assourdissant de sirènes de pont et de craquements de boîte de vitesse, quand je me mets soudain à faire des bonds de 50 cm au-dessus de mon sac! De la poussière blanche très fine entre par le plancher et reste en suspension dans la cabine. Les planches de bois au sol sous la bâche, volent en l'air comme les touches d'un piano mécanique devenu fou. Nicolas s'accroche au banc. La cabine elle même se contorsionne!
Y: Qu'est-ce qui se passe???
Nic essaie de regarder à travers le hublot au-dessus de lui sans se briser le cou,
N: On est sur un chemin forestier?!
Y: Quoi? Et la carte?!
N: J'y comprends rien...
L'arrière de la cabine repose directement sur l'essieu sans suspensions. Je m'envole à chaque trou ou rocher émergeant du chemin de terre, et atterris sur mon sac dans le meilleur des cas. Les anciens à l'avant, continuent à jouer aux cartes comme si de rien n'était. Les jeunes eux, restent le regard vide en se cramponnant comme ils le peuvent. Et nous dans notre coin, nous nous demandons hagards, dans quelle galère nous nous sommes embarqués!
Finalement, se mettre à l'avant de la cabine est un choix judicieux, car c'est l'endroit qui subit le moins de débattement. L'homme sur son vieux pneu est certainement le mieux installé de nous tous, et je crois que sa place doit d'ordinaire coûter très cher!
Méfiance! A force d'atterrir sur mon sac, je sens des choses craquer à l'intérieur! Je m'assois sur le banc en face de Nic... Nous sommes tous couverts de poussière blanche comme si nous nous étions roulés dans de la farine. Mon sac à dos a lui aussi changé de couleur et continue à faire des bonds seul en bout de cabine. Dehors, le chemin forestier rocailleux serpente entre les montagnes, longeant la falaise de mon côté et le ravin de l'autre. Je croise le regard de Nicolas. Nous nous sourions nerveusement. "Mais où on va???"
Nous pouvons voir le chemin de terre défiler entre les planches de bois du plancher qui valdinguent dans tous les sens. Parfois le camion traverse le ravin à vive allure sur des ponts branlants. Je regrette de ne pas posséder un petit appareil photo étanche à la poussière, pour immortaliser cette séance de stop dantesque. Penchés en avant pour ne pas nous tasser une vertèbre après chaque envol, nous nous cramponnons du mieux possible pour ne pas voler en travers de la cabine. Notre partie de rodéo a commencé depuis une demi-heure, et j'ai le dos et les fesses en compote...
Le camion s'arrête. Les mineurs restent assis sans même tourner la tête. Le groupe à l'avant de la cabine continue de jouer aux cartes comme si de rien n'était. Les portes arrière s'ouvrent,
N: Je crois que c'est pour nous, Meul!
L'homme au chapeau tyrolien nous dit de descendre. Nous jetons les sacs couverts de poussière sur le bas côté et sautons du camion. Le chauffeur à la mine patibulaire referme les portes rouillées sur les mineurs, tandis que l'homme au chapeau nous indique le chemin à suivre pour aller au lac Vidra. Nous nous serrons la main. Nicolas sort deux billets de sa poche et les lui tend, mais l'homme au chapeau tyrolien sourit en hochant la tête. Il refuse l'argent et retourne sans perdre de temps à l'avant du camion en nous souhaitant bonne chance.
Le chauffeur à la mine patibulaire reste avec nous. Il attend que l'homme au chapeau soit remonté dans le bahut, pour nous réclamer les billets l'air aussi mauvais que menaçant. Nic les lui donne, beaucoup plus surpris qu'impressionné! Le chauffeur les range alors dans sa poche en faisant attention que personne ne le regarde, et retourne en hâte prendre le volant.
Ce n'est pas de lui avoir donné l'argent qui me chagrine, mais plutôt la manière. J'ai comme une brève envie de meurtre!
Y: Vite Nic, prends une photo!
Nous immortalisons le camion s'engageant sur un chemin de terre grimpant à flanc de montagne,
Y: Je n'ai qu'une seule chose à dire: Dantesque!
Nicolas sourit,
N: Tu m'étonnes! Mémorable!
Y: Si on avait un instinct de reporter, jamais on serait descendu de ce bahut!
N: Attends, sérieusement?!!! Tu te serais vu continuer avec eux jusqu'au bout?!!!
Y: Pas vraiment...
Le chemin à suivre pour arriver au lac Vidra traverse un paysage à la fois sauvage et magnifique. Il longe une rivière coulant au plus profond de gorges encaissées entre des falaises gigantesques surmontées de pins centenaires.
Nicolas déplie la carte routière. Nous essayons de faire le point... C'est à ne rien y comprendre?! Nous devrions nous trouver sur une nationale, ou tout du moins sur une route goudronnée. Optimistes, nous concluons que la carte doit se tromper et que la route indiquée est en cours de construction. Cela expliquerait le fait que nous n'ayons pas vu une seule voiture s'y engager pendant les deux heures de stop de ce matin. Enfin bref, nous sommes perdus!
Le contraste entre la route d'il y a 10 minutes avec les mineurs et le calme relatif que je ressens à présent, est positivement saisissant. Envoûté par la beauté sauvage du paysage, je sors les jumelles pour scruter les alentours... Et tombe sur Nicolas faisant ses besoins! Une page de la Poésie française est tournée! Je vais faire de même lorsque Nic ramène le rouleau de papier toilette.
Je suis assis à la turque pantalons baissés, sur une grande pierre plate bordant la rivière. Nicolas debout à une quinzaine de mètre au bord du chemin, prend les jumelles et me regarde en rigolant,
Y: Je parie que tu n'en as jamais vu une d'aussi près!
N: Tu m'étonnes! Il faut prendre des jumelles pour la voir. Moi, c'est l'inverse! Pour tout voir, il faut que je prenne les jumelles dans l'autre sens!
J'éclate de rire mais je n'ai pas oublié l'épisode de la mouche au restaurant. Une fois mon affaire terminée, j'inspecte rapidement mes selles pour vérifier que je n'ai pas attrapé le vers solitaire...
Nous remontons le cours de la rivière depuis plus d'une heure. Je sens que nous grimpons en altitude. Les falaises alentours disparaissent petit à petit et les gorges sont de moins en moins escarpées. A présent nous avançons au creux d'une “mini-vallée” bordée à une vingtaine de mètres au-dessus, par une forêt de pins à la fois dense et impénétrable. Les grands arbres filtrent la lumière du soleil, rendant le sous bois obscur et mystérieux. Dès que nous y plongeons le regard, nous avons l'impression d'en être observés, guettés même!
N: C'est la première fois que je traverse une forêt aussi "flippante"!
Y: Je ne me sens pas vraiment en sécurité à marcher à découvert!
N: De toute façon, on ne peut pas faire autrement!
Tout en marchant, nous fredonnons en chœur la chanson d'Eddy Mitchel. Bon sang, où allons-nous?! J'espère après chaque virage retrouver une route normale, mais nous ne faisons que nous enfoncer un peu plus au creux de la forêt.
Toutes les vingt minutes, nous croisons des camions de la dernière guerre transportant des troncs d'arbres immenses d'une quinzaine de mètres de long. Déboulant à pleine vitesse, les bahuts prennent systématiquement toute la largeur du chemin et penchent dangereusement d'un côté et de l'autre. Au-delà du risque d'être fauchés, ce qui m'interpelle le plus c'est que nous n'avons pas encore vu un seul de ces camions aller dans le même sens que nous!
Cela fait déjà un bon moment tout en avançant, que je regarde le cours de la rivière,
Y: C'est vraiment bizarre! Des fois, on dirait que l'eau remonte la pente!
N: Dis pas de conneries Meul! (Soupir) Il y a toujours un peu de dénivelé!
Y: Je suis d'accord avec toi, mais regarde!
Ma petite histoire intrigue Nicolas... Environ 500 mètres plus tard,
N: Meulière, j'ai un scoop! C'est un phénomène extraordinaire, l'eau roumaine remonte les pentes!!
Nous arrivons un sourire aux lèvres à un petit barrage en apparence désaffecté, en amont duquel stagne une étendue d'eau relativement importante, mais en rien comparable avec la description que nous avons du lac Vidra sur la carte.
N: C'est génial, on est déjà arrivé au barrage du lac Vidra!
Y: Ouais, c'est super!... Tu penses vraiment ce que tu dis?
N: Pas un mot!
Y: On y est jusqu'au cou!
N: De toute manière, on finira bien par arriver quelque part!
Y: "De toute manière ceci, de toute façon cela". T'en as pas marre de tes expressions toutes faites pour avoir systématiquement le dernier mot?!
N: Attends! C'est toi le champion du "j'vais dire" et du "c'est bien simple!" qui vient me faire la morale?!
Y: ... Et les "Tu m'étonnes!", si on en parlait!
Les kilomètres passent de dialogue en sourire et nous n'arrivons nulle part! L'étendue d'eau en amont du barrage désaffecté redevient progressivement une petite rivière dévalant la pente, et la "remontant" à l'occasion pour notre plus grand étonnement! Depuis le barrage en question, des pylônes électriques rouillés remontent le chemin avec nous. Ce petit signe extérieur de civilisation est rassurant mais à voir leur état, les câbles métalliques qu'ils supportent n'ont certainement pas vu l'ombre d'un ampère depuis des lustres!
Une demi-heure plus tard, nous passons à hauteur d'une chute d'eau. La cascade émerge de la forêt plus haut sur notre droite, et passe sous le chemin avant de se jeter dans la rivière. Il est bientôt 18h00,
N: Tu n'aurais pas une petite faim?
Y: On n'a qu'à faire un arrêt ici et en profiter pour remplir les gourdes à la cascade. L'eau de la rivière ne m'inspire pas confiance, elle ne coule pas assez! En plus elle remonte les pentes!
N: On ne va pas s'emmerder à porter deux kilos de plus maintenant?! On trouvera de l'eau plus loin, il y en a partout!... Tu sors le chocolat?
Y: Pas de chocolat! On le garde pour ce soir!
N: Tu rigoles?! On n'a mangé que trois tartines à la confiture depuis ce matin!!!
Y: Très bonne idée les tartines! Tu vas manger des tartines et de la confiture!
N: Meulière, je vais te sécher!!
Y: Tu veux que j'aille te chercher de l'eau pour les faire passer?
Le soleil disparaît lentement derrière les arbres. Il commence à se faire tard et nous décollons difficilement de la cascade... Les rares bûcherons que nous croisons à présent à bord de leurs camions sont de plus en plus étonnés de nous voir, pour ne pas dire éberlués!
Y: Il faudrait qu'on trouve un coin rapidement. J'ai pas trop envie de croiser des bahuts roumains en pleine nuit!
N: T'as vu comment ils nous regardent quand ils passent à notre hauteur?!
Y: Justement! Il peut arriver n'importe quoi, c'est pas ici qu'on viendra nous chercher!
Une demi-heure de marche plus tard, nous devinons les vestiges d'un vieux blockhaus caché par les arbres et la verdure,
N: On s'arrête là? On devrait facilement trouver un coin pour dormir!
Nous quittons le chemin forestier et descendons vers la rivière. En fait de blockhaus, nous découvrons les ruines d'une ancienne base militaire enfouie sous la nature. L'ensemble des installations doit s'étendre sur la superficie d'un terrain de football!
Nous posons les sacs et partons à la recherche d'un emplacement pour planter la tente. Près de la rivière, le sol est dur mais aussi très humide. De plus, nous ne sommes pas trop emballés pour nous installer en contrebas de la route forestière, car même bien dissimulée, la tente pourrait être repérée par les camionneurs. De l'autre côté du cours d'eau, la montagne reprend ses droits et grimpe à pic. Les grands sapins qui la surmontent, sont quasiment couchés le long du versant. Une cascade s'est frayé un chemin à travers les arbres et dévale la forte pente entre les rochers jusqu'à se jeter à nos pieds.
Nous traversons la rivière et grimpons dans la montagne le long de la chute d'eau. La forêt est si dense que c'est la seule voie de passage possible pour s'y infiltrer. Nous espérons trouver ne serait ce qu'un petit emplacement juste assez important pour y installer la tente, et d'où nous serions sûrs de ne pas être vus du chemin.
Nous avons dû sérieusement grimper en altitude depuis que nous avons quitté les mineurs. Il fait beaucoup plus froid et la progression le long de la cascade est rendue dangereuse par l'épaisse couche de glace qui s'est formée sur les pierres et les rochers tout autour. Nous glissons à plusieurs reprises et risquons à tout instant de dévaler la quarantaine de mètres de chute d'eau que nous avons déjà escaladée,
Y: On laisse tomber Nic, c'est trop dangereux! On trouvera bien un endroit ailleurs.
N: T'as raison. C'est pas trop le moment de se casser une patte!
Nous retraversons la rivière, le chemin forestier, et nous engageons sur un sentier grimpant dans la montagne sur l'autre versant. Nicolas trouve alors l'emplacement idéal pour monter le campement. Bien qu'étant au bord de la route forestière, il la surplombe largement de plusieurs mètres et est entouré d'arbres et de gros buissons qui nous mettront définitivement hors de vue des camions. Nous retournons chercher les sacs...
En plantant la tente, nous nous rendons compte que nous sommes en fait sur le toit d'un immense blockhaus enfoui sous la terre. Les piquets rencontrent en effet le béton sous quelques centimètres d'humus. Et nous trouvons à deux pas de là une lourde grille rouillée cachée dans les buissons, fermant une trappe donnant à l'intérieur du "bunker".
Je traverse la route et retourne à la chute d'eau pour remplir les gourdes. Je me régale à l'avance de l'exploration que nous allons faire de toutes ces installations militaires. A peine avions-nous fini de planter la tente, que Nic s'armait de sa lampe frontale pour se lancer à la découverte du blockhaus sur lequel nous avons élu domicile. Quand je l'ai quitté, il avait déjà retiré la lourde grille et plongé la tête par la trappe obscure...
Je remplis rapidement les gourdes. L'eau est si fraîche que je n'arrive même pas à la boire! Sur le chemin du retour, je fais attention de ne pas me faire voir des camions. Un bahut est passé tout à l'heure quand j'étais à la cascade, mais il n'y a aucune chance qu’on ait pu me repérer entre les sapins. Comme les autres avant lui, le camion transportait une demi-douzaine de troncs immenses.
Ces bûcherons roumains sont vraiment courageux de conduire leurs bahuts de la dernière guerre chargés comme ils le sont, et surtout à la vitesse où ils roulent. Je n'ose imaginer l'état des freins et des suspensions de leurs machines. Mon postérieur se rappelle encore notre séance de rodéo de cet après-midi avec les mineurs!
Nicolas revient d'inspecter le blockhaus. Il sort de la trappe la tête la première avec sa lampe torche sur le front,
Y: Ça va?
N: Impeccable!
Y: Ça mène où finalement?
N: Dans deux grandes salles, mais il n'y a rien d'intéressant. C'est complètement vide. On pourra toujours y aller cette nuit si on se fait attaquer par un ours!
Y: Ça y est? Tu recommences à te faire des films?
N: Yves, t'es gentil! Regarde la forêt derrière toi comme elle est belle!
La pinède sauvage et obscure commence une vingtaine de mètres plus haut. Et je dois avouer que je la trouve encore plus angoissante que tout à l'heure!
Y: On visite le reste de la base?
N: Ouais mais on fait gaffe aux camions! Il t'a vu celui qui est passé tout à l'heure?
Y: Non, j'ai fait attention. Et toi?
N: Je l'ai juste entendu. J'étais dans le blockhaus quand il est passé. Tout s'est mis à trembler. Je me suis demandé ce qui se passait...
Nous explorons une multitude de pièces cachées auxquelles on accède par des trappes, des tunnels et des échelles en métal coulées dans le béton. Il ne reste plus rien. Tout a été raflé ou brûlé... Nous entrons dans une grande salle pleine de gravats par une ouverture cachée sous une large dalle de béton. Il fait noir comme dans un four et nous inspectons chaque recoin avec les lampes torches.
N: Eh Meulière, viens voir! Je t'avais dit que ça sentait l'ours dans le coin!
Y: C'est pas possible, un ours ne viendrait pas dans un endroit si près de la route!…
Nicolas éclaire les restes d'un festin. Les os éparpillés d'un cervidé gisent à nos pieds. En poussant plus loin nos investigations, nous découvrons l'endroit où l'ours a vraisemblablement dormi tout l'hiver roulé en boule. La terre couverte d'un tapis de poils, a été remuée sur un cercle d'environ 1.50m de diamètre. A quelques pas, nous trouvons les selles séchées de l'animal...
Pendant l'hibernation, l'ours brun ne s'alimente pas. Il ne défèque pas non plus. Le gros intestin est obstrué par un bouchon de fiente durcie qui sera expulsé au printemps, quand l'animal considérablement amaigri décidera de sortir de sa tanière. Les selles qu'il évacue alors ont un aspect particulier. Je passerai sur les détails, mais cela ressemble fortement à ce que nous avons devant nous.
Y: Bon, on se casse?!
N: Ça ne te dit pas de dormir ici?
Y: Tu sais quel effet ça fait de voir une boule de poil de 700 kilos et de trois mètres de haut qui te gueule dessus pour te dire que tu n'es pas chez toi? Eh bien tu me raconteras parce que moi, je dors sous la tente!
Nous sortons rapidement du blockhaus et nous asseyons un moment sur la large dalle de béton qui lui sert de toit. Nous contemplons la rivière, rêveurs,
Y: L'autre jour je me suis imaginé qu'on se faisait attaquer par un ours pendant la nuit. T'y as déjà pensé toi?
N: Tu m'étonnes!
Y: Dans mon film, il déchirait la tente d'un coup de patte, et il nous déchiquetait sans nous laisser le temps de comprendre ce qui se passe.
N: Moi je vois ça autrement. Je l'imagine bien renifler et passer le museau sous le double toit pour essayer d'entrer dans la tente. Là, je me réveille et je vois sa grosse tête poilue pleine de sang en train de te bouffer le cul. Et je crie de terreur!
Y: Spielberg c'est vraiment un Mickey à côté de toi!
N: Je t'ai raconté l'histoire du couple de randonneurs qui s'était fait attaquer par un grizzly dans les rocheuses aux Etats-Unis?
Y: Ça me dit quelque chose. Raconte?
N: Un couple de randonneurs faisait du camping et un grizzly est arrivé, tout cool. Le seul truc à faire dans ce cas là, c'est de faire le mort. De toute façon tu ne peux pas lui échapper, il court plus vite que toi et en plus il grimpe aux arbres!
Y: Et ils ont fait le mort?
N: Ouais! L'ours s'est d'abord approché du mec couché sur le ventre. Il lui a reniflé le dos et en a croqué un bout pour goûter. Après il lui a mordillé légèrement le mollet, mais assez fort pour lui broyer le tibia!
Y: Et il n'a pas bronché?
N: Non! C'est ce qui l'a sauvé! Ensuite le grizzly s'est intéressé à la nana mais elle n'a pas supporté! Elle s'est mise à crier. L'ours lui a pris la jambe dans la gueule et a disparu dans la forêt en la traînant sur le sol pendant qu'elle se débattait et criait.
Y: T'as vraiment des histoires pour mettre l'ambiance! Et sinon, ça s'est fini comment?
N: Le mec a réussi à se traîner jusqu'à un poste de gardes forestiers. Quant à la nana, ils en ont retrouvé des restes par ci par là.
Y: Tiens, pendant qu'on parle d'ours, j'en ai une bonne à te raconter sur un mec de mon boulot. Pendant une pause café avec les collègues, je parlais des ours parce que j'avais lu un truc sur ceux des Carpates justement. Et je finis par dire aux copains tout en leur donnant l'image d'un ours de 3 mètres de haut debout en train de te gueuler dessus, que si tu te retrouves en face d'un, tu n'as aucune chance de t'en sortir.
N: Et alors?
Y: Le mec dont je te parle ne peut pas ouvrir la bouche autrement que pour bégayer ou dire une connerie. Il nous sort le plus sérieusement du monde que si un ours te gueule dessus, il suffit de gueuler plus fort que lui pour qu'il se casse!
N: Il est gentil ton copain!
Y: Il est chef scout!
N: A mon avis, il a trop vu la pub de Perrier avec la nana et le lion!
Y: C'est à peu près ce que tout le monde lui a dit. On s'est foutu de sa gueule pendant une semaine avec cette histoire!
N: Mais il est vraiment chef scout?
Y: J'te jure!!
Nous nous levons dans un nouvel éclat de rire et restons un instant rêveur, debout face à la rivière. Un bruit métallique bizarre attire mon attention. Je me retourne? Ce sont les câbles des vieux pylônes électriques qui se mettent à claquer,
Y: NIC, SAUTE! IL Y A UN CAMION QUI ARRIVE!
Je plonge dans les fourrés et aperçois au vol les phares d'un bahut à trois cents mètres de là, juste à l’entrée du virage. Nicolas reste planté sur la dalle. Mais qu'est ce qu'il attend?! Je le vois regarder autour de lui l'air étonné. Lorsqu'il aperçoit subitement le camion au loin, il se met à courir droit devant lui et saute sans réfléchir du haut du blockhaus. Si je me souviens bien, il y a au moins quatre mètres de vide à cet endroit. Il va se briser le cou! Je ne comprends pas qu'il n'ait pas suivi mon avertissement. Et caché au fond de mon trou, je me demande tout à coup si j'ai réellement crié pour le prévenir... Et Merde!
Le bahut passe à notre hauteur sans ralentir son allure. Je n'ose pas lever la tête pour voir si les bûcherons regardent dans notre direction. Le camion à peine disparu, je sors des buissons et pars au secours de Nicolas. Je le retrouve escaladant la dalle, complètement débraillé,
Y: Ça va Nic?
N: Je ne te raconte pas le saut de folie!
Y: Mais qu'est-ce que t'as foutu? Pourquoi tu ne t'es pas caché tout de suite quand je te l'ai dit?!
N: Tu ne m'as rien dit, Yves?!
Léger blanc...
Y: Je crois que je déjante. Je me demande si je ne t'ai pas prévenu dans ma tête et qu'aucun son n'est sorti de ma bouche.
N: Mais tu l'avais vu le camion?
Y: Non, j'ai entendu du bruit dans les câbles électriques. Mais je t'assure, je suis sincère quand je te dis que je t'ai crié de te barrer.
N: Attend, c'est pas compliqué! On discutait tranquillement. Je regardais la rivière. Soudain, je tourne la tête. Plus de Meulière! Je vois des phares de camions au loin. Je me demande où je suis et je plonge dans le vide. Sans le sapin dans lequel j'ai sauté, je m'écrasais au sol comme une merde!
Y: Ça me fait vraiment chier ce truc!
N: Quoi?
Y: J'ai pourtant l'impression de t'avoir prévenu.
N: Arrête Meulière, tu vas nous amener la "scoumoune" avec tes conneries!
Nicolas rigole mais je l'ai tout de même amer...
Nous laissons les affaires dans la tente et suivons la route forestière pour essayer de voir où elle mène. Sans nos vingt kilos sur le dos, nous planons au-dessus du sol. Le chemin semble continuer indéfiniment et n'est qu'une succession de virages entre les montagnes... Nous rebroussons chemin au bout de 2-3 kilomètres...
N: Cette nuit, c'est le risque maximum! On va dormir à côté de la tanière d'un ours à plus de 30 bornes du premier lieu habité. Personne ne sait qu'on est ici. On peut se faire dépouiller et égorger sans que jamais personne le sache!
Y: Change de disque, c'est toi qui va nous porter la poisse!... Plus sérieusement, ça ne te dirait pas de lever le camp et de profiter du clair de lune pour marcher? On dormira demain la journée.
N: Tu avais raison tout à l'heure Meulière!
Y: Comment ça?!
N: Tu déjantes complètement ma poule!
J’en ris mais à vrai dire, je ne suis pas rassuré. Je me sentirais bien mieux à passer la nuit dehors à marcher, qu'à essayer de dormir sous la tente...
A peine retournés au campement, nous sortons les jumelles, l'amplificateur de son, et allons nous poster en hauteur dans le sous bois. Nous nous installons à une trentaine de mètres l'un de l'autre, et surveillons chacun un versant de la montagne d'en face. Nous espérons voir des animaux sauvages venir s'abreuver à la rivière...
Je prends tour à tour les jumelles pour scruter l'horizon, et mon carnet pour continuer le récit du voyage. Nicolas assis dos à une souche en contre bas, s'amuse avec l'amplificateur de son. Avec sa fourrure polaire jaune et sa tête d'albatros en peau de bête sur le crâne, il a une dégaine d'enfer!
De la hauteur où nous sommes, le regard peut vagabonder sur des kilomètres de forêt impénétrable. Plus haut derrière nous, c'est la même forêt vierge et sauvage, mais là le regard n'a pas le loisir de partir à l'aventure! Il est arrêté dès les premiers arbres poussant dans tous les sens, dans un sous-bois sombre et brumeux. C'est le tableau vivant de la forêt mythique dans toute sa splendeur, "celle dont on ne revient pas!"
Nic s'est assoupi. Je descends le rejoindre et arrive même à le surprendre en lui tapant sur l'épaule,
N: J'étais en train de faire un rêve les yeux ouverts.
Y: C'était quoi cette fois-ci? "Halloween", "Evil Dead", "Massacre à la Tronçonneuse"?
N: C'est toi qui trinquait, Meul! (“Hitchcockien”)
Y: Tu charries un peu quand même! En pratiquement dix ans qu'on se connaît, la seule fois que tu aies fait un rêve où ce n'est pas moi qui meure, c'est ton histoire de loup qui t'arrache le mollet. Tu te souviens de ton premier cauchemar dans les Cévennes, il y a huit ans? Tu avais rêvé qu'on avait été attaqué par des chasseurs, et que j'avais pris un coup de fusil dans le ventre. Bien sûr, tu leur échappais dans les montagnes en me portant sur ton dos. Et je te disais merci avant de rendre mon dernier soupir!
N: Ouais mais là c'est vraiment pire!
Y: Ça promet!
N: On se faisait courser par un ours et on allait se réfugier dans la galerie près de la tente. Je sautais le premier et j'attendais que tu entres pour remettre la grille en place. Je te vois passer les jambes les premières et tout à coup l'ours te tire en arrière. Je te retiens par les pieds de toutes mes forces. Tu hurles. Et soudain ton corps décapité tombe avec moi dans la galerie. Il y a du sang partout et l'ours se barre avec ta tête!
Y: C'est tout?!
N: La dernière image dont je me souvienne, c'est quand je rapporte tes pendentifs ensanglantés à Zora et à ta mère!
Y: OK, ambiance!... Tu viens, on va manger?
Il est bien sûr hors de question de faire le moindre feu ce soir. Nous n'avons mangé que du pain et de la confiture depuis ce matin, et nous allons devoir continuer sur notre lancée! Nicolas disjoncte,
N: Mais merde, qu'est-ce qu'on fout là à se faire chier?!!!
Y: On guette les ours!
Je sors le pain et la confiture de mon sac à bandoulière,
N: Meulière, si tu veux voir un ours, t'as qu'à aller au zoo! De toute façon, tu pues tellement qu'ils te sentent à deux montagnes d'ici. Ils se disent "tiens, un congénère!" Si mon fils me voyait, il se foutrait bien de ma gueule!
Y: J'ai hâte qu'il soit en âge de lire tes aventures.
Je reprends les jumelles et scrute les montagnes alentours,
N: Tu sors le chocolat?
Y: Pas de chocolat ce soir, on se rationne!
N: Tu rigoles?! Il est où le chocolat, “enfoiré”!
Y: Tu peux me couper une tranche de pain avec ton couteau, “s’te” plaît?
N: T'es sûr que tu vas bien Meulière?! Il y a marqué quoi sur mon front?!
Y: "Mon copain!"
N: N'essaie pas de me prendre par les sentiments? Donne moi du chocolat!
Y: Rationnement!
N: Donne m'en Meulière, sinon je te saigne et je te laisse sécher à un arbre!!
Y: Pas de chocolat!
N: OK, pas de chocolat? A partir de maintenant, je rationne le déodorant!
Y: Je m'en fous. Dans deux jours, je puerais tellement que tu ne pourras même plus entrer dans la tente... Tu peux me mettre de la confiture sur ma tranche de pain, “s’te” plaît?
N: Toi il te faut absolument une femme! (Tartinant)
Y: Mets en pas trop, après ça coule!
N: Heureusement pour Zora qu'elle n'est pas là, la pauvre! Ce serait sans arrêt "fais-moi ci, fais-moi ça". Je la plains de rester avec un mec comme toi! Je me demande comment elle fait... Tiens, et étouffe toi avec “Meulgrave”!
Nous mangeons trois tartines de confiture... et quelques carrés de chocolat! Assis dans le sous bois brumeux, nous attendons patiemment que la nuit tombe pour aller nous coucher. Je distingue de plus en plus mal la rivière et les arbres sur l'autre versant. Il fait presque noir et le temps se rafraîchit,
N: Pétard, ça caille! J'ai froid, bordel!!!
Y: Moi ça va, je crève de chaud.
N: Dis pas ça, “connard”! T'as froid comme tout le monde!!
Nous éclatons de rire tandis que le temps se couvre subitement. La lune qui nous éclairait jusque là, disparaît derrière les nuages bas. Il fait maintenant nuit noire! Nicolas lève les yeux au ciel,
N: On va se prendre une méchante sauce!
Y: Ça devrait se dégager pendant la nuit.
N: Hum... (Dubitatif)
Y: On va se coucher? On ne verra plus rien venir maintenant...
Un nouveau camion passe pleins phares en contrebas. J'espère qu'ils ne vont pas rouler toute la nuit. Nic allume sa frontale et met de l'ordre sous la tente. J'attends nerveusement à l'extérieur,
Y: Tu pourrais éteindre ta lampe “s’te” plaît? Tu me fous les boules à éclairer dans tous les sens. On ne voit que toi!
N: T'en fais pas, les ours ont peur de la lumière. C'est écrit partout!
Y: C'est de la lumière du jour qu'ils ont peur. C'est un peu différent! Il n'y a pas plus curieux qu'un ours. Quand il va voir ta frontale, il va la bouffer et ta tronche avec, rien que pour rigoler!
N: Arrête de dire des conneries, Meulière!
Nicolas éteint sa lampe aussitôt... Je me retourne, je contemple une dernière fois la forêt plongée dans l'obscurité, et me glisse sous la tente. "Bonjour l'appréhension", c'est l'angoisse totale!
Il fait noir comme dans un four. Je n'ai pas sommeil et suis en train de parjurer ma promesse de la première nuit. Je sens que nous allons avoir du mal à nous endormir,
Y: Tu sors la gnôle?
N: N'en prends pas trop. Il n'en reste presque plus!
Y: S'il y a une nuit où il faut en boire, c'est bien celle là!
Et Nic en reprend une deuxième gorgée...
Déjà une heure que nous nous sommes couchés. Je garde les yeux ouverts à l'affût du moindre bruit à l'extérieur. Je sais à sa respiration que Nicolas ne dort pas non plus,
N: Yves tu dors? (A mi-voix)
J'ai deux réponses possibles. Soit je dis "non" et nous parlons pendant deux heures. Il me raconte ses rêves morbides et j'angoisse à ne pas dormir de la nuit. Soit je coupe court à une nuit blanche et je réponds,
Y: Ouais!...
Nous ne dormons que d'un œil. Le temps s'écoule au compte-gouttes. Des camions de bûcherons passent régulièrement, et nous tendons à chaque fois l'oreille pour nous assurer qu'ils continuent bien leur chemin. A force d'être réveillé toutes les 10 minutes, je n'ai aucune idée de l'heure qu'il est. Ma montre est quelque part dans le noir...
Au milieu de la nuit, la pluie se met à tomber, une vraie tempête! Le tonnerre gronde et la tente est ballottée par les bourrasques de vent. Le martèlement des gouttes d'eau sur le double toit est assourdissant. Je n'ose pas imaginer la levée du campement demain matin sous un temps pareil!... Nous nous endormons tout de même pendant les rares accalmies, mais sommes à chaque fois arrachés à nos rêves dès qu'il se remet à grêler ou à pleuvoir. Et lorsque ce n'est pas par les intempéries, je suis réveillé par la morsure du froid transmis par le sol à travers mon sac de couchage...
Un fracas tonitruant me fait sursauter. J'ai les yeux grands ouverts. Il fait noir. On aurait dit le bruit d'un énorme rocher qui se serait écrasé d'une dizaine de mètres dans la rivière. Nicolas a dû l'entendre aussi mais nous ne disons pas un mot. Cette nuit est longue, très longue... Tout en cherchant le sommeil, je serre une nouvelle fois mes pendentifs. J'embrasse ma petite puce plus que d'habitude... Je t'aime...
SAMEDI 18 AVRIL...
La pluie et la grêle tambourinent contre la tente. Il est tôt. Nicolas dort du sommeil du juste, et moi j'ai été victime du réveil de l'injuste. Je suis frigorifié. La tempête de cette nuit a déraciné les piquets du double toit, qui repose à présent sur la toile intérieure. De l'eau s'infiltre par aspiration et coule dans l'habitacle. En deux mots, "le cauchemar du campeur moyen!"
Nic est toujours enveloppé dans son cocon. Seul signe de vie, le souffle blanc qui s'échappe par l'ouverture de son duvet. Je n'ose même pas sortir du mien tant il fait froid. Mes vêtements sont gelés. Je les coule dans mon sac de couchage pour les réchauffer.
Comme toujours lorsque je veux passer le temps, je sors mon carnet et prends des notes: "La tente est trempée, ça va être dur de décoller d'ici..."
Nicolas sort enfin la tête de son duvet. A le voir, je n'ai pas l'impression qu'il soit totalement réveillé. Si l'on peut parler de réveil après une nuit pareille!
N: Meulière, tu es un dieu!
Y: Pourquoi?
N: Parce qu'on a les tablettes énergétiques.
Y: Quel rapport, c'est toi qui les a emmenées?!
N: Oui mais sans toi et tes rationnements, je les aurais déjà mangées!
Dehors, la tempête fait rage et la tente plie sous les rafales de vent. Nous restons dans la chaleur relative des sacs de couchage, en attendant de trouver le courage nécessaire pour lever le camp et affronter la tourmente.
N: T'as pas arrêté de bouger cette nuit?!
Y: C'est à cause de mon duvet. Il n'isole pas du froid venant du sol.
N: Moi c'est impeccable!!
Je me demande sur le moment s'il ne dit cela pour me démoraliser,
Y: Il est super ton duvet! (Hypocrite)
N: Cadeau de l'Everest!
Y: Je n'ai dormi que d'un œil... A part les camions, tu n'aurais pas entendu un crash d'enfer cette nuit?
N: Si! La foudre est tombée sur un arbre.
Y: Je pensais plutôt à un glissement de terrain au-dessus de la rivière.
N: Non, c'était la foudre, et c'est pas tombé loin!
Y: Heureusement qu'on n'a pas une tente à armature métallique. On aurait servi de paratonnerre!
J'essaie de m'imaginer l'arbre foudroyé au fracas assourdissant qui nous a réveillé quelques heures plus tôt...
Y: Ça ne va pas du tout! On est vraiment mal!
N: Comment ça?
Y: Tu as vu ce qui tombe? En plus on prend l'eau! On ne pourra jamais tenir 24 heures de plus à cette altitude dans des conditions pareilles!
N: Quand je pense qu'hier tu voulais marcher de nuit?!
Y: Ne m'en parle pas... On décolle?
N: A fond! Tu ranges tes affaires? Je me mets dans un coin...
Mes vêtements ont eu le temps de se réchauffer au fond du duvet et il est moins pénible de m'habiller. Nicolas a la bonne idée de ranger ses affaires dans un sac poubelle étanche avant de glisser le tout dans son sac à dos. En ce qui me concerne, j'ai un poncho assez large pour nous couvrir mon sac et moi. Et même avec la longue marche sous la pluie qui nous attend, mes affaires ne risquent pas d'être trempées.
Dehors, le froid est saisissant. Il tombe un mélange d'eau et de grêle dans un brouillard à couper au couteau. On aperçoit difficilement les premiers arbres à quelques mètres du campement. Tout autour de la tente, le sol est recouvert de neige moelleuse, sans doute à l’origine des rares accalmies relatives de cette nuit. Le vent glacé souffle par bourrasques. Nous entreposons les sacs à l'abri sous mon poncho et plions rapidement la tente sous la grêle. Les nuages semblent s'être décrochés du ciel et restent cloués au sol, comme agrippés par la cime des grands arbres. A chaque nappe de brume chassée par une rafale de vent, en succède une autre encore plus épaisse. Emmitouflée dans son voile blanc et mystérieux, la forêt n'en est que plus énigmatique et oppressante...
N: Il va falloir faire gaffe!
Y: Pourquoi?
N: Il parait que les ours chassent par temps de brouillard!
Y: Quand je pense qu'on fantasmait de "barouder" dans les forêts des Carpates?! Ambiance!
La tente est détrempée et donc deux fois plus lourde qu'à l'accoutumée. Nic la range dans son sac et endosse laborieusement le tout. Je l'aide ensuite à ajuster un sac poubelle par-dessus, qui à défaut d'être esthétique devrait protéger ses affaires de la pluie battante,
N: Tu prends le matériel photo sous ton poncho? C'est là qu'il sera le plus à l'abri de l'humidité.
Y: Pas de problème!
Nous avançons au radar au plus profond du brouillard. La pluie et la grêle fouettent nos visages. Nous pataugeons dans la boue. En quelques minutes, le poncho ne m'empêche pas d'être trempé des genoux jusqu'au bout des orteils. Nicolas lui, est trempé de la tête aux pieds. Il m'avait vanté les mérites de sa veste "gortex" imperméable de l'Everest, qui doit effectivement être très efficace par temps sec!
Il va falloir rapidement trouver une solution! La température flirte avec le zéro et Nic, trempé comme il est, ne pourra pas résister longtemps au blizzard qui le glace jusqu'aux os... La capuche de mon poncho vole au gré des rafales de vent et m'empêche de regarder où je marche. Je finis par la retirer,
N: Tu es fou?! Tu vas attraper la mort!
Y: Tu ferais mieux de t'inquiéter pour toi. Tu tiens le coup?
N: C'est bien simple, même mon slip est trempé!
Y: Il faut absolument qu'on trouve un coin au sec pour que tu te sèches!
N: C'est bon, ça va aller. Quand ça n'ira plus je te le dirai.
Y: Nicolas, ne déconne pas. Je ne veux pas rentrer tout seul à Paris!
Nous avançons à un bon rythme. A chaque foulée, Nic fait fonctionner tous les muscles de son corps pour éviter qu'ils ne s'engourdissent, et tape du pied sur le sol boueux comme pour s'encourager. Marcher vite le réchauffe et il ne faut surtout pas que nous ralentissions notre allure avant d'avoir rejoint un abri. Je me demande si nous ne ferions pas mieux de retourner à la tanière de l'ours pour nous sécher, et attendre que le temps soit plus clément pour repartir...
Y: Dire que je remets ça dans un mois avec Zora. (Mélancolique)
N: Tu remets quoi?!
Y: On va partir quelques jours dans les montagnes.
N: Quelles montagnes?!
Y: Je n'en sais rien. Ça n'a pas d'importance. De toute façon ce sera super! Elle se fait une joie de partir quel que soit l'endroit. Elle a adoré notre première escapade tout "shoos" dans le Jura l'année dernière.
N: Ouais mais c'est pas toujours cool!
Y: C'est à dire?
N: Quand tout va bien c'est super, mais quand ça merde? Comment elle réagirait si elle était là, à ma place?
Y: Tu parles de maintenant? Je suppose que mal, encore que... Mais le problème ne se pose pas. Il aurait été hors de question que je l'emmène en Roumanie. En tout cas, pas dans des conditions pareilles!
N: Comment ça?!
Y: Je ne te parle pas du mauvais temps, mais rappelle-toi seulement le stop qu'on a fait avec les mineurs hier. Ou alors les bûcherons qu'on a croisés à 20 Km de tout lieu habité. Tu imagines que Zora soit là? Ce serait une porte ouverte sur de graves problèmes!
N: Ouais c'est sûr!... Mais même, qu'est ce que vous ferez s'il pleut?
Y: Comme l'année dernière! On ira à l'hôtel, et on fera l'amour toute la nuit!
N: Arrête Meulière, tu me fais du mal!
Discuter et rire nous font du bien. Nicolas en oublie la morsure du froid...
Nous espérons, sans trop nous faire d'illusions, retrouver la civilisation après chaque virage. Mais la nature alentour devient de plus en plus vierge et sauvage à mesure que nous progressons. Perdu dans l'épais brouillard, je pense à Zora. Il faut absolument que j'appelle en France pour rassurer tout le monde,
Y: Nic, tu te souviens quand on était chez Zozo l'année dernière? Un peu avant qu'on décide d'aller en Roumanie?
N: Vaguement, oui?
Y: Avant que je l'emmène traverser le Jura, elle t'a demandé si elle ne risquait rien à partir avec moi.
N: Ça me dit quelque chose.
Y: Je vais te rafraîchir la mémoire, “enfoiré”! Tu lui as dit que sans toi je n'étais rien, et que tu ne pouvais pas répondre parce que tu ne savais pas comment je me débrouillais seul en baroud!
N: J'ai dit ça moi?! (Amusé)
Y: Tu me diras, t'as quand même fini par dire qu'en principe elle ne risquait rien. J'ai bien aimé le "en principe". Tu m'as tellement énervé ce jour là, que je vous aurais claqué tous les deux, toi et ton complexe de supériorité!
Nicolas éclate de rire,
Y: Dis-moi, si elle te reposait la question maintenant, qu'est-ce que tu lui répondrais?
N: Qu'il n'y a aucun problème et que tu assures comme un Dieu!
Y: Tu pourras me rendre un service quand on rentrera en France?
N: Ouais, quoi?
Y: Quand tu verras Zora, tu pourras lui répéter ce que tu viens de me dire?
N: Sans problème mon “pote”!
Y: C'est cool...
Le temps ne veut pas s'éclaircir. Les grands sapins aux silhouettes floues et fantomatiques nous observent. Epuisés et transis de froid, nous n'arrivons pas à nous défaire d'un sentiment de malaise. La forêt vêtue de son épais manteau de brume semble nous menacer. Marcher sur ce sentier boueux à découvert, c'est comme si nous avions constamment une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes. Tout serait différent si nous progressions parmi les arbres et les fourrés. Nous n'aurions alors plus rien à craindre de cette nature hostile, avec laquelle nous ne ferions plus qu'un.
Cela va faire quatre longues heures que nous marchons. Au détour d'un nouveau virage, nous nous arrêtons stupéfaits face à un mur de rochers d'une centaine de mètres de haut, obstruant les gorges toutes entières. Sans les quatre trappes d'évacuation d'eau énormes en béton dépassant de la caillasse à une trentaine de mètres du sol, nous aurions du mal à prendre cet édifice pour un barrage. Car le mur de pierre démesuré se dressant devant nous, fait penser avant tout à un éboulement gigantesque!
N: Tu crois qu'on est au barrage du Lac Vidra?
Y: J'ai bien peur que oui.
N: Si c'est ça, il nous reste au minimum une cinquantaine de kilomètres à crapahuter avant d'arriver à Pétrosani!
Y: D'après la carte là-haut, on devrait croiser une route goudronnée!
N: D'après la carte?!
Y: On peut rêver...
Une vieille voie pavée sur notre gauche, monte en colimaçon jusqu'au sommet du barrage et aboutit à une petite tour de contrôle en béton de quelques étages. Des cours d'eau improvisés bordés de glace, coulent du haut du mur de pierre et serpentent entre les énormes rochers jusqu'à se jeter dans la rivière.
Nous n'avons pas déjeuné ce matin. Dans le souci de ne pas jeter nos dernières forces dans ce nouvel obstacle, nous gravissons lentement l'interminable voie pavée. N'y tenant plus et trop curieux de savoir ce qui nous attend derrière, Nic finit par escalader le mur de pierre. Ce n'est pas l'envie qui me manque de le suivre, mais je suis trop gêné dans mes mouvements par les deux sacs que je porte en bandoulière.
Nicolas arrive au sommet sans encombre. Il se tient debout près de la tour et regarde tout autour de lui, l'air à la fois pensif et un peu perdu. Je le rejoins une minute plus tard.
La vue irréaliste qui s'offre à nous me laisse sans voix. Un large torrent au loin, se jette dans un silence de mort d'une centaine de mètres de haut dans un immense lac artificiel. L'étendue d'eau que retient le barrage est indescriptible. Le bassin est entouré de montagnes escarpées aux sommets acérés recouverts de leurs neiges éternelles. Le torrent semble émerger comme par enchantement de ces montagnes, avant d'entamer sa chute vertigineuse dans le lac paisible. Bien qu'il continue de pleuvoir et de grêler sous un ciel laiteux, nous avons laissé l'épais voile de brume derrière nous, au pied du mur de pierre.
La vieille voie pavée en colimaçon montant jusqu'au sommet du barrage, s'arrête au pied de la tour de contrôle. Là, le chemin forestier boueux reprend ses droits et disparaît au loin le long de l'étendue d'eau. Comme je le disais tout à l'heure, "on peut rêver!". La seule route goudronnée visible est celle qui traverse le barrage et mène à l'autre côté du bassin "on ne sait où". Mais l'accès en est défendu par une vieille chaîne rouillée surmontée d'un panneau d'interdiction.
De vieilles pancartes délavées plantées tout autour des installations laissées à l'abandon, indiquent qu'il est interdit de prendre des photos. L'endroit paraît complètement désert,
Y: Ambiance!
N: Tu sais qu'on doit être assez haut en altitude?
Y: Ouais, sans doute. Tu ne veux pas qu'on se fasse une petite pause? Tu pourrais en profiter pour te sécher et te changer. On dirait que le temps se calme un peu.
N: Tu sais en montagne, ça ne veut rien dire! On va se partager une des tablettes énergétiques de secours, et on repart tout de suite avant de se refroidir.
Y: Il y a un autre chemin qui longe le lac Vidra sur le versant opposé. Qu'est ce qu'on fait, on va voir?
N: Quitte à patauger dans la boue, autant rester de notre côté. C'est étrange, cette interdiction de traverser le barrage!
Y: De toute façon, il n'y a pas un chat ici!
N: C'est bien ça que je trouve ça bizarre!
Nous nous abritons sous le porche de la tour de contrôle. Nic se réchauffe en sautillant sur place tandis que je sors une tablette de mon sac. Je lui en donne la moitié,
N: Pouah! C'est immangeable!
Y: Je ne trouve pas ça si mal. Tu me diras, je m'attendais à pire!
Nicolas a du mal à finir et essaie de faire passer le reste avec de l'eau. En ce qui me concerne, c'est sans doute psychologique mais j'ai vraiment l'impression que cette barre de céréale me cale bien l'estomac. En tout cas une chose est sûre, "ça colle aux dents!".
Nous ne nous attardons pas et repartons d'un pas décidé à l'abordage du sentier boueux. J'arrête Nic trente mètres plus loin à un point de vue, juste à côté d'un panneau d'interdiction de photographier,
Y: C'est vraiment grandiose comme coin! Ça vaudrait quand même le coup de prendre une photo.
N: Des paysages comme ça, on en a partout en France dans les Alpes!
Y: Ouais mais c'est pas pareil! Tu seras bien content de regarder des photos du lac Vidra quand tu seras au chaud chez toi, au fond de ton canapé.
La pluie et la grêle s’arrêtent momentanément pour laisser place à un léger crachin. Nicolas en profite pour farfouiller dans le sac photo. Il change d'objectif quand nous nous tournons soudainement vers la tour du barrage, comme guidés par le même pressentiment. Un homme en tenue claire et au visage sombre apparaît au balcon du premier étage. Le roumain accoudé à sa rambarde, nous regarde fixement l'air lugubre. Nous lui lançons un bonjour amical mais l'homme reste immobile et silencieux,
Y: Quelque part, il me fout les boules ce mec!
N: TOURISTES FRANCAIS! (En criant vers la tour avec un grand sourire)
Le roumain sur son balcon reste de marbre,
Y: PHOTOS?
L'homme répond "non" d'un signe de tête... Malgré son refus, il est étrangement rassurant de le voir enfin réagir!
Y: UNDE STRADA PETROSANI? (Où est la route de Pétrosani?)
Le roumain désigne du bras le chemin boueux sur lequel nous nous sommes engagés.
N: PETROSANI, CIT KILOMETRE? (Combien de kilomètres)
Il fait cinq de la main. C'est impossible!
Y: CINCI KILOMETRE? (5 km?)
L'homme répond "oui" de la tête.
N: Là je suis largué!
Y: C'est cool! Anormal, mais cool!
Le roumain toujours immobile, ne nous lâche pas du regard tandis que nous endossons nos sacs à dos,
N: Tu voulais une photo du lac Vidra, Meulière?!
Y: Avant notre rencontre du troisième type, oui!
N: Et tu sais ce que je pense des "soi-disant" cinq kilomètres qui nous séparent de Pétrosani?
Y: La réponse est dans la question...
Une cinquantaine de mètres plus loin à patauger dans la boue, nous croisons de nouvelles installations en béton laissées à l'abandon. Ces dernières semblent abriter des commandes de fonctionnement du barrage. Nous continuons notre route sans y prêter plus attention.
A trois-quatre mètres entre le sentier et ces installations, nous remarquons à peine le petit box en bois de la taille d'une cabine téléphonique, avec une petite ouverture à hauteur de tête. Un soldat roumain en sort précipitamment et vient vers nous en courant, tout en nous tenant en joue au bout de son fusil semi-automatique. Nous ne bougeons plus et levons les bras,
Y: D'où il sort lui?! (Désabusé)
N: Il devait être en train de dormir au fond de son trou?!
Y: On n'est pas encore dans la merde!
N: Au pire, si on se fait embarquer, on sera au chaud! (Léger sourire contrôlé)
Le soldat nous interpelle sèchement. Nous faisons mine de ne pas comprendre ce qu'il dit. Nic prend son air le plus innocent et répète sans arrêt que nous sommes de simples touristes français égarés. Rien n'y fait! Le militaire pointe toujours son arme sur nous, et mon poncho kaki de l’armée ne doit pas aider à l'affaire!
Il fait froid et nous sommes exténués. "A force de toujours respirer l'odeur de la peur, on finit par s'y habituer". Cette situation qui nous aurait mis plus que mal à l'aise il y a seulement quelques jours, nous laisse indifférents aujourd'hui. Il faut absolument que nous recouvrions notre appréciation du danger.
Après quelques minutes à nous justifier, le ton de l'interrogatoire se radoucit et le soldat baisse son arme. Nicolas use alors de tous ses charmes pour dédramatiser la situation, et nous faisons hypocritement de notre mieux pour attirer sa sympathie... Le jeune militaire réussit à nous faire comprendre au bout d'un quart d'heure d'explications, que le chemin sur lequel nous nous sommes engagés sur les conseils de l'homme du barrage, fait une grande boucle et retourne à Voineasa trente kilomètres plus loin. Pour aller à Pétrosani, il faut suivre pendant plus de 50 kilomètres le chemin forestier qui borde l'autre versant du lac Vidra. Seulement des glissements de terrain l'ont rendu impraticable, si bien que par endroits le chemin s'est effondré dans le lac. Et ailleurs, c'est le lac dont le niveau s'est fortement accru avec les fontes du printemps, qui vient le submerger!
Bien que ce soit contraire à nos habitudes, nous n'avons d'autre choix que de faire demi-tour. Et même s'il ne le montre pas, je sais que Nicolas "en a gros sur la patate",
Y: Nic, j'ai comme un gros doute.
N: Quoi?
Y: Je ne sais pas quelle route on a prise hier avec les mineurs, mais c'était sûrement pas celle de Pétrosani!
N: C'est vrai qu'on était tellement pris par l'ambiance qu'on n'a pas vérifié où on allait. Quoi qu'il en soit, on a de la chance dans notre malheur!
Y: Tu m'étonnes! Heureusement qu'il nous a arrêtés sinon on retournait à la case départ, et sans toucher les vingt mille!
Le jeune militaire dit que nous avons été inconscients de venir jusqu'ici à pieds par un temps pareil. Les chemins forestiers ne sont pas du tout protégés. Et il y a très régulièrement à cette époque de l'année, de graves accidents causés par des chutes de pierres et des glissements de terrain.
Le soldat craint pour notre sécurité et ne veut pas nous laisser retourner seuls vers Voineasa. Il propose d'arrêter un camion de bûcherons pour nous ramener et nous le remercions avec un sourire forcé. Mais avant toute chose, le roumain doit appeler son sergent pour rendre compte de notre présence (Oh, Oh!). Il retourne à son poste de garde et tourne vigoureusement la manivelle d'un téléphone de campagne de la première guerre,
N: Les bases militaires, ça te connaît, Meulière?!
Y: Tu peux rire mais on est dans une belle merde! Et je peux te dire qu'on n'est pas tiré d'affaire!
Nicolas fait allusion à une mésaventure qui m'arriva à la suite d'un voyage dans les Cévennes. Je m'étais fait "capturer" sur une base militaire, soi-disant désaffectée. Je n'avais que 17 ans, et cette première prise de contact avec l'armée fut beaucoup plus pittoresque que celle qui devait suivre quelques années plus tard pendant mon service militaire. Mais c'est une autre histoire...
Le soldat s'acharne sur sa manivelle de téléphone sans réussir à obtenir la ligne. Il sort de sa cabine, va jusqu'au bord de la vaste étendue d'eau, et se met à crier de toutes ses forces.
Au-dessus du lac paisible impressionnant par la force tranquille qu'il dégage, l'écho renvoie chacun des appels du jeune roumain. Quand soudain, d'autres cris courant sur les eaux se font entendre du versant opposé...
Le sergent en poste de l'autre côté du barrage ne va pas tarder. En attendant, le jeune soldat nous invite à nous abriter sous une espèce d'auvent en bois en forme de parasol. Nous évitons la pluie qui s'est remise à tomber, mais pas le blizzard qui nous glace jusqu'aux os. Nic est pâle comme un linge et claque des dents. Je m'apprête à lui donner mon poncho quand le militaire va chercher un lourd manteau kaki de l'armée roumaine, et le lui pose sur les épaules. Nicolas le remercie chaleureusement.
Nous gardons les sacs à nos pieds et discutons en attendant l'arrivée du sous-officier de garde... Le jeune soldat est en école de gendarmerie et fait ses classes dans le camp militaire situé aux abords du barrage. Ils sont une garnison de quinze hommes dont un officier et deux sous-officiers, tous logeant dans une caserne à flanc de montagne de l'autre coté du lac. C'est quand il la montre du doigt que nous réussissons enfin à la voir au loin, perdue entre les arbres.
Sa garnison garde le barrage contre les "terroristes des Carpates", qui menacent à tout instant de le faire sauter. "Ce serait une catastrophe pour toute la région. Les villes et villages de la vallée seraient rasés sur une centaine de kilomètres" explique le jeune roumain.
En faisant mine de tirer en l'air avec son fusil, il dit qu'ils ont ordre d'abattre tout avion qui survole l'édifice de trop près, ou de tirer après sommation sur tout individu suspect qui ne respecterait pas les périmètres de sécurité. En aparté,
Y: T'as vu un périmètre toi?!
N: Rigole! Heureusement qu'on n'a pas suivi ton idée de traverser le barrage! On serait criblés balles à l'heure qu'il est!
Nic demande si nous encourrons un risque à nous promener dans les Carpates avec ces "terroristes" sévissant dans les parages. Le soldat répond que ces "agitateurs nationalistes" ne s'en prennent qu'à l'armée, et qu'il arrive parfois que des militaires soient retrouvés morts égorgés dans la forêt. Je me demande tout à coup s'il est judicieux que je garde mon poncho vert kaki sur les épaules!
Nicolas continue de faire la conversation tandis que j'observe au loin le sergent s'engageant sur le barrage. Grand, sec, avec une casquette rabattue sur les yeux, le sous-officier a exactement la physionomie du sergent de semaine qui vous en fait baver pendant les classes de votre service militaire,
Y: Nic, le sergent arrive...
Le soldat court au devant de son supérieur. Il se présente au salut et lui fait son rapport,
Y: Je n'aime pas la tournure des événements.
N: Ça va aller!
Y: Il me rappelle trop le gros “con” qui me les a broyées pendant mes classes!
N: Je ne sais pas! J'ai pas eu la chance de faire l'armée!
Notre première prise de contact avec le sergent est très "militaire"! Et Nicolas recommence à répéter que nous sommes de simples touristes français égarés... Très protocolaire, le sous-officier nous pose sèchement une foule de questions: Qui sommes-nous, d'où venons-nous, que faisons-nous ici, et quels sont nos noms et nos métiers en France? Nous lui donnons immédiatement nos passeports et je vais jusqu'à montrer mon badge de travail Citroën, que j'ai spécialement emporté pour me justifier dans ce type de situations.
Au bout d'une demi-heure d'interrogatoire en plein vent glacé, le sergent finit par se radoucir! Il dit qu'il va retourner à la caserne pour faire son rapport au colonel, et revenir avec un jeune appelé qui nous servira d'interprète pour la suite des événements (quels événements?!).
Avant qu'il ne reparte pour sa base, Nic fouille dans son sac et lui donne un paquet de café. Le sergent surpris demande combien il doit, mais nous lui répondons "chaleureusement" que c'est un cadeau pour la gentillesse dont il fait preuve à notre égard (hypocrite mais de bonne guerre!). Amadoué, le sergent dit qu'il va demander à son colonel s'il est possible que nous allions nous réchauffer dans la caserne, et ajoute dans un sourire qu'il y aura de la bière à boire. Nous le regardons s'éloigner sur le barrage,
N: C'est cool non?!
Y: J'ai tout sauf l'envie de passer la journée et encore moins la nuit, avec des “bidasses” dans une base militaire roumaine!
N: Yves, t'as vu ton sac?!
Y: Oh, non!
Mon sac à dos repose depuis tout à l'heure à mes pieds dans une flaque d'eau. Toutes mes affaires doivent être trempées!
En attendant "la suite des événements", j'observe de plus près la tenue du soldat resté avec nous. Je suis une nouvelle fois choqué par la pauvreté des uniformes de l'armée roumaine. Les galons du roumain sont de simples bouts de feutrine rouge, mal cousus sur les manches et le revers de sa veste élimée. Et ses chaussures aux semelles complètement usées, ressemblent à des chaussons en cuir sans lacet qui ne doivent d'ailleurs pas être à sa pointure...
Il fait de plus en plus froid et le blizzard sape notre énergie. Une demi-heure s'écoule avant que ne reviennent le sergent et le jeune appelé qui doit nous servir d'interprète. Ce dernier parle apparemment aussi bien l'anglais que nous le roumain. Et c'est au bord du fou rire nerveux que nous faisons comme si de rien n'était, pour ne pas le mettre en mauvaise posture vis à vis de ses supérieurs.
Ils ne pourront finalement pas nous accueillir à la caserne car leur garnison est en état d'alerte. Leur colonel vient de recevoir des consignes rigoureuses pour la protection du barrage. Il va bientôt y avoir un événement qui excite les esprits nationalistes, et le gouvernement craint un coup d'éclat de la part des "terroristes des Carpates"! Le plus drôle si je puis dire, c'est que ces dangereux opposants au pouvoir en place étaient déjà opposés au régime de Ceaucescu avant la révolution!
Le colonel est paraît-il sur les nerfs. Il ne déférera pas de véhicule pour nous ramener à Voineasa, car il veut impérativement conserver tout son effectif à la base. En ce qui nous concerne, ils vont simplement arrêter le premier camion de bûcheron venu et nous mettre dedans!
Exposés en plein vent glacé sous le parasol de bois, nous nous serrons les uns contre les autres pour nous réchauffer. L'expectative de nous en aller d'ici rapidement nous a donné du baume au cœur, et nous ne cessons pas de les "baratiner" sur la gentillesse des roumains et la beauté des Carpates... En fait, nous ne mentons qu'à moitié. Car s'il est vrai que les paysages des Carpates sont merveilleux, en ce qui concerne les gens, c'est beaucoup plus variable. Il y a comme qui dirait "le roumain des villes et le roumain des champs..."
Au cours de la conversation, le sergent propose de nous donner son adresse pour que nous lui envoyions des touristes français, qu'il s'engage à héberger et à faire visiter les plus beaux coins des Carpates moyennant des devises étrangères...
Le petit auvent ne nous abrite plus de la pluie, que des rafales de vent de plus en plus violentes nous soufflent à la figure,
N: Yves, ça devient grave, je ne tremble plus!
Y: C'est bon, c'est que tu te réchauffes!
N: Trembler, c'est une réflexe musculaire pour lutter contre le froid. Si je ne tremble plus, c'est que mon organisme arrête de combattre.
Y: Là, tu me fais peur!
N: J'ai peur aussi, Meul...
Je suis très préoccupé par ce que Nicolas vient de dire. Il est livide! Le sergent comprend ce qui se passe et nous dit de le suivre. Il va demander à l'homme du barrage de nous héberger dans sa tour le temps que nous soyons pris en stop. Nous emboîtons son pas et laissons le jeune soldat de garde derrière nous.
Le sous-officier nous dit d'attendre au pied de la tour de contrôle avec notre "interprète", pendant qu'il parlemente avec le gardien des lieux. Lorsque je demande surpris pourquoi nous ne rentrons pas tout de suite à l'intérieur, notre traducteur répond avec un petit sourire que l'homme qui habite ici n'a plus toute sa tête. Des cris résonnent au même moment dans toute la tour,
N: On s'égorge là-haut?!
Y: Visiblement, on n'est pas les bienvenus!
Nic sautille sur place pour se réchauffer, et le jeune appelé finit par nous faire entrer malgré les cris qui retentissent de plus belle à l'étage.
Il ne fait pas plus chaud dans le petit hall vitré qu'à l'extérieur, mais nous sommes au moins à l'abri du vent et de la grêle. Je m'assois nostalgique sur un petit radiateur rouillé, qui bien sûr ne fonctionne pas. Et nous discutons à mi-voix pour éviter que "l'autre fou ne vienne nous virer à coup de hache!"...
Cela fait une demi-heure que nous poireautons dans le hall glacé et sordide de la tour. Et je crispe,
Y: Ça va mieux Nic?
N: Ouais, beaucoup mieux. Je recommence à trembler!!
Au premier étage, les cris continuent de raisonner et je m'imagine une paire de fois que le gardien descende en trombe nous éjecter violemment de sa tour. Dans mes rêves, je vois beaucoup de sang... Le sien!
Nous avons eu le temps de faire connaissance avec le jeune appelé qui séparé de ses supérieurs, parle beaucoup plus librement. Il est étudiant en lettre à Constanza sur le détroit du Danube. Je n'ai pas besoin de m'étaler sur ce qu'il pense de son service militaire, c'est la même chose (ou presque) dans tous les pays du monde.
Le jeune soldat affiche constamment un petit sourire, tantôt de dépit, tantôt de dérision. Lorsque je lui parle des terroristes des Carpates, il éclate de rire. Selon lui, la garnison garde le barrage sans raison sérieuse, mise à part la nostalgie du pouvoir militaire en place pour les méthodes de l'ancien régime!
Je lui demande sur ma lancée ce qu'il pense de Dracula et du vampirisme en Transylvanie. Il répond aussi sec que ce sont les fruits d'une propagande littéraire occidentale. Fin de citation! Quand je pense que nous sommes venus en Roumanie pour chasser le vampire, j'en pleurerai tellement c'est bête!
Nous entendons un camion venir. Le sergent dévale les escaliers quatre à quatre et rejoint le jeune appelé sorti précipitamment. Tous deux courent s'interposer au milieu du chemin boueux en faisant de grands signes aux bûcherons.
Ils sont quatre hommes dans la cabine d'un camion datant de la dernière guerre (le "hic", c'est que leur cabine est déjà prévue pour quatre!). Les bûcherons ont chargé quelques troncs d'arbres à l'arrière de leur semi-remorque.
Le sergent explique longuement la situation au chauffeur, un robuste moustachu d'une quarantaine d'années habillé tout en jean. J'ai bien l'impression que nous allons devoir retourner à la tour, attendre le prochain convoi. Je vais craquer!
Le sergent se retourne et dit quelque chose. Je n'ose pas espérer ce que je crois avoir compris. Les bûcherons s'entassent pour laisser une place libre,
N: Dépêche-toi Meul, on se tire d'ici!
Je grimpe le premier en bout de cabine en remerciant les hommes à l'intérieur d’un sourire gêné. Nicolas me donne les sacs que je coince dans le petit espace derrière la banquette. Nous disons au revoir au sergent et au jeune appelé, et les remercions sincèrement pour tout. Les bûcherons sont pressés, Nic embarque et s'assoit sur mes genoux.
Le camion démarre en trombe et entame déjà la descente de la voie pavée. C'est l'enfer! J'ai l'impression à chaque virage que nous allons quitter la route et plonger dans le vide. Mais le chauffeur connaît son affaire! A la manière dont il négocie ses virages sur les pavés verglacés, il a dû emprunter ce même chemin des centaines de fois... En bas de la voie pavée, le camion se perd dans une mer de brume...
Pour nous faire de la place, un des hommes s'est assis sur les genoux des deux autres et cela les amuse! Mis à part le chauffeur, ils sont jeunes et ont peut-être notre âge. J'ai même un air de famille avec l'un d'eux. Cela me laisse un goût amer. Je pourrai être là, à leur place et faire leur travail... Dire que l'on se plaint toujours de son état. Eux, ils "se marrent” et roulent à fond de taquet dans un brouillard à couper au couteau sur des routes à se tuer, en commentant le match de foot de la veille!
N: Ça va Yves, je ne t'écrase pas trop?
Y: T'inquiète, c'est parfait. A part que je me sens tout petit et que ça me fout les boules.
N: Je vois ce que tu veux dire... Eux, c'est pas des “enfoirés”, c'est des vrais!
Le camion roule à vive allure sur le chemin boueux, dérapant, s'embourbant parfois, mais le chauffeur conduit comme un as. Nicolas s'accroche à tout ce qui dépasse pour ne pas voler à travers la cabine. Assis l'un sur l'autre, nous nous réchauffons mutuellement. Nos vêtements fument tant il fait froid!
L'un des bûcherons commente les exploits de Marco Van Basten dans le match d'hier. Le chauffeur écoute, toujours concentré, les yeux fixés sur une route qu'il devine plus qu'il ne la voit. Je parlerais bien football avec eux, mais je me contente d'essayer de disparaître!
La pluie tombe à grosses gouttes et l'un des hommes actionne continuellement la manette des essuie-glaces manuels... Nous repassons devant l'endroit où nous avons dormi, près des blockhaus... Je n'ai plus la force de réfléchir... Je fais le vide pour reprendre clairement mes esprits...
Nous nous arrêtons subitement. Le chauffeur a vu des troncs d'arbres sur le bord du chemin. Les bûcherons sortent sous la pluie battante armés d'une paire de gants de sécurité et d'une barre à mine, tandis que le roumain manœuvre son bahut pour se retrouver parallèle aux troncs.
Maintenant que tout le monde est sorti, nous pouvons mieux apprécier l'intérieur de la cabine. Un vérin hydraulique rouillé soutient la planche de bord cassée. Il n'y a plus un seul joint de porte ou de vitre en état. Le plancher est couvert de boue et l'habitacle est crasseux. Mais compte tenu du travail qu'ils font, je trouve leur camion "propre comme un sou neuf"!
Dehors, la pluie est si drue que nous discernons à peine les bûcherons à seulement quelques mètres de là. Nous les voyons soulever des troncs d'une quinzaine de mètres de long et d'un mètre de diamètre avec leur seule barre à mine, puis passer des câbles métalliques autour. Chaque geste est précis. Ils forment une équipe soudée où l'erreur est interdite sous peine d'être mortelle.
Nous dans cette histoire? Nous nous faisons les plus petits possibles et restons bien sagement à l'intérieur pour ne pas les gêner. Je me regarde dans le rétroviseur droit, juste pour me prouver que j'existe dans cette scène de la vie quotidienne de ces hommes. J'ai le visage d'un môme!
Le chauffeur surveille les opérations et crie les ordres. Une fois les câbles bien ajustés autour des troncs, il remonte à bord, s'essuie soigneusement les mains et actionne la télécommande des treuils.
Les troncs d'arbres sont hissés lentement à l'arrière du bahut qui bascule dangereusement sous l'effet du contre poids. Les hommes surveillent l'opération, prêts à intervenir. Nous avons l'impression que nous allons chavirer. Le chauffeur manœuvre avec soin. Il commande chacun des treuils en fonction du positionnement des troncs par rapport au camion, et des fortes secousses que nous ressentons.
N: Ecris bien tout ça Yves, parce que moi, c'est la dernière fois que je le vis! Tu m'entends Meul? La dernière fois!
Trempés et blottis l'un contre l'autre dans cette cabine où la température frise le zéro, j'ai bien du mal à décrire sur mon carnet ce qui se passe autour de nous.
Y: C'est quand même bien un moteur! (Soupir)
N: Yves, ça va? Tu te sens bien?
Y: Tu vois comme il nous réchauffe? La dernière fois que j'ai eu aussi froid, c'était pendant des manœuvres à l'armée. Il faisait -14°C et on mettait les pieds et les mains à la sortie des gaz d'échappement des camions pour se les réchauffer!
Nicolas ne m'écoute plus. Il surveille bouche bée la montée des troncs par la vitre arrière de la cabine,
N: YVES, FAIS GAFFE! (En me tirant vers lui)
Je me retourne pour voir les énormes troncs valdinguer dans tous les sens au-dessus de la remorque dans un fracas assourdissant. Le camion bascule de droite et de gauche comme un vulgaire jouet, puis se stabilise en même temps que les troncs à l'arrière. J'ai bien cru pendant un instant que nous allions finir écrasés dans la cabine. J'ai le souffle coupé. Nic lui, reprend doucement ses esprits,
N: C'est dingue Meul! On appelle ça "l'enfer", ils appellent ça "chez eux"!
Les hommes répètent trois fois l'opération sous la pluie et la grêle. Le roumain au volant remplit alors des formulaires en plusieurs exemplaires, rendant compte du nombre de troncs qu'ils ont embarqués, de l'endroit et des hommes présents. Immobiles et trempés, les bûcherons fixent la route. De l'eau ruisselle encore sur leur visage... Une fois ses "formalités administratives" terminées, le chauffeur essuie méthodiquement son volant avec un chiffon blanc qu'il sort de la capucine en bois au-dessus de nos têtes, et le camion redémarre...
Un des hommes sort un paquet de cigarettes roumaines "Carpati" et en propose à tout le monde. Nous le remercions mais nous ne fumons pas,
N: Toi et tes grandes théories, tu te vois leurs dire que la fumée te gêne?!
Y: T'es vraiment trop “con”!
N: Tu comprends maintenant qu'on puisse fumer dans des moments pareils? Tu imagines le bien que ça leur fait?
Y: Ouais, qu'est-ce que tu veux que je te dise! En attendant, ce n'est pas la peine de les prendre en exemple pour te donner des raisons de recommencer à fumer. T'as rien à voir avec eux!
N: Tu me gonfles, Meulière!
Y: Je ne suis que le reflet obscur de ta conscience!
La pluie ruisselle continuellement sur le pare-brise. Nous dépassons le petit barrage que nous avions pris hier pour celui du lac Vidra, et sortons enfin du brouillard. Le camion roule à tout rompre au creux des gorges escarpées, le long de ravins vertigineux. Je n'ose plus penser! Je suis à chaque fois surpris par les trajectoires que doit prendre le semi-remorque pour négocier les virages correctement. A l'entrée d'un pont branlant dressé au-dessus des gorges, j'ai de nouveau l'impression que nous allons plonger dans le vide. Mais nous passons finalement comme une lettre à la poste.
Le moteur du camion commence à avoir des ratés. Le chauffeur doit même rétrograder en première dans une légère montée pour continuer. Plus loin, nous croisons stupéfaits le camion de mineurs qui nous a déposés dans ces gorges 24 heures plus tôt. Nous reconnaissons à l’avant l'homme au chapeau tyrolien et son "enfoiré" de chauffeur. Nic se retourne en souriant: la boucle est bouclée!
Nous contournons régulièrement d'énormes rochers qui se sont décrochés des falaises pour finir leur course au milieu du chemin forestier. Le camion broute de nouveau tandis que nous dépassons une première série de bicoques en bois vermoulu à la sortie des gorges...
Il cesse enfin de pleuvoir. Nous nous arrêtons au milieu des flaques et de la boue, et tout le monde descend. Le chauffeur veut inspecter son moteur pour régler les problèmes de ratés.
Avec le changement d'altitude, le temps s'est fortement radouci. Il fait même presque bon! L'endroit semble désert malgré quelques habitations branlantes aux alentours, tandis qu'en toile de fond les montagnes se perdent dans les nuages.
Les hommes basculent la cabine du camion vers l'avant et découvrent le moteur, que le chauffeur examine aussitôt un chiffon à la main. Je m'approche de lui curieux et regarde par-dessus son épaule. Le roumain grommelle quelque chose d'incompréhensible en dévissant un élément,
Y: Gasoil filter?
Chauffeur: Da, da! (Avec un sourire surpris)
L'homme vide la crasse du filtre et le nettoie dans une flaque d'eau boueuse. Il souffle ensuite à l'intérieur, et le remet en place... Nicolas prend quelques photos de la scène,
Y: Tu crois qu'elles seront réussies?
N: On verra bien. Je ne sais pas exactement à quelle ouverture le "diaph" est bloqué. J'ai pris une vitesse "d'obtu" approximative.
Y: En décodé, ça veut dire quoi?
N: Que j'ai fait au pif, mais que ça devrait passer.
L'odeur de gasoil est tenace. Le chauffeur se lave les mains avec insistance dans une flaque d'eau quand un craquement suspect se fait entendre dans la cabine penchée à 45° vers l'avant. La banquette se décroche subitement sous le poids des sacs à dos et s'écroule sur le tableau de bord. Des affaires des bûcherons éjectées de l'habitacle, tombent dans l'eau et dans la boue. Je n'ose même pas sourire... Un ange passe et les hommes éclatent de rire en chœur. Nous rions à notre tour avec un petit temps de retard inquiet.
Les bûcherons s'affairent déjà à tout remettre en place. Nicolas essore un pantalon tombé dans l'eau tandis que je ramasse un cartable d'enfant dans une flaque au pied de la cabine. Je donne le cartable au chauffeur. Ce dernier en sort désolé des cahiers d'écoliers complètement trempés, qu'il essaie tant bien que mal de sécher,
N: Dommage qu'on ait déjà donné tous les crayons de couleurs.
Y: Il ne faudra pas oublier de lui offrir quelque chose.
N: T'inquiète, j'y pense...
Le chauffeur essuie son volant avec le même chiffon blanc que tout à l'heure, et nous repartons. Au fur et à mesure que la ville approche, le chemin forestier boueux se transforme en route de terre, et les habitations deviennent de moins en moins précaires. Nicolas soupire d'écœurement,
Y: Qu'est-ce qu'il y a?
N: Tu n'as pas compris? Il ne te dit rien ce chemin?!
Le camion longe un ruisseau sur notre gauche. Et je reconnais quelques secondes plus tard la petite passerelle de corde et de bois que j'ai traversée avant hier, à la recherche d'un magasin d'alimentation,
Y: Effectivement!
Nous arrivons cent mètres plus loin à l'embranchement de la route de Pétrosani. Exactement là où le roumain avec sa manie de cracher par la fenêtre de son estafette, nous a déposés deux jours plus tôt! Exactement là où nous avons fait du stop pendant toute une matinée sans voir l'ombre d'une voiture!
N: Meulière, c’est un cauchemar, dis-moi que ce n'est pas vrai!
Y: Et si, Nic. On s'est fait "bleuser". Je te l'avais dit ce matin! Tu ne trouves pas que ça fait dénouement d'un épisode de "Scoubidou" notre histoire?
N: La prochaine fois que je vois un roumain avec un chapeau tyrolien, je lui fais la peau!
Y: On s'arrête là et on refait du stop pour Pétrosani?
N: T'as pété les plombs ou quoi? Plus jamais! Tu m'entends Meulière? Plus jamais! Le château d'Hunedoara, rien que d'y penser, j'ai des boutons! Je veux me tirer d'ici! Depuis qu'on est dans le coin, on n'a eu que des “emmerdes”!
Les bûcherons intrigués nous regardent avec interrogation. Je leur explique en souriant que nous nous mettons juste d'accords sur notre prochaine destination! Le chauffeur dit alors qu'il peut nous déposer après Brezoï, à deux kilomètres de la route de Sibiu. C'est là qu'il doit décharger les troncs d'arbres qu'ils ont ramassés dans les montagnes, dans l'usine de traitement de bois devant laquelle nous sommes passés en stop il y a deux jours...
Nous faisons une halte dans Voineasa. Un des hommes part acheter du pain pour tout le groupe, pendant que les autres sifflent les filles qui passent devant le camion, ou klaxonnent au besoin lorsqu'elles sont vraiment mignonnes. Au début de ce petit jeu, Nicolas et moi nous sentons gênés pour les jeunes roumaines. Mais maintenant que les bûcherons se tournent vers nous étonnés de ne pas nous voir rigoler avec eux, nous nous sentons encore plus gênés de nous être sentis gênés. Enfin, je me comprends, et nous nous mettons malgré nous à siffler en chœur!
Le chauffeur dépose un à un les hommes à leur domicile. Une poignée de main sincère, un chaleureux "la revedere", et ils retournent chez eux un pain sous le bras. Sur le pas de la porte de leurs modestes maisons aux cheminées fumantes, les bûcherons nous lancent invariablement un dernier signe amical de la main avant de retrouver la douce tiédeur de leur foyer.
Nous sommes à présent seuls avec le chauffeur, confortablement installés sur la banquette. Je savoure ce petit bout de route en essayant de ne pas penser à ce qui nous attend. Les pluies diluviennes qui se sont abattues sur la région ces dernières 24 heures, ont fait de sérieux dégâts. Partout où la route longe la falaise, d'énormes blocs de pierre se sont effondrés et gisent au milieu de la chaussée. C'est dément! Cette route départementale, comme beaucoup d'autres je présume, n'est pas du tout protégée. Nous pourrions à tout moment finir écrasés sous un rocher d'un mètre de diamètre!
Nous remercions le chauffeur et le laissons s'occuper de décharger ses troncs dans l'usine de traitement de bois. Je n'oublierai pas sa poignée de main de si tôt... Nic marche devant. Le fond de l'air est doux. Il se remet à pleuvoir,
N: Meulière, enlève ton passe montagne de terroriste. Tu fais peur aux gens!
Y: Au fait?! Tu lui as offert quelque chose au chauffeur?
N: Un paquet de café et du parfum pour sa femme.
Y: Ça ne t'a pas fait réfléchir notre bout de chemin avec les bûcherons?
N: Comment ça?
Y: Tu ne t'es pas imaginé être à leur place? Ça doit être l'horreur de se dire qu'on ramassera des troncs d'arbres toute sa vie dans une forêt perdue, sans possibilité de faire autre chose.
N: Tu veux que je te dise Meulière? Pose-toi aussi peu de questions qu'ils ne s'en posent, et peut-être qu'un jour tu seras aussi heureux qu'eux.
Y: ... T'as raison, c'est “con” ce que j'ai dit... Tu as eu combien au bac Philo?
N: Trois.
Y: J'ai eu Dix!
N: Ta gueule Meulière, t'es qu'un “enfoiré”!
Nous arrivons au carrefour de la route de Sibiu. Je m'assois sur les sacs que je protège de la pluie sous mon poncho. Nicolas debout au bord de la route, tend le pouce à chaque véhicule qui passe. Le temps gris accentue l'aspect désolé du paysage minier alentour, et il commence à faire sombre. Nic s’agace de ne voir personne s'arrêter,
Y: Qu'est ce qu'on fait?
N: Continue de couver les sacs et arrête de caqueter!
Y: Qu'est-ce qu'on fait?
N: Je veux me passer une soirée cool. On est en vacances, ça fait une semaine que j'en chie comme un rat! J'ai froid, je veux dormir dans un vrai lit au sec, me boire une bière, et danser au milieu d'un paquet de nanas toutes folles de moi!
Y: Qu'est-ce qu'on fait?
N: Tu sais Meulière? Depuis que je te connais, j'ai découvert qu'on pouvait vivre avec un seul hémisphère cérébral!
Y: Si je comprends bien, tu veux qu'on dorme à l'hôtel ce soir?
N: La tente est pleine de flotte, toutes nos affaires sont trempées. Qu'est-ce qu'il te faut de plus comme bonne raison pour coucher à l'hôtel cette nuit? En plus ce soir, c'est Samedi soir! On peut bien s'offrir une soirée détente après la semaine qu'on a passée, t'es pas d'accord?
Y: OK, dans ce cas, ce n'est pas la peine de rester là. Regarde là-bas, il y a un village!
N: Je te vois venir gros comme une maison Meul! Je ne veux pas passer la nuit dans un bled paumé! Je veux un grand hôtel dans une grande ville!
Y: Allez, viens! On y trouvera toujours un endroit abrité pour faire du stop?
N: Je ne ferais pas un pas de plus Meulière!
Y: On ne va pas rester 107 ans sous la pluie?! En plus, tous les gens qui arrivent au carrefour vont soit à Brezoï, soit à Calimanesti!
N: On se donne encore 10 minutes!
Y: Tope là. Je fais un compte à rebours sur ma montre.
N: Tu attends qu'une voiture passe pour le faire démarrer?
Y: Trop tard, il est déjà parti!
N: T'es vraiment qu'un gros “enfoiré”, Meul!
C'est la première fois de la journée que je regarde ma montre. Il est bientôt 18h00...
Les minutes s'égrainent inexorablement au grand désespoir de Nicolas. Comme je l’ai dit, la majorité des gens qui viennent de Brezoï vont à Calimanesti et vice-versa. Les rares voitures qui s'engagent sur la route de Sibiu font bizarrement demi-tour 400 mètres plus loin, ou s'arrêtent plus simplement au village voisin...
Y: Le compte à rebours est bientôt terminé.
N: Regarde, il y a un bahut qui arrive.
Y: Trop tard, 4, 3, 2...
N: Accorde-le moi “s’te” plaît?! Je le sens, c'est le bon!
Y: OK, je suis bon prince.
Le camion ressemble à celui qui nous a emmenés dans les montagnes hier avec les mineurs. Dire que ce n'était qu'hier! J'ai l'impression que ces dernières 24 heures ont duré une semaine! Nic fait des grands signes en travers de la chaussée, et crie de tout son saoul au bahut de s'arrêter. L'homme au volant très désagréable demande en grimaçant où nous allons. Nicolas reste imperturbable,
N: SIBIU, SIBIU!
Un ange passe. Nous commençons à y croire. Je me lève du dessus des sacs mais le camion redémarre brutalement sur les chapeaux de roue! Nicolas le regarde partir les bras ballants debout au milieu de la route, l'air hébété,
N: “ENFOIREEEES”!
Nic leur fait un bras d'honneur à s'en déboîter l'épaule...
Nous avançons sous la pluie battante en direction du village voisin dont nous apercevons les toits des maisons dépasser des collines. Nicolas est écœuré,
N: Je te préviens tout de suite! On ne dort pas dans ce bled paumé!
Y: Pas de problème. On y va juste pour s'abriter!
Nous approchons petit à petit d'un large panneau indicateur que nous arrivons à présent à lire,
Y: On aurait pu attendre longtemps de se faire prendre en stop. La route de Sibiu est barrée!
N: C'est pour ça que toutes les voitures font toutes demi-tour! Mais elle n'était pas barrée il y a deux jours?
Y: Je n'en sais rien, c'est peut-être à cause des pluies de cette nuit. Quoi qu'il en soit, ils disent de passer ailleurs!
N: Donne moi la carte s'il te plaît?
Je fouille dans mon sac à bandoulière. La pluie redouble d'intensité,
Y: Tiens. Dépêche-toi, sinon elle va être bonne à jeter...
Nicolas regarde les différents parcours possibles et affiche une tête d'enterrement,
N: Le seul moyen d'aller à Sibiu maintenant, c'est de revenir sur nos pas jusqu'à Pitesti et de passer par Brassov. Il y en a pour près de 400 bornes!
Y: Bon! Pour Sibiu, c'est râpé. On va à Calimanesti?
N: Non, non. On va pousser jusqu'à Rimnicu Vulcea. Ça a l'air d'être une grande ville et on sera sûr d'y trouver des hôtels! Tu veux te boire quelque chose avant de repartir?
J’acquiesce de la tête et nous entrons dans le petit bar du carrefour d'où sortaient les mineurs saouls quelques jours plus tôt,
Y: OK, je crois qu'on boira une autre fois!
Des roumains aux mines patibulaires debout face à un vieux comptoir en bois usé, braillent et se chamaillent une bière à la main. Ils ressemblent aux mineurs avec lesquels nous avons fait du stop hier, "les habitués". Les seules tables libres dans la pénombre et la fumée de cigarette, sont celles qui gisent renversées sur le plancher de bois.
Nous traversons la rue et nous postons devant le portail grillagé de l'usine sinistre siégeant à l'entrée du carrefour. Nic est prêt à tendre le pouce à la première voiture qui passe. Un mineur crasseux ne tarde pas à sortir du bar d'en face et vient vers nous en titubant. L'homme est robuste, trapu, la quarantaine, et est complètement saoul. Nous n'allons pas y échapper!
N: Yves, j'en ai marre. A chaque fois qu'on s'arrête quelque part, j'ai toujours l'impression d'être de trop!
Le mineur commence à nous bousculer et à nous tirer par les blousons. Il baragouine des choses incompréhensibles en nous postillonnant à la figure. Comme à l'accoutumée, Nicolas s'énerve le premier,
N: DEGAGE!
Y: Reste cool, Nic! Tu t'es déjà battu contre une bande de mineurs bourrés?
N: Sérieusement, il me les gonfle. Occupe toi de lui sinon ça va mal se terminer!
Nicolas se met à l'écart avec les sacs. Je repousse le roumain en lui disant gentiment de s'en aller, mais l'homme revient sans arrêt à la charge. Une Aro venant de Brezoï s'arrête au carrefour et tourne vers Calimanesti. Nic saute sur l'occasion. Il se met en travers de la chaussée et fait de grands signes au chauffeur. Ce dernier baisse sa vitre et tous deux se mettent à discuter.
N: Yves, c'est bon! Tu peux lâcher l'autre “enfoiré”. Il nous emmène jusqu'à Calimanesti!
Y: Tant mieux, il y en a d'autres qui arrivent!
J'attrape mon sac et saute à l'arrière du 4x4. Nicolas tente de refermer la porte derrière nous mais le mineur s'interpose. L'homme vocifère dans la voiture en postillonnant tout ce qu'il peut. Il s'adresse au chauffeur, un jeune roumain aux habits modestes,
N: Tu comprends ce qu'il dit?
Y: Il est en train de baver qu'on est des touristes et qu'il doit nous faire raquer au maximum!
N: C'est vraiment un gros fumier!
Y: Laisse tomber Nic! Pense que dans une semaine à cette heure-ci, on fera nos sacs pour rentrer à Paris...
Nous roulons à vive allure sous la pluie battante. Des rochers "fraîchement" tombés de la falaise, ont été déblayés sur les côtés de la chaussée. Les essuie-glaces du 4x4 sont usés jusqu'au métal et l'eau ruisselle sur le pare-brise. Aveuglé, le jeune chauffeur est obligé de conduire la tête collée au "carreau" pour deviner la route. Silencieux et très concentré, il tient le volant d'une main et essuie inlassablement la buée de l'autre, à l'aide d'un vieux mouchoir déchiré.
Nous repassons devant la forêt où nous ont déposés Christi et sa mère Mercredi soir, pour entrer quelques minutes plus tard dans Calimanesti. La cité est aussi déserte que le premier soir où nous l'avons traversée. Visiblement, Calimanesti est une ville plutôt aisée. Les rues bien entretenues sont bordées de temps à autre par de magnifiques propriétés où se dressent de véritables manoirs.
Le jeune roumain nous descend à un arrêt de bus et explique qu'un car va bientôt passer pour Vulcea. Nicolas lui donne deux billets...
N: T'as faim?
Y: Ça va.
N: Comment tu fais? Tu manges en cachette ou quoi?! On n'a qu'une demi-tablette énergétique dans le ventre depuis ce matin!
Y: OK, j'ai faim!
N: Je le savais! Qu'est-ce qu'on fait?
Y: Un petit “restau”?
Nous poussons la porte d'un restaurant avenant, tout ce qu'il y a de plus classique, faisant le coin du carrefour à l'opposé de l'arrêt de bus. Des jeunes filles sirotent leur verre à une table tandis qu'une charmante serveuse en tablier blanc nous invite à nous asseoir. Le restaurant est presque vide. Il n'y a que l'embarras du choix.
Les jeunes roumaines de la table d'à côté commencent à nous faire du charme quand elles entendent Nicolas demander "suffisamment" fort à la serveuse, si elle parle le français.
Y: Tu ne manques jamais une occasion?!
N: Moi? Jamais!...
La serveuse apporte trois bouts de fromage, trois rondelles de saucisson, du pain et deux sodas sans étiquette: 850Lei (14Fr),
N: T'as pas l'impression qu'on se fait entuber là?!
Y: C'était bien la peine de la séduire avec ta voix mielleuse! Sinon j'ai vu un hôtel plus haut, sur la route principale.
N: Moi aussi mais tu as vu la classe? On va payer un prix d'enfer!
Y: Pour une nuit?!
N: Non, je préfère continuer sur Vulcea. On aura plus le choix des prix. Et puis j'aimerai bien sortir ce soir! J'ai pas l'impression qu'il y ait beaucoup de choses à faire ici!
Y: Tu rigoles? Il y a même un cinéma! T'as pas vu les affiches? Tu as le choix entre "La revanche du fils de Frankenstein", et "L'exterminazoïde III"!
N: C'est un véritable trou noir ce pays! On est en dehors du temps ici!
Y: Qu'est-ce qu'on peut y faire? (Soupir)
N: Ecris bien tout ce que tu vois!...
Nicolas boit son soda en deux gorgées,
N: T'en veux pas du tien?
Y: Les sodas sans bulles, c'est pas mon truc! Pourquoi, tu le veux?
N: Ouais, donne!
La serveuse revient prendre les bouteilles qu'elle a servies dans nos verres sans toutefois les vider complètement. Nic lui fait remarquer que sa bouteille n'est pas finie. Il la vide, paye la note et commande un autre soda avant que la jeune femme ne reparte en cuisine avec les bouteilles.
N: Tu es sûr que tu n'en voulais pas un?
Y: Ces sodas, ils ont déjà été "bus"! Je croyais que tu t'en étais rendu compte quand elle a fait le coup de ne pas vider complètement les bouteilles dans les verres?!
N: Comment ça?!
Y: Ils récupèrent les fonds de bouteilles, refont le niveau avec du soda qu'ils ont en "rab", et ils capsulent le tout juste assez pour donner le change. J'ai travaillé pendant trois ans dans un café pour me faire de l'argent de poche. Je sais de quoi je parle.
N: Arrête, c'est pas vrai?!
Y: Tu vas voir. Regarde bien comment elle va faire semblant de décapsuler ta bouteille. Et si tu as des bulles, je te paye des cerises!
La jeune fille revient avec le soda, et effectivement,
N: T'avais raison... C’est pas vrai Meul, t'avais raison!
Y: Bon, on se casse?
Du vieux disco s'échappe d'une petite salle voisine à la sortie du restaurant. Deux adolescentes font le piquet devant la porte, et discutent à bâtons rompus sans doute du même garçon! Nicolas part bille en tête sur la route de Vulcea, et donne tout sauf l'impression de vouloir prendre le car à l'arrêt de bus,
Y: Attends, je vais voir leur soirée!
N: Arrête tes conneries, Yves!
Je jette un œil à l'intérieur et bouge en rythme dans la rue. Nic éclate de rire,
N: Allez, viens!
Y: C'est vraiment dément le retard qu'ils ont en musique! Pourquoi tu rigoles?
N: Tu les as complètement excitées!
Y: Hein?!
N: T'as pas vu comment les deux minettes t'ont regardé quand tu t'es mis à danser? J'ai cru qu'elles allaient te bouffer!
Nous ressortons de Calimanesti pour faire du stop mais le cœur n'y est pas. La journée a été plutôt rude et nous avons bien du mal à mettre un pied devant l'autre. Pour égayer le tableau, les maisons qui bordent la route sont de plus en plus pauvres, et les paysages de plus en plus austères et lugubres, à mesure que l’on s’éloigne du centre ville,
Y: Tu ne veux pas qu'on s'arrête là? Les sacs seront à l'abri sous l'arbre. Et si personne ne nous prend en stop, on sera bien content de ne pas avoir trop à marcher pour revenir à l'hôtel qu'on a vu tout à l'heure.
N: Tu as raison!
Nous restons au bord de la route déserte, prêts à faire des signes de "détresse" à la première voiture qui passe... Il s'arrête subitement de pleuvoir pour notre plus grand bonheur.
Un jeune homme blond, yeux bleus, propre sur lui, marche de notre côté de la rue. Vêtu de Jeans Lévis de la tête aux pieds, c'est le premier roumain que je vois aussi bien habillé. J'ai honte de le dire mais c'est sans doute la raison qui me pousse à l'aborder. Après un rapide bonjour, je lui demande si nous pourrons trouver des hôtels à Rimnicu Vulcea. Il sourit, content de faire la connaissance de français, mais nous déconseille d'aller là-bas. Il n'y a que deux hôtels à Vulcea. L'un est complet, et l'autre est plus cher que celui d'ici tout en étant beaucoup moins luxueux. D'après lui, nous n'aurons aucun mal à trouver des chambres à moins de deux dollars la nuit au grand hôtel de Calimanesti,
Y: Oui mais deux dollars, c'est le tarif pour les roumains?
Lui: Moi venir avec vous. Je prendre chambres à mon nom!
N: Merci!
Le roumain demande d'attendre là qu'il revienne avec des amis pour nous y conduire en voiture. Nous le regardons s'éloigner en courant,
N: Je crois que notre bonne étoile est en train de revenir!
Y: Si ça marche, c'est génial...
Un gamin brun à la peau mate, huit ans à peine, débrayé et crasseux, nous tourne autour sans trop s'approcher. L'enfant lorgne sur les sacs mais nous ne lui prêtons pas plus d'attention.
Pour me détendre les jambes, je fais une démonstration de karaté dans la rue déserte. Je donne quelques coups de pieds retournés contre un poteau télégraphique en m'amusant à y laisser des traces de semelles le plus haut possible,
N: Arrête de frimer Meul, tu m'excites!... C'est vraiment cool ce qui nous arrive!
Y: C'est même trop beau pour être vrai...
Un homme sort de la maison d'en face. Trapu, costaud, une vraie tête de malfrat, le roumain traverse la rue et donne un coup de pied dans une voiture qui le serre de trop près en insultant son chauffeur "d'enculé". Il y a des mots comme "ça", qui se comprennent dans toutes les langues!
Le "personnage" vient visiblement pour nous, et à la manière dont il roule des mécaniques, il ne va pas faire le voyage pour rien! Le gamin de tout à l'heure le suit à quelques centimètres.
N: Celui là Yves, il est pour toi!
Y: Ouais... On fait comme convenu. Tu ne t'occupes que des sacs!
Le gamin donne des coups de pieds contre le poteau en essayant de m'imiter tandis que le roumain me colle et se présente, très sûr de lui. Il s'appelle Akim! L'homme demande nos noms sur un ton agressif et nous cherche des poux dans la tête. Il me bouscule et jette un œil aux sacs derrière Nicolas. Je surveille ses mains, surtout celle qu'il garde dans sa poche, et le maintiens à distance. Je m'efforce de gagner du temps en espérant que les jeunes qui doivent venir nous chercher en voiture ne vont pas tarder.
Une Dacia s'arrête à notre hauteur. C'est le blondinet qui arrive juste à temps avec ses amis! Nicolas attrape les sacs et les jette dans le coffre de la voiture. Je serre la main d'Akim de force et le remercie de nous avoir fait la conversation en lui donnant une petite tape amicale sur la joue. Je le sens bouillir...
Assis à l’arrière de la voiture,
N: C'est dément, je ne te verrai jamais te battre. J'ai pourtant cru que cette fois-ci c'était la bonne!
Y: Bien moi aussi, tu vois? Mais à choisir, je préfère que ça se termine comme ça! J'y aurais laissé des plumes...
Après que Nicolas raconte l’épisode “Akim” aux jeunes, nous nous présentons et faisons rapidement connaissance. Stephan le blond aux yeux bleus, nous convie ce soir à une fête organisée pour l'anniversaire d'une de leur copine. C'est sympa et nous acceptons avec joie. Il ajoute en souriant qu'il y aura beaucoup de jolies filles, et que nous n'aurons pas de mal à nous faire de petites "amies". Cela fait rire tout le monde sauf moi! (Je te le jure, Zora!)
L'ami de Stephan nous dépose devant le grand hôtel et nous donne rendez-vous à la soirée. Le palace est encore plus impressionnant que dans mon souvenir. C'est une immense construction de pierre blanche à l'architecture soignée, avec des arcades et des sculptures à chaque étage.
Nous traversons les jardins de l'hôtel et Stephan se rend directement à la réception son passeport à la main pour nous réserver deux chambres,
Y: C'est “hyper” cool! Tu voulais une soirée, tu l'as!
N: C'est incroyable. Je n'ai jamais passé une journée pareille!
A l'intérieur du palace, c'est le grand luxe façon siècle dernier: Lustres gigantesques, tapis rouges et bois sculptés vernis...
Stephan dit que l'hôtel est complet. C'est étrange! Le grand hall est vide et toutes les clefs sont accrochées sur le panneau derrière le maître d'hôtel. Sans nous laisser le temps d'être déçus, le jeune roumain annonce que la soirée se déroule dans une polyclinique, et ajoute que nous pourrons y être logés gratuitement. Cela me dérange un peu pour les sacs. Nicolas répond que nous ne voulons pas déranger, mais Stephan réplique que son meilleur ami Florin y travaille, et que cela ne posera aucun problème. Nous pourrons même fermer la porte de la chambre à clef si nous le voulons... Après cette longue journée, tout se passe trop vite, et nous nous laissons aller à trouver notre affaire de plus en plus sympathique!
La polyclinique est à un petit kilomètre. Nous y arrivons en quelques minutes. C'est une vieille bâtisse blanche de trois étages. En attendant Florin sous le porche, nous faisons plus ample connaissance avec Stephan. Ce dernier habite à quelques pas d'ici et travaille au Dacia-Service de Vulcea comme garagiste. Il aime voyager et est allé à plusieurs reprises à l'étranger, au Moyen Orient notamment. Il est marié, comme l'indique l'alliance qu'il porte au doigt, mais sa femme souffrante, ne l'accompagnera pas à la petite fête de ce soir.
Nicolas est surexcité! Il fait le pitre et entame un strip-tease prétextant qu'il meurt de chaud! Stephan éclate de rire. Nous sommes en fin de journée et il fait plutôt frisquet. Je ne sais pas si Nic est réellement survolté ou s'il amuse la galerie, mais son comportement m'incite involontairement à garder la tête froide!
Nous apprenons que la fille qui fête son anniversaire s'appelle Andréa, et que son père est le patron de la polyclinique. Je m'étonne que nous puissions y passer la nuit et qu'il y ait une chambre de libre. Mais d'après Stephan, l'établissement ferme le week-end et personne ne risque donc de nous déranger. Je m'imagine les malades auxquels on dit de rentrer chez eux le vendredi soir pour revenir le lundi matin!
Florin fait enfin son apparition. Grand, "beau gosse", blond aux yeux bleus également, le jeune homme s'est mis sur son 31 pour la soirée et arbore fièrement son gilet blanc Lacoste. Stephan lui expose la situation et ils partent tout deux voir le père d'Andréa pour lui parler de nous.
Les deux jeunes roumains reviennent quelques minutes plus tard avec une paire de clefs, et nous conduisent dans une chambre au dernier étage d'un vieil escalier de bois au verni passé. Stephan est gêné,
Stephan: C'est pas luxe, mais...
Y: Ça ira, c'est super!
Dans la chambre on trouve trois petits lits métalliques sans draps, une vieille armoire et un lavabo. Stephan pousse un interrupteur datant de la dernière guerre et allume une ampoule pendue au plafond au bout d'un fil électrique tordu.
Stephan: Vous, préparer. Quand vous prêt, vous descendre. Florin fermer chambre avec clé.
Nic remercie chaleureusement Stephan et Florin qui redescendent aussitôt. A entendre la musique disco grimpant les étages, la soirée a déjà dû commencer. Il est bientôt 20h00 et la nuit tombe doucement. Nicolas met la tente à sécher sur le balcon tandis que je m'allonge sur l'un des matelas maculés de traces de bave et de sang à hauteur de tête,
Y: C'est génial! On va enfin pouvoir dormir dans un vrai lit cette nuit!
Je fouille au fond de mon sac pour prendre ma tenue de rechange. Le sweat-shirt n'est que humide mais mon pantalon lui, est complètement trempé!
N: Comment je vais m'habiller ce soir, je n'ai plus rien de propre?!
Y: Essaie de nettoyer le plus gros de ton pantalon en toile, ça devrait aller. Je te prête mon pull.
Je branche un vieux radiateur électrique rouillé et mets mon pantalon à sécher dessus après l'avoir essoré.
C'est la guerre pour laver nos chaussettes dans le lavabo, dont l'unique robinet ne débite que de l'eau froide. Je prends une bassine en fer traînant parterre, et la nettoie avant de m'y laver les pieds. Il reste du sang séché dedans!
Stephan monte à plusieurs reprises pour voir si tout se passe bien et explique que la soirée se déroule à l'étage en dessous, au deuxième. Nous le remercions, mais je pense que nous n'aurons pas de mal à trouver!
C'est une nouvelle fois la bagarre au lavabo pour se laver les cheveux et le torse. L'eau est de plus en plus froide (à peine 10°C). Entre deux coups de poings, Nicolas gonfle ses pectoraux et admire ses biceps dans la glace!
Mon pantalon est à moitié sec. Nous décrottons nos chaussures de marche et nous habillons,
Y: Qu'est-ce qu'on va lui offrir à la nana?
Nic fouille son sac et sort une palette de maquillage et du rouge à lèvre,
N: Ça ira ça?
Y: Impeccable! C'est la caverne d'Ali Baba ton sac!... Nicolas, tu me donnes le déodorant “s’te” plaît?
N: Tiens! Mais qu'est-ce que tu fais? Arrête!
Y: J'en mets dans mes pompes, elles puent trop!
N: T'es “con”, on va plus en avoir!
Y: Oui mais là, c'est un cas de force majeure!
N: Tu te rases toi?
Y: A l'eau froide? Non, je vais m'arracher la gueule! Et puis ce n'est que pour une soirée. Demain on repart sur les routes...
Avant de descendre à la soirée, je prends sur moi la sacoche antivol qui ne m'a jamais quitté depuis l’atterrissage, et pour cause, elle contient les billets d'avions, ma carte bleue, les dollars, les francs et nos passeports. En deux mots, la garantie de notre retour! Nous nous regardons une dernière fois sur le pas de la porte dans la grande glace de l'armoire,
N: On ne peut pas y aller comme ça?! On ne ressemble à rien!
Y: On s'en fout. Dans le noir, ça se verra pas!
Nicolas a sur lui le pantalon en toile "anciennement" noir qui ne l'a jamais quitté depuis le début du voyage, ses chaussures de marche boueuses, et mon pull en laine "anciennement" blanc. Pour ma part, j'ai un pantalon en toile vert à moitié trempé, un sweat-shirt vert chiffonné, et ma paire de pataugas puante aux pieds!
Nous descendons d'un étage et restons plantés dans la pénombre comme deux idiots devant la porte de la soirée. La "boum" a lieu dans la salle d'attente de la clinique. On devine des silhouettes danser sur de la house-music démodée à travers la vitre opaque de la porte. Nous n'osons pas ouvrir,
Y: Où on s'embarque là?!
N: Ça me rappelle ma jeunesse, les boums. (Soupir)
Y: Arrête, tu vas me faire pleurer!
N: Vas-y Meulière, ouvre!
Y: Pourquoi moi?
N: Parce que!
Y: Je te préviens, ça va nous faire tout drôle!
Nous rigolons comme deux gamins prêts à mettre les pieds dans leur première surprise partie. Nicolas trouve la solution à notre embarras. Il ouvre la porte et me pousse violemment à l'intérieur. Tout le monde s'arrête de danser et nous regarde fixement... Ambiance!
Stephan arrive heureusement aussitôt et nous présente à Andréa qu'il va chercher dans la pièce éclairée d'à côté. Nicolas lui offre ses cadeaux d'anniversaire et elle nous embrasse tendrement. Elle est ravissante.
Les jeunes se remettent en cercle et dansent dans le noir sur la musique débitée par un vieux radio K7 à enceintes amovibles 2x3W, sous les lumières colorées d'une rampe de spots à impulsion sonore. Un homme d'une cinquantaine d'années "bien portant", vient vers nous les bras écartés en arborant un large sourire. C'est le père d'Andréa, ravi de nous avoir chez lui. Il nous emmène sur-le-champ à un grand buffet et nous invite à nous y servir copieusement. Cela faisait longtemps que je n'avais pas vu autant de nourriture d'un coup! Il y a de tout, essentiellement de la charcuterie de porc, du poulet et des chips. Nous faisons plus ample connaissance avec le père d'Andréa qui nous adopte tout de suite, et nous sert deux grands verres de bière à la pression.
N: Meulière, c'est génial, c’est la vie de château!
Y: Mouais...
La soirée se déroule merveilleusement bien. Lors d'une tournée générale, nous ne sommes que mieux appréciés lorsque tout le monde s'aperçoit que nous connaissons déjà la tuica, l’alcool national roumain (prononcer tsuica). Le père nous prend alors par le bras et nous emmène dans une petite pièce où il entrepose sa cuvée personnelle dans un vieux tonneau. Il en sert deux verres que nous dégustons avec cérémonie pour lui faire honneur.
Nous avons droit à "la vedette". Nicolas lui, est survolté! Il aime être le centre d'attraction et c'est un rôle qu'il tient admirablement bien. Il remonte à la chambre prendre sa fiole de gnôle faite maison, et en fait goûter à qui veut. Pour ma part, je reste dans la pièce principale et danse en cercle avec les autres sur la même K7 en continu, en faisant de mon mieux pour ne pas me faire remarquer (mes copines disent que j'ai une manière à la fois unique et “hyper” sexy de bouger... Tout un programme!). Un roumain typé italien, sans doute le Fonzy du coin, se démène au milieu du cercle dans une pâle imitation de John Travolta. Tout serait parfait si le jeune roumain ne me lançait pas des regards provocateurs et des coups de coudes dans le genre “branleur” de coin de rue marquant son territoire. Aujourd'hui je trouve cela amusant mais avec cinq ans de moins, je n'aurais rêvé que de lui mettre mon pied dans la "tronche"... Enfin, il n'y a pas "mort d'homme" et je retourne à la cuisine me servir un verre...
Quel que soit l'endroit où je me trouve, je n'entends que des gens réclamer Nicolas. Tout le monde l'adore et il passe une super soirée. Le père d'Andréa me prend par le bras et m'invite dans une salle annexe pour y boire du “splitz” avec un ami à lui. Le “splitz” est un mélange de vin blanc et d'eau de “seltz”, d'autant plus dangereux que cela se boit comme du petit lait! Nous discutons de choses et d'autres, des différences de niveaux de vie entre la France et la Roumanie, et je commence à voir trouble au bout d'une dizaine de verres.
Andréa ouvre la porte. Elle m'a cherché dans toute la maison et veut que j'aille danser avec elle. J'en profite pour fausser compagnie à son père et rejoindre Nicolas. Nous sommes sollicités de partout, surtout Nic, et avons tous les deux un sérieux coup dans l'aile, surtout moi! Nous sommes assis sur un lit dans une des chambres de la polyclinique, et avons quasiment tout le monde autour de nous, attendant de boire les paroles de Nicolas,
Y: Ça va?
N: Génial!... Tu vois la nana là? J'ai eu un flirt avec elle!
Y: Elle est canon!
N: Elles sont super farouches dans ce pays! Mais je crois comprendre qu'elle veut que je dorme chez elle.
Y: Ouais, bien sûr. (Soupir)
N: Ça te dérange pas?
Y: Bien voyons! Le problème avec toi, c'est que tu ne pars pas en "baroud" avec un copain, tu pars avec ta "bitte"!
N: Non, on reste ensemble. Je ne pars pas avec ma "bitte"! (Vexé)... Tu sais que je n'aime pas dire ça mais t'es mon “pote”, mon vrai “pote”. Et il n'y a qu'avec toi qu'il m'arrive des trucs pareils!
Nicolas se tourne alors vers sa "cour" en me prenant par les épaules. Il marque un temps d'arrêt comme pour demander le silence général, et déclare à tout le monde sur un ton plein d'éloge que je suis son meilleur ami!
Y: Touchez ma bosse, Monseigneur...
Stephan nous rejoint sur le lit. Il souhaite nous inviter chez lui la nuit prochaine. Je le remercie chaleureusement pour tout, et lui explique désolé que nous devons malheureusement reprendre la route demain.
Y: Bon, je te laisse avec ton auditoire! Je vais me boire une bière. J'ai la gorge sèche pour toi!...
Je jette un œil à ma montre, déjà 3h00! Je me demande comment nous restons debout après une journée pareille. Appuyé contre le mur de la cuisine, je bois ma bière en songeant à tout ce qui nous est arrivé depuis ce matin, quand une femme d'un "certain" âge vient à ma rencontre,
Elle: Bonsoir, je suis la mère de Dana. Vous devez être Yves. Elle m'a beaucoup parlé de vous... (Ho! Ho!)
Dana est une fille que j'ai invitée à danser en début de soirée à la demande d'Andréa. En deux mots, c'est "Miss OK-Podium" avec une grosse pointe de romantisme, et une poignée de "je suis timide mais je ne veux pas me soigner". Je lui ai parlé pendant deux slows pour lui donner confiance en elle, et elle ne m'a plus lâché de la soirée. Heureusement, ses parents lui ont dit de rentrer à minuit et j’ai pu échapper à l’histoire de sa vie.
Sa mère entame un long monologue sur elle. Je fais semblant de l'écouter tout en me demandant ce qu’elle cherche. Sa fille lui a parlé de deux français adorables invités à la soirée. Constatant au bout de quelques minutes que je ne lui tends aucune perche, la roumaine se décide à jouer cartes sur table,
Elle: Lorsque mon mari a entendu parler de vous, il m'a demandé de venir vous proposer une affaire. Je sens que vous êtes des garçons dignes de confiance. Voilà, nous avons beaucoup d'argent et nous voudrions acheter une voiture à l'étranger.
Y: Et alors?! (Ouf! Pendant une seconde, j'ai cru qu'ils voulaient me marier leur fille!)
Elle: Mon mari veut que vous lui rameniez une voiture en Roumanie et propose de tout payer. Il vous offrira bien sûr le billet d'avion retour en France.
Je fais semblant de réfléchir quelques secondes,
Y: Non merci, mais cela ne nous intéresse pas...
La mère de Dana reste encore une minute par politesse et s'éclipse. Nicolas me retrouve tandis que je me tire une "Nième" bière à la pression,
N: Ça va? (Embarrassé)
Y: “Impec”! Tu viens de rater l'affaire du siècle! Ça t'aurais dit de faire taxi?
N: Hein?!
Y: Je t'expliquerai.
N: Tout à l'heure, j'ai vu Stephan devant la chambre.
Y: Qu'est-ce qu'il faisait?
N: Il se rinçait la bouche je crois... Je lui ai donné 5$, j'ai bien fait?
Y: Pourquoi t'as fait ça?
N: Parce que j'avais envie, j'ai bien fait?
Y: Ouais, c'est super...
Cela me titille que la chambre ne soit pas fermée...
Il est bientôt 5h00 du matin. Je rejoins Nicolas assis à discuter de la France avec des jeunes absorbés par ses paroles,
Y: Toi ça va?
N: Ouais, ouais. Je suis allé dans la chambre tout à l'heure pour vérifier que tout allait bien. Tu vas y faire un saut?
Je grimpe les escaliers quatre à quatre, pris subitement par un mauvais pressentiment. J'ouvre la porte de la chambre. Je pousse l'interrupteur... J'ai l'étrange impression dès le premier coup œil que les affaires ont été bougées. Mon cœur s'emballe! Je fais un rapide tour des lieux. Où est le sac photo?... Ce n'est pas vrai! Je regarde sous les lits, dans nos sacs à dos... Il a disparu!
De retour en bas,
Y: Nicolas, tu l'avais mis où le sac photo?
N: Sous le lit de droite, pourquoi?
Y: Il n'y est plus!
N: Attends, je monte...
Dans la chambre,
Y: Alors?
Nicolas regarde partout,
N: On nous l'a volé!
C'est la catastrophe. L'appareil photo, le flash, les pellicules plus rien, tout a disparu! Nicolas reste serein. J'en pleurerai de nervosité. Il faut agir très vite!
Y: Je descends!
N: Attends Yves, tu vas t'énerver.
Y: Ne t'inquiète pas Nic (avec un sourire forcé). Je suis cool!
Je dévale les escaliers, souris malgré moi aux jeunes de la soirée et ramène le père d'Andréa en haut. Le roumain reste devant la porte de la chambre sans savoir quoi dire. Je regarde son visage? Je connais ses limites!... Nicolas impassible, se mordille la lèvre inférieure les yeux dans le vide,
N: Laisse tomber Yves, on peut faire une croix dessus!
Y: Non, non, non. Tu vas descendre et tu vas dire à tout le monde qu'on nous a volé notre matériel photo!
N: Ça n'avancera à rien d'autre que de foutre leur soirée en l'air?!
Nicolas est incroyablement calme. Il s'est déjà fait une raison. Je suis stupéfait par son fatalisme!
Y: Je ne lâcherai pas le morceau comme ça, Nic. On va faire comme je te dis...
La nouvelle se répand à la vitesse de l'éclair. Les jeunes sont catastrophés pour nous. Nous gâchons effectivement leur soirée, mais je dois avouer que c'est le cadet de mes soucis... Je reste à l'écart pour observer ce qui se passe tandis que tout le monde s'agglutine autour de Nicolas.
Florin se précipite dans l'arrière salle sombre et se met à "engueuler" très nerveusement un jeune que je ne connais pas. Je le laisse terminer, puis l'emmène à l'extérieur en le prenant fermement par les épaules. Florin se laisse traîner dehors sans résister. Je lui fais clairement comprendre que je suis prêt à tout pour récupérer notre matériel. Je lui dis que je sais qu'il sait qui nous a volés, et lui conseille de résoudre ce petit problème rapidement, sinon je l'emmène directement à la police. J'ai une main sur ses épaules, l'autre sur sa poitrine, et peux sentir son cœur battre la chamade. C'est très bon signe!
Avant de le laisser repartir, je lui explique que je ne suis pas un “mauvais garçon.” Dès que j'aurai récupéré le matériel photo, nous nous en irons comme nous sommes venus, sans passer par la police.
Florin: OK. Dans une heure. Pas de problème. Pas aller police, OK?
Y: OK. “No problème”!
Je le laisse retourner à l'intérieur et m'assois dans les escaliers face à la porte, pour surveiller qui sort.
Les minutes passent. Une jeune fille vient me voir et demande avec sympathie si "ça va". Elle est désolée et me fait la conversation. Florin passe la porte entre temps avec sa copine, et s'en va. J'attends une minute, m'excuse auprès de la jeune roumaine et rattrape Florin dans la rue. Dans une brève discussion en anglais durant laquelle sa copine lui sert d'interprète, Florin explique tête baissée qu'il ne peut rien faire pour le moment. Je sens les mailles de mon filet se relâcher!
Y: Je veux te trouver demain devant la clinique à 11h00. Sinon j'irai directement à la police. C'est clair?!
Florin: OK...
Le rendez-vous est donné et je les laisse repartir dans la nuit...
Je remonte exténué et complètement saoul dans la chambre, pour essayer de récupérer un tant soit peu de cette journée aussi mouvementée qu'interminable. Nic a heureusement encore suffisamment de tonus pour rester à la soirée et tenter de résoudre nos affaires... Je m'endors...
Nicolas entre dans la chambre. Je m'arrache difficilement de mon demi-sommeil,
N: Tu récupères?
Y: Je suis dans le cirage. Il faut que je dorme. On a une dure journée demain. Il y aura du nouveau à 11h00, j'ai un rendez-vous!
N: Comment?!
Y: Peux pas t'en parler tout de suite (J'ai du mal à mettre de l'ordre dans mes idées). J'ai entendu des cris, qu'est-ce qu'il s'est passé?
N: Stephan est revenu tout à l'heure. Tout le monde s'en est pris à lui en le traitant de voleur. Il s'est mis à gueuler sur deux-trois mecs pour se venger et il est reparti aussi sec.
Y: C'est mauvais, ça! Soit c'est lui le coupable et ils sont plusieurs dans le coup, soit c'est pas lui et on est encore plus mal barré.
N: Je te laisse dormir mais il va bientôt falloir qu'on dégage. Le père d'Andréa nous vire. Il ne veut pas d'histoire avec la police dans sa clinique. C'est incroyable à quel point les gens ont peur des flics dans ce pays! Helena, la fille avec qui j'ai flirté, m'a proposé qu'on aille chez elle. Ça ne lui pose pas de problème.
Y: OK, super, Nic! (A moitié endormi)
N: Allez, essaie de dormir...
Nic revient une demi-heure plus tard, peut-être une heure je ne sais pas,
N: Yves, réveille-toi! Il faut qu'on se tire. Le père d'Andréa est en train de mettre tout le monde dehors!
Trop fatigué... J'ai du mal à faire surface. Il faut que je me reprenne... Assis sur le bord du lit... Je n'arrive pas à ouvrir les yeux. J'ai l'impression de me réveiller dans un cauchemar. C'est la réalité! Le matériel photo. Il faut agir!... J'essaie désespérément de reprendre le dessus,
N: Dépêche-toi Yves, s'il te plaît. Sorin et Helena nous attendent en bas.
Y: Sorin?
N: C'est son frère.
Nicolas plie la tente, range son sac, et fait le mien dans la foulée. J'enfile laborieusement mon blouson. Nic me met mon sac sur le dos et nous prenons les escaliers,
N: Yves, ça va? Tu vois les marches?
Y: Ça va aller, merci. (Les yeux mi clos)
N: Allez viens! Un petit effort. Dans 20 minutes, tu es au lit!
Il est 6h30. Le jour se lève. La fraîcheur du matin me donne un petit coup de fouet, malheureusement éphémère. Nicolas marche devant avec Helena et Sorin. Je suis derrière les yeux fermés.
Nous traversons la ville et arrivons un quart d'heure plus tard à leur appartement. Ils habitent dans une cité, en face du restaurant "aux sodas sans bulles!"
Helena déplie le canapé du salon et fait le lit... Ma vue se brouille. J'ai la tête qui tourne... Nic me déshabille et me coule sous les draps. Je n'ai que la force et la présence d'esprit de les remercier Helena et lui, et de mettre ma montre à sonner pour 10h30... Je m'endors sur-le-champ...
DIMANCHE 19 AVRIL, 10h00
Je me lève d'un bond, les nerfs à fleur de peau. Où sommes nous? Ça y est, ça me revient. Le matériel photo, l'appartement d'Helena, le "cauchemar" continue!
Après seulement trois heures de sommeil profond, j'ai l'impression d'avoir totalement récupéré. Nicolas dort encore, et pour cause! Sans lui, nous serions en train de dormir sous les ponts à l'heure qu'il est! Je me lève du canapé-lit en faisant attention de ne pas le réveiller.
Nous avons dormi dans le salon. Je m'habille et m'attarde sur le mobilier très "vieille France" qui meuble la pièce. Une nappe de dentelle est posée sur la table en bois de la salle à manger. Des souvenirs, des bibelots et des photos de famille ornent chaque meuble et étagère. Au coin près de la porte, siège un énorme bloc de carrelage de toutes les couleurs grimpant jusqu'au plafond. C'est le chauffage.
Helena et Sorin sont déjà debout, à croire qu'ils ne se sont pas couchés! Helena est une jolie jeune fille d'une vingtaine d'année. Brune, cheveux longs, très fine, de taille moyenne, la jeune roumaine a des yeux magnifiques et déjà le regard d'une femme. Son frère Sorin lui, ne semble pas pouvoir faire de mal à une mouche. De taille moyenne et très fin également, il a le même âge que sa sœur et pourtant son visage est celui d'un enfant, accentué par un regard rêveur et de longs cheveux bouclés.
Nicolas se réveille difficilement avec un mal de tête terrible. Helena lui apporte deux comprimés et un verre d'eau,
Y: T'as bien dormi?
N: J'ai la barre Meul, avec un grand “B”!
Y: Moi ça va!
N: Je suis content pour toi!
Je remercie une nouvelle fois Helena et Sorin de leur hospitalité, et fais connaissance de leur mère, une petite dame adorable toute de noir vêtue. Leur mère est désolée de ce qui arrive et nous embrasse chaleureusement: "Vous êtes ici chez vous..."
Nic se lève. Helena replie le canapé-lit et nous invite à prendre le petit déjeuner dans la cuisine.
Tout le monde est très souriant mais j’ai beau faire tous les efforts du monde, je n'arrive pas à faire bonne figure. Nicolas lui, est serein. On vient de lui voler pour 15.000Fr de matériel photo, et lui, il relativise! Ce qui le contrarie le plus dans cette histoire, c'est d'avoir perdu les pellicules! Je le prends à part et lui explique en détail mon histoire de rendez-vous avec Florin à 11h00 à la clinique...
La petite dame souriante et toute ridée qui vient d'entrer n'est autre que la grand-mère de la famille. Elle me fait littéralement fondre et nous fait de grosses bises sous œil amusé de sa fille et de ses petits enfants. Elle dit qu'elle est charmée de "d’embrasser d'aussi beaux et robustes gaillards"...
10h45, ma montre sonne. Nicolas est plongé entre deux tartines dans son bol de lait. Ce matin je n'ai pu avaler que de l'eau, un bon litre pour être exact que j'ai bu dans un ex pot de crème fraîche faisant office de bol,
Y: Bon, Nic, j'y vais!
N: Attends-moi, on ne sait jamais?
Y: Je préfère y aller seul. C'est cool, ne t'inquiète pas.
N: Ecoute, tu vas devant. Je pars d'ici vers 11h00, OK?
Y: Parfait!
Je dis au revoir à Sorin et Helena. Je salue respectueusement leur mère et leur grand mère, et referme la porte derrière moi. La cage d'escalier est encore en chantier. Je repère la porte de l'appartement, l'immeuble de la cité, et prends la route de la clinique.
Le soleil brille dans un ciel sans nuage. Je fais le vide pour avoir les idées les plus claires possibles et prie superstitieusement mes pendentifs de nous protéger et nous guider pour la suite des événements. Nous n'allons pas avoir droit à l'erreur!
Je regarde régulièrement derrière moi pour voir si l'on me suit et enfile ma paire de gants de sécurité. Mal rasé dans mon gros blouson rapiécé, je fais complètement couleur locale dans les rues presque désertes de la ville...
11h00, j'arrive à la clinique. Il n'y a personne. Ce n'est ni une surprise ni une déception. Je ne voulais pas l'admettre mais j'étais sûr que Florin ne serait pas au rendez-vous! Je fouille les environs, un jardin, un terrain vague, au cas où le voleur se serait débarrassé des pellicules ou du sac lui-même, trop voyant... Je ne trouve rien.
Assis sur le perron de la vieille bâtisse, j'attends tous les sens en éveil dans la rue déserte, me rappelant chaque visage de la veille à la recherche d’un indice qui pourrait nous aider. J'ai beau envisager tous les cas de figure, ils sont au moins deux dans le coup. Hier soir, le voleur n'a pas descendu les escaliers de la polyclinique avec le sac photo en bandoulière. Et il n'a pas non plus pris le risque de le jeter par la fenêtre de la chambre sans l'aide d'un complice pour le réceptionner trois étages plus bas.
Nicolas et Sorin arrivent un quart d'heure plus tard sur le trottoir d'en face,
N: Alors?
Y: Comme tu vois...
Nic explique à Sorin que nous avions rendez-vous avec Florin, et lui demande s'il sait où ce dernier habite: Sa maison est à deux kilomètres d'ici, dans le quartier pauvre de Calimanesti. Sorin va nous y conduire...
Nous nous arrêtons en chemin devant le centre téléphonique de la ville, fermé le dimanche. Ce n'est pas encore aujourd'hui que nous pourrons appeler en France, ce qui n'est pas plus mal vu l'état de nerfs dans lequel nous nous trouvons. Sorin téléphone d’une cabine à Dana, la "chiante romantique" d'hier soir. Elle parle très bien l'anglais, un peu le français, et pourra nous servir d'interprète au besoin... Je me demande si c'est réellement une bonne idée!
Plus je pense au vol du matériel photo, plus je déprime. Je me vois mal rester une semaine supplémentaire en Roumanie dans cet état d'esprit. C'est comme si notre "aventure" s'arrêtait là, dans cette ville,
N: Eh Yves, je préfère quand tu souris!
Y: Je voudrais bien mais je n'y arrive pas. Ça me bouffe!
N: Tu sais, ce vol, ce n'est pas la fin du monde, il faut relativiser! Ça va peut-être te paraître idiot mais quand j'ai travaillé en rééducation, j'ai appris pas mal de choses. A force de m'occuper de gens cliniquement morts, j'ai commencé à comprendre le sens de la vie. Cet appareil photo, ce n'est rien! Jusqu'à aujourd'hui on a vécu un voyage d'enfer, et il nous reste une semaine pour nous éclater encore plus!
Y: T’es un mec génial! En fait quand j'y repense, ce qui me sabre le plus, c'est que ce soit ton matériel et non le mien. Je me suis fait avoir comme un bleu!
N: Ecoute moi bien John Fitzgerald MacMeulière. Le “matos”, je l'ai laissé de bon cœur dans la chambre hier soir. Tu n'as rien à te reprocher!
Y: John Fitzgerald MacMeulière, c'est nouveau ça?!
N: Souris MeulZen, j'en ai encore plein d'autres pour toi!
Sorin raccroche le téléphone. Dana ne va pas tarder. Assis au bord de la route à l'attendre, je repense à ce que Nicolas vient de dire: Relativiser, ne pas être matérialiste, ne plus être dépendant de la "pierre". C'est certainement la route du vrai bonheur. Là où la réelle richesse n'est pas dans ton portefeuille, mais dans ta tête et dans ton cœur. Mais peut-on réellement trouver le bonheur dans une société de consommation et ce que cela implique, une société dans laquelle nous jouons implicitement tous le même jeu dont la règle est de vivre au détriment d'un autre? Si oui, peut-on être heureux et garder les yeux ouverts?!… Mais je m'égare, Dana vient d'arriver dans son petit survêtement rose. Et je sens qu'en fait de bonheur, je vais connaître "l'enfer"!
Nous prenons la route du quartier pauvre de la ville. Nic et Sorin ouvrent la marche tandis qu’à l'arrière, Dana ne cesse de me rabâcher ses cours de français. "J'ai appris ça, et comment on dit ça, et ça, et encore ça?..."
N: Ça va? Elle ne te prend pas trop la tête?
Y: C'est assez complexe. Mon "Moi" me répète sans cesse qu'elle ne veut que notre bien pour empêcher mon "Surmoi" de lui exploser à la tronche! (Soupir)
Dana: Peut-être je parle trop? C'est pas le moment je pose des questions?
Y: Oui, c'est un peu ça!
Nous croisons plus loin deux des copains de Stephan, qui bien sûr ne sont au courant de rien derrière leur petit gilet Lacoste de minet et leurs mocassins vernis. Je leur fais comprendre clairement qu'il vaut mieux pour leur "tronche de premier de la classe", que je n'apprenne pas qu'ils sont impliqués de près ou de loin dans le vol de notre matériel photo.
N: Calme-toi Yves! (Amusé)
Je ne supporte pas de les voir se pavaner dans leurs fringues comme des coqs de basse-cour dans un pays où chacun s'habille comme il peut. Ils me rappellent un étudiant que j'ai vu à la télévision un jour, un pauvre garçon "bon chic bon genre" avec un foulard autour du cou et une paire de “westons” aux pieds. Interviewé sur les Champs Elysées, il dit au journaliste l'air satisfait "qu'il y a deux types de gens, ceux qui portent des “westons”, et ceux qui les regardent par la vitrine..." En l'écoutant je me suis dit: "grave, très grave!" Et je lui ai souhaité de mourir de sa belle mort avec aussi peu d'esprit qu'il en montra devant les caméras, pour lui éviter de comprendre au seuil de sa mort ce qu'il aura raté de la vie...
Nous tombons une minute plus tard comme un fait exprès sur le père d'Andréa. Ce dernier n'ose même pas nous regarder dans les yeux. Il détourne le regard et fait comme s'il ne nous connaissait pas lorsque nous allons lui serrer la main... Je ne sais pas quoi ressentir. J'ai au premier abord envie de le détester, mais on ne peut pas lui jeter la pierre impunément. Sa réaction bien que révoltante, est le fruit conjugué de sa faiblesse et des années de totalitarisme qu'il a subies et continue d'endurer dans son pays. Une fois sa dignité perdue, il est devenu sa propre prison...
Deux pâtés de maisons plus loin, la série continue! Nous rencontrons un homme d'une quarantaine d'année relativement bien habillé, avec un sac à commission vide à la main. Dana nous présente son père, "l'homme qui envoie sa femme à une soirée de jeunes pour faire des affaires avec les copains de sa fille!" Lorsqu'elle lui explique que nous nous sommes fait voler notre matériel photo, il nous dit d'un ton satisfait avec un large sourire: "That is Roumania!" ("C'est ça la Roumanie!"). Je le regarde en souriant, et lui réponds qu'il est gentil! Comprenant ce que je ressens, Nicolas me redemande de rester cool. En quittant le roumain, je lui serre la main avec d'autant plus de compassion que je me demande sur le moment qui est le plus à plaindre. Nous qui nous sommes fait voler? Ou lui qui considère vivre dans un pays de voleurs?!...
Nous sortons de la ville et arrivons enfin à l'entrée du quartier gitan,
N: Tu vas pouvoir te défouler Yves. On est juste en face de la maison d'Akim!
Y: Il ne manquerait plus que lui pour compléter la fête!
Sorin: Je suis désolé, je ne sais pas exactement où Florin habite.
J'accoste un jeune sur le trottoir et lui demande où est la maison de Florin. Le roumain désigne du doigt un chemin de terre boueux bordé d'habitations bancales, grimpant dans la colline,
Le jeune roumain: Este la ultima de la strada! ("C'est la dernière de la rue!")
Y: Multumezc ("merci")...
Il est midi passé et nous pressons le pas dans la bouillasse. La rue de terre grimpe le long d'un ruisseau conduisant des eaux ménagères. Chaque minute qui s'écoule augmente la probabilité que nous ne retrouvions pas notre matériel.
Il est bien difficile de ne pas se faire remarquer sur ce chemin de boue et de caillasse serpentant entre les habitations en bois vermoulu. Toutes les trois clôtures branlantes, un chien-loup aboie et montre les crocs en tirant sur sa chaîne à s'en étrangler, alors qu'aux fenêtres des cabanes et des maisons, les rideaux déchirés bougent systématiquement sur notre passage...
Lorsque nous arrivons enfin à la "ultima casa de la strada" dans un concert d'aboiements et de hurlements à la mort, Florin est déjà sur le pas de sa porte "tout d'habit de minet vêtu". Nous le sentons inquiet, cherchant à se dérober. Derrière lui, je reconnais deux gitans qui étaient à la soirée d'hier. Je me souviens bien de ces deux frères avec lesquels le contact était tout de suite passé à cause de l'air de famille que j'ai avec eux. Comme promis la veille au soir autour d'une bière, ils nous offrent chaleureusement une bouteille de Tuica faite maison avec un large sourire. Les deux gitans partis hier soir en début de soirée, ne sont pas du tout au courant du vol. Ils semblent sincèrement désolés et proposent spontanément de nous aider en apprenant la nouvelle. Florin habite chez eux... Pendant la conversation, Dana joue les interprètes sans que personne lui demande quoi que ce soit,
Y: (En aparté) Elle se croit dans un épisode de Starky et Hutch. On n'aurait jamais dû l'appeler! Tu vas voir qu'elle ne va plus nous lâcher maintenant.
N: Sois gentil avec elle, MacMeul. Elle est folle de toi!
Florin détourne sans cesse la tête pour ne pas croiser nos regards. Il ne sait pas quoi répondre lorsque je lui demande pourquoi il n'était pas à notre rendez-vous de ce matin. Il en sait plus sur notre histoire qu'il veut le laisser croire, et joue la politique de l'autruche en espérant que nous lâchions l'affaire. Je hausse le ton et parle de police pour lui faire peur tandis que Nicolas l'appâte en proposant une récompense de 500$ à qui nous rapportera le matériel. Nic a la bonne idée d'ajouter que nous sommes prêts à ne retrouver que les pellicules, en insistant sur le fait que l'appareil photo est hors d'usage. Nous nous jetons un coup œil complice. Si quelqu'un arrive avec les pellicules, nous arriverons bien à nous débrouiller pour qu'il avoue où se trouve le reste!
Florin va craquer. C'est le bon moment! Je fais semblant de m'énerver et de vouloir l'emmener au poste de police alors que Nicolas fait mine de me retenir,
Y: Il nous reste une semaine avant de reprendre l'avion et nous sommes prêts à tout pour récupérer notre bien. Y compris à mettre tout le monde dans la merde, et toi en premier!
Florin: C'est Stephan!
Nicolas demande à Florin de répéter?! Nous n'arrivons pas à le croire! Le jeune roumain réplique gêné qu'il en est certain!
Les deux frères sont consternés. Stephan, qu'ils connaissent uniquement par l'intermédiaire de Florin, a dormi chez eux cette nuit, et cela les révolte! Nicolae, l'aîné des deux gitans, l'a vu quitter la maison avant l'aube. Lorsqu'il a voulu le rattraper pour lui demander pourquoi il partait si tôt, Stephan a pris étrangement ses jambes à son cou.
N: Il avait un sac sur lui?
Nicolae: Da!
Y: C'était un sac noir?
Nicolae est désolé. Il faisait presque noir et comme l'on dit même en Roumanie, "la nuit, tous les chats sont gris!"
Florin est de plus en plus embarrassé. Il faut que nous jouions finement. Nicolas "s'emporte" et nous apprenons que Stephan habite à Rimnicu Vulcea à 34 km d'ici. Nic s'assoit découragé sur une grosse pierre soutenant la clôture de la maison,
N: 34 kilomètres?!... Un Dimanche?!... (Soupir)
Je n'arrive toujours pas à croire que Stephan est notre voleur. Mais c'est notre seule piste sérieuse et dans cette expectative, Florin serait le complice désigné!
Sorin me dit qu'un car passe à 13h30 et arrive à Rimnicu Vulcea à 14h00. Je le remercie mais ce sera trop tard. Chaque minute compte! Porté par les nerfs, je continue de batailler pour trouver une solution. Je propose même de payer quelqu'un pour nous emmener à Vulcea en voiture mais personne n'a de véhicule. Quand après un léger blanc,
Florin: Nico peut vous emmener là-bas. Lui, il a une voiture.
Y: Nico?
Dana: Il était avec nous chez Andréa hier. Je ne l'aime pas. C'est un mauvais garçon. Il est un ami de Florin.
Y: (En aparté) Ça promet!
Nico habite plus bas avec ses frères, sur la route de Vulcea. Nicolae le gitan propose de nous accompagner pour nous aider. Nic se relève difficilement la mine dépitée,
N: Yves, tu vas y aller seul. Je te fais confiance. J'ai trop mal à la tête.
Y: Tu rigoles? Tu viens avec moi. On est une équipe!
N: On n'est même pas sûr que ce soit Stephan qui ait fait le coup...
Y: Et alors?! C'est notre seule chance! Et si c'est bien lui, je n'arriverai pas à ramener le “matos” tout seul. Tu dois venir avec moi!
Nicolas acquiesce et demande à Sorin de garder les sacs chez lui le temps que nous réglions cette affaire. Je le remercie pour tout, et ajoute que ce n'est pas la peine qu'il se risque à venir avec nous. Sorin nous dit donc au revoir une fois devant la maison de bois de Nico, et s'éloigne en nous souhaitant bonne chance. J’en profite pour proposer à Dana de rentrer chez elle, mais elle préfère rester avec nous,
Y: (En aparté) Gentille mais collante!
N: Laisse couler Meul! Elle ne courra pas assez vite pour suivre la voiture!
Florin s'en va parler à Nico, couché sous sa Fiat 121 dans le jardin mal entretenu bordant la maison,
Y: Avec le bol qu'on a, sa caisse est en panne!
Un jeune d'une vingtaine d'années apparaît soudainement à la fenêtre par laquelle s'échappe de la musique disco. Le roumain nous dévisage avec insistance,
Y: C’est la K7 d’hier!
N: C'est son frère ça?!
Y: Ambiance!
Dana: Je n'aime pas Nico car il est voyou et pas confiance.
Y: Tu veux dire "pas digne de confiance"?
Dana: Oui, pas digne de confiance.
Y: Merci Dana, mais je t'assure que tu peux rentrer chez toi maintenant.
Dana: Non, je préfère aider vous...
J'ai envie de lui demander si elle n'a pas de maison,
N: T'as pas de maison, ou quoi?!
Dana: Si! J'ai une grande maison. Cela se dit un pavillon, n’est-ce pas?
Y: J'en peux plus! Tu me saoules avec tes questions!
Dana: Saoules? C'est quoi?
Y: Dis-lui Nic!
N: T'as pas de maison ou quoi?!
Nico sort du dessous de sa voiture au milieu de notre fou rire pour nous jeter un œil,
Y: C'est pas vrai?! Il ne manquait plus que lui!
N: Tu le connais?
Y: C'est le Travolta de la soirée d'hier. Je t'en ai parlé en coup de vent.
Nous nous saluons d'un signe de tête sans nous décocher un sourire. Florin soucieux, nous demande d'entrer le temps que Nico finisse de réparer sa voiture. Le roumain en a pour un quart d'heure, après quoi il nous emmènera à Vulcea...
Nous attendons tous assis en silence autour d'une vieille table en bois dans une salle à manger obscure. Dana se décide enfin au bout d'un quart d’heure à abandonner son "rôle de diplomate" (pour reprendre son expression!). Elle laisse son numéro avant de partir, et insiste bien pour que nous lui téléphonions dès notre retour,
N: Tu peux compter sur nous!
Je sors mon carnet de note et rédige la suite de "nos aventures",
N: Au fait Yves, qu'est-ce qu'il répare exactement sur sa bagnole?
Y: Un étrier de frein je crois. Ça promet pour la route!
J'écris pour me détendre. Nicolae le gitan attend tranquillement dans son coin la suite des événements. Nic ferme les yeux en espérant que sa migraine disparaisse. Et Florin plus angoissé que jamais, fait constamment la navette entre Nico et nous... Florin me demande plusieurs fois ce que nous ferons quand nous aurons découvert le coupable et récupéré notre matériel. Je lui réponds que nous nous en irons comme nous sommes venus, sans aller porter plainte à la police.
Nico a demandé à son frère de rester nous surveiller. Grand, sec, une tête de malfrat, le jeune roumain assis face à nous bat le rythme de la musique qui s'échappe péniblement du poste radio K7 “2x3W” qui a servi de sono à la soirée d'hier. Nous avons droit à une rétrospective disco. L'angoisse!
La pièce est sombre et j'ai du mal à relire ce que j'écris. Je lève les yeux de temps à autre et croise le regard fixe du frère de Nico qui cherche à nous impressionner en prenant des airs de tueur. Une allumette au coin de la bouche, le jeune roumain bouge légèrement la tête au rythme de la musique sans jamais nous quitter des yeux. On se croirait dans un mauvais film!
N: Ça commence à me prendre la tête, Yves!
Je regarde ma montre,
Y: Ça fait une demi-heure qu'on poireaute ici!
Nico passe devant la fenêtre au moment où je m'apprête excédé, à aller aux nouvelles. Florin lui emboîte le pas pour revenir deux secondes plus tard,
Florin: Nico veut vous voir!
Nous le rejoignons dehors au-dessus d'un évier fendu dans lequel il se lave les mains,
Nico: How much dollars? ("Combien de dollars?")
Y: How much dollars what? ("Combien de dollars quoi?")
Nico: Go to Vulcea! ("Pour aller à Vulcea!")
Le roumain continue de se laver méticuleusement les mains sans jamais me regarder. Je jette un coup œil à Nicolas,
Y: 5 Dollars!
Nico: Go and come back?! ("Allez et revenir?!", agressif)
Y: Da!
Nico: Too little! ("Pas assez!", toujours sans me regarder)... 15 dollars!
Y: Il m'énerve cet “enfoiré”!
Un nouveau coup œil avec Nic. Je me calme,
Y: 7 dollars!
Nico: TOO LITTLE! Benzine, expensive! ("Essence, cher!")... 1