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Brèves de comptoir
A partir d'anecdotes vécues,
l'auteur commente de façon imagée, les comportements et les rapports
humains…
AUTEUR : Nicolas
POITOU
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1 - Les
feux clignotants.
C’est dimanche, il est environ 18 heures, je viens de
raccompagner Maël chez sa mère. Je l’ai entendu me dire au revoir du deuxième
étage puis il a claqué la porte violemment, comme à son habitude... Avec un
pincement au cœur, je rentre dans ma voiture et referme la portière.
Une fois de plus, mon fils me manque. Je démarre,
tourne à droite pour rejoindre la nationale, je retourne chez moi. J’habite
Sallanches, à cinq minutes du domicile de mon ex-femme.
Arrivé
au carrefour de la Nationale, le feu clignote à l'orange pourtant il n’est
pas vingt heures. Les feux doivent être en panne. Il n’y a pas trop de monde
sur la grand-route aussi je décide de ne pas la couper à ce niveau mais de
l’emprunter jusqu’au carrefour suivant, au centre de Sallanches.
Là
aussi, les feux clignotent à l’orange. Ça va se corser. Six
routes alimentent ce croisement, celles qui descendent de Megève, Cordon
et Combloux. En cette fin de week-end, nombreux sont les gens qui redescendent
des stations de ski pour quitter la vallée. Il n’y a pas d’autre endroit de
passage. Je m'approche doucement du carrefour. Je discerne de mieux en mieux la
masse des voitures pares chocs contre pares chocs, je soupire sans penser à
rien.
Bon
allez, j’y vais, à la queue, comme tout le monde ! Sur ma droite, j'aperçois
la file interminable de voitures, les toits encombrés de skis et de surfs.
Devant, il y a au moins dix voitures avant d’atteindre ce fichu feu orange.
Bravo, tout le monde sait que le dimanche soir, c’est le bordel pour quitter
la vallée, même pas un flic pour régler la circulation ! En plus, on a
eu un temps d'enfer aujourd'hui. Je m’amuse à regarder les immatriculations,
activité purement provinciale et pas très saine en fin de compte...
Ça
avance, je tourne la tête vers la chaussée et roule quelques mètres. Sur la
route de Megève à droite et sur deux rangs, les voitures avancent elles aussi
au ralenti mais de façon régulière. J’avance encore de dix mètres au pas,
puis de deux. C’est fou ça, tout le monde semble avancer en même temps.
J’arrive
juste sous le feu clignotant orange en moins de temps qu’il ne faut pour le
dire. Maintenant, Je peux voir les véhicules qui glissent doucement chargés de
skieurs. Je regarde à nouveau les immatriculations, des Suisses, des 75, des
92, des 78 et tout un tas de 74. Belle cohabitation sous le Mont Blanc, qui
prend une couleur pourpre, dans les gaz d’échappement !
J'avance
lentement mais sûrement. Sous mes yeux se déroule un drôle de ballet motorisé.
Chacun son tour, les une après les autres, les voitures se croisent doucement
avec une sorte d’harmonie. Chacun laisse poliment passer l’autre. Personne
ne râle, pas de coup de Klaxon, aucun énervement. J’hallucine ! Tous
ces gens venus d’horizons différents qui se chamaillent pour un oui ou pour
un non sur les pistes se respectent, se font des signes pour se laisser passer,
se font des sourires pour se remercier. C’est dingue, les extra terrestres ont
débarqué sur terre et personne ne s’en est rendu compte. Je suis dans la
quatrième dimension. Si je fais le compte, j’ai dû traverser ce carrefour en
moins d’une minute.
En
temps normal et avec le monde de ce soir, j’aurais certainement attendu
plusieurs minutes et deux rotations de feux pour passer. Les feux clignotants
orange, voilà ce qui s’est passé ! Ça aurait pu être le bazar et bien non,
tout le monde s’est pris en charge, a respecté son tour et son prochain. La
loi du feu est morte, feu vert; tu passes, feu rouge ; tu stoppes.
Lorsque
la règle n’est plus, l’initiative prend forme et la solidarité fait son
apparition. Et dire que tout le monde déplore qu’il n’y ait plus de
solidarité. Le problème n’est pas que cette solidarité n’existe plus,
c’est que nous ne l’utilisons plus. A priori, il suffit de nous mettre dans
le merdier d’un carrefour sans signalisation où pour passer, il faut que tout
le monde mette la main à la pâte et travaille dans le même sens, pour faire
avancer les choses et débloquer la situation. Laisser l’initiative et la
solidarité, le respect et la gentillesse surgissent...
Et
si tous les feux devenaient orange, si nous étions moins réglés par des feux
rouges et des feux verts, des «on a le droit » et des «on a pas le
droit ». Peut être que ce sont les lois et les règles qui régissent notre
vie qui nous empêchent ou plutôt qui nous évitent d’avoir à aller chercher
en nous des solutions qui pourtant sont là depuis toujours.
Ne
franchis pas la ligne jaune, ne glisse pas sur un stop, même s'il n'y a
personne et que tu vois loin la route. Construis ta maison en fonction du style
de la région ou de ton voisin. Les interrupteurs, les lavabos, les marches
d’escaliers à telle hauteur, même si tu mesures deux mètres. La haie bien
coupée et à bonne distance. 117 points de contrôle de ta voiture, même si tu
ne l’utilises que le dimanche pour aller au marché du village
Plus
aucune responsabilité, initiative, nous ne recherchons plus en nous les
solutions, elles nous sont imposées par des lois. Un historien a dit «nous
avons atteint la civilisation, mais à quel prix ». Tu m’étonnes...
2
- Minute, papillon.

-
"papa,
c’est quand que je serai grand ? "
ou
-
"oh
! J'aimerai bien être un grand."
et même,
-
" Heu, t'as de la chance d'être grand ! "
Voilà
le genre de phrases que mon fils de 7 ans me répète régulièrement…
Quand
on est enfant, le temps passe lentement, chacun se souvient des interminables
années scolaires et de ces fichus anniversaires qui n’arrivent pas !
Viennent ensuite les études secondaires où il arrive souvent que l’on
attende avec impatience la fin du cours. Plus tard dans la vie, arrive la période
du travail, les journées se ressemblent de plus en plus, et on attend tous la
fin de la journée de boulot en surveillant notre montre. Au bout de quelques
années, s’étant rendu compte qu’on ne fait pas grand chose après une
journée de boulot, on se surprend à attendre avec envie le week-end et ce, des
le lundi ! Les années passent et on les remplie en attendant les
prochaines vacances. A la fin de sa carrière, c'est la retraite qu'on attend
impatiemment et on commence souvent une dizaine d'années avant qu'elle
n'arrive…
Le
temps semble passer de plus en plus rapidement, On en a pas profité assez, mais
c’est trop tard...
Quelques
fois, on part juste un week-end, et quand on en revient, on a l’impression
d’être parti une semaine, c’est que pendant cette période, on a été
conscient, on a vécu sans subir, on a profité sans penser.
Et
bien à force d’attendre consciemment ou inconsciemment la fin de quelque
chose, notre mémoire l’efface et cette période disparaît de notre
conscience. Nous ne l’avons pas vécu car nous n’avons pas été conscients.
Au fait, on attend quoi après la retraite ?
3 - Les
boules.
Dans
les années à venir, le travail va se retrouver de plus en plus concentré dans
les pays à forte croissance économique, c’est à dire les pays en voie de développement.
Je dois dire que les pays dits riches leur ouvrent une sacrée voie de développement…
On exporte notre boulot !
Bon,
c’est vrai, ça coûte moins cher !!!
L’apparition
de la robotique dans les chaînes de montages, dans les usines, au lieu de suppléer
et aider les travailleurs à gagner autant en travaillant moins ou dans de
meilleures conditions, a entraîné un grand nombre de licenciements et une pénurie
du travail chez nous. Un comble !!
Bon,
c’est vrai, ça coûte moins cher !!
J’ai
voulu acheter à Continent hier un chargeur de batterie pour mon téléphone
portable qui s’adapte sur l’allume cigare de ma caisse. Et bien comme il y a
eu, depuis un an, deux nouveaux modèles de téléphone qui sont sortis, la
prise côté combiné a changé, elle fait un demi millimètre de diamètre en
trop ! Je me retrouve obligé d’acheter soit un adaptateur, soit de
changer de portable et ça tombe bien les nouveaux modèles sont en promo !
C’est la même chose pour tout. Pour les ordinateurs, pas un composant ne peut
évoluer sans changer une carte ou un autre périphérique et je ne vous parle
pas des consoles de jeux vidéo qui changent de format de cassette à chaque
nouveau modèle... Tout ceci est fait exprès, car il est bien évident que rien
n’est plus simple que de conserver des compatibilités entre appareils. Il
faut même des tournevis spéciaux pour changer une ampoule de tableau de bord
dans une Peugeot ou une Renault. C’est vrai que de mettre des vis normales,
c’est beaucoup plus compliqué, bande de rats !! A chacun son standard,
ses prises, ses fiches, ses rallonges. Il y a eu la Jupette, et maintenant 117
points de vérifications au contrôle technique, ça devient difficile de ne pas
changer de bagnole ! Pourtant, les accidents sont plus liés à l’état
du conducteur qu’à celui du véhicule mais le contrôle technique de
l’homme ne pousse pas à la consommation, bien au contraire !
Et puis on est inondé de produits bon marché, spécialement fabriqués
pour ne pas durer... Même les maisons de type "ossature bois" sont
faites pour tomber en ruines au bout d’un certain temps. Les VTT, les sacs,
les fringues, les jouets et j’en passe... Décathlon à fond la daube !!
Résultat, de moins en moins de travail et on nous oblige à consommer,
à acheter de plus en plus, et on n'a pas le choix !
Et
bien moi, je dis que c’est normal que ce soit le bordel à court terme !
Rajoutez à ça des acquis sociaux déplacés et obsolètes, des avantages
immondes dans la fonction publique, de la corruption en pagaille dans les hautes
sphères. Vous nappez le tout avec des esprits tellement assistés et dépendants
que tout changement dans leur vie signifie danger et vous obtenez tous les ingrédients
pour faire une ballade dans la rue avec vos voisins, des pavés plein les
poches. Ce qui est marrant, c’est que je n’ai jamais été d’accord avec
mes voisins mais ils n’en savent rien…
Tout ça à cause du pognon, de la recherche du pouvoir, de l’intérêt
personnel. Tout ça à cause de l’homme.
Alors, on arrête ou on continue ?
4 - Pipi caca.
Enfin un week-end libéré, mon garçon n’a pas école demain
matin, j’ai hâte d’en profiter. Je termine rapidement et pas très sérieusement
mon travail ce vendredi après-midi pour récupérer Maël à 16h30 à l’école
primaire de Sallanches. J’ai décidé de l’emmener sur la côte d’azur au
Marineland d’Antibes et j’en profiterai pour rencontrer quelques navigateurs
avec une copine de Cannes.
J’effectue mes
sauvegardes informatiques puis ferme tout à clés pour courir vers ma voiture.
Au parking de l’école, j’ai cinq minutes d’avance, je réfléchis au
trajet qui va suivre, aux cinq heures de route. Ça nous fait arriver à 21h30,
pourvu qu’on ne s’arrête pas trop souvent. Attentif volontairement à l’état
de ma vessie et de mes intestins, je constate qu’un petit pipi ne serait pas
de trop, d’ailleurs je suggérerai à Maël de faire de même dés sa sortie
de classe, à titre préventif... C’est toujours pareil, quand on commence à
penser à pipi, on finit par en avoir vraiment envie !
N’y tenant plus, je
sors de la voiture et m’engage en zone interdite, dans la cour. Les parents
n’ont pas le droit de venir chercher les enfants à l’intérieur. Les autres
adultes me regardent avec curiosité ouvrir d’un geste décidé la porte vitrée
de l’établissement. A l’intérieur, pas un bruit, d’énormes paquets de vêtements
sont accrochés tout au long du large couloir éclairé par les lumières des
classes. Il n’y a personne si ce n’est cette petite fille qui regarde ses
chaussures, un peu honteuse d’avoir été mise à la porte. Je souris en
repensant aux nombreuses fois où je me suis retrouvé dans cette désagréable
situation. A peine entré, sur la droite émerge une tête interloquée par tant
d’audace, un homme de service ou un gardien, je ne sais pas. Je ne lui laisse
pas le temps de parler et lui demande de façon très convaincante où sont les
toilettes parce que ça urge ! Toujours aussi surpris, il m’indique la
direction. Je pousse la porte jaune canari des WC et pénètre à l’intérieur.
Je cherche machinalement le panneau "homme" mais il n’y en a pas
aussi je continue à avancer plus loin. J’arrive dans une grande pièce très
claire et très agréable. Au centre se trouve une grande vasque blanche
circulaire avec des robinets automatiques tout autour. Sur les murs, de chaque
coté, une vingtaine de pissottieres pour mini cums, elles sont à 20 cm du sol
et beaucoup plus petites que toutes celles que j’ai arrosé dans ma vie !
Impossible de pisser la dedans sans me mettre à genoux. Bon, ça ne me dérange
pas de me mettre à genoux ici et puis tout est propre et neuf mais si
quelqu’un entre pendant mon affaire, il risque de croire que je fais ma prière
au dieu des toilettes ou que je me lave le kikou dans le bidet... Je cherche une
autre solution, une autre salle pleine de portes est sur ma gauche, voilà les
cabinets tant convoités. Je pousse une porte et entre. Ma main cherche le
loquet un moment pour finalement le trouver 40 cm plus bas. Surprise ! La
cuvette est toute petite, basse et sans abattant. J’observe attentivement pour
m’apercevoir qu’il n’y a pas besoin d’abattant car la forme de la
cuvette est faite pour s’asseoir dessus. J’y suis, c’est pour éviter le
coup de guillotine provoqué par la chute d’un abattant sur un kikou mini cum.
Je vise avec précision et vide ma vessie rapidement. Je suis émerveillé par
ce monde pour enfants. Les lavabos sont, eux aussi, à leur hauteur et je dois
me pencher beaucoup pour me rincer les mains. Je quitte les toilettes et
retrouve le monde des grands en sortant. C’est dingue, j’ai eu
l’impression d’être dans un autre monde pendant quelques minutes. Tout a été
conçu pour les enfants, pour qu’ils n’aient aucune difficulté à
surmonter, aucun risque à courir, aucune contrariété à rencontrer.
Je sais que mon fils ne
se pose pas beaucoup de question et c’est normal, si on lui donne, il prend.
Il ne fait pas encore la différence entre le coûteux et le bon marché, le
superficiel et l’indispensable, l’utile et l’inutile.
Je ressasse dans ma tête,
aucune difficulté à surmonter, aucun risque à courir... Moins on sollicite
l’esprit et plus il s’appauvrit et c’est pareil pour tout notre système
physique. Je suis, en tant que thérapeute, de plus en plus confronté aux conséquences
de l’assistanat civilisé.
Par
exemple, chaque sport a sa chaussure ! Suppléance, assistance,
amortissement, les chaussures de sport sont devenues tellement spécialisées
que nos enfants, lorsqu’ils les quittent pour d’autres plus simples, se
font des entorses sévères dés le plus jeune âge. On ne voyait pas ça avant. Dans le domaine du ski, c’est encore plus
parlant, si vous avez un jeune en équipe de France, il a exactement une chance
sur deux de se péter un ligament croisé du genou. Les skis assistent tellement
le skieur dans les courbes qu’il n’a presque plus d’efforts à fournir
pour contrôler ses skis. Non sollicitée, la vigilance fait défaut et c’est
la chute...
La
structure même de nos tissus se développe si on les met sous contrainte. Par
exemple, les ligaments deviennent plus épais et résistants si on leur tire
dessus régulièrement, et raisonnablement.
Regardez
la literie avec la multiplication des oreillers cervicaux, les nouvelles
mousses. Les tissus qui respirent, les antibiotiques, les anti-allergisants.
Tout devient aseptisé, light. Les crèmes de soins, les brosses à dents, les
gants amortissants, et la liste est longue et mon cabinet de kiné bien rempli.
Nous
devenons fragiles, car nous sommes de moins en moins sous contrainte.
Un
médecin a dit, il y a quelques décennies : « Soit le système
absorbe la contrainte et devient plus fort soit la contrainte détruit le système ».
Aujourd’hui, on peut presque affirmer que c’est l’absence de contrainte
qui détruit le système, qui nous détruit. J’ai intérêt à préparer mon
fils à en chier, drôle de rôle, non ?
5 - Voies de garage.
Lorsque
le docteur Rémouleau m'envoie des patients, c’est toujours pour des rééducations
qui sortent de l’ordinaire. Ce coup ci, d’après le message sur le répondeur,
il s'agit d'une jeune sportive qui présente des tendinites des
adducteurs, ça va donner...
Ça
sonne, elle entre, caissière à Continent et adepte du décathlon, elle souffre
vraiment, il va falloir que j’étire doucement ses muscles, autrement dit, que
je lui écarte les cuisses le plus doucement possible... Comme à mon habitude,
je plaisante un peu pour détendre l’atmosphère tendue qui règne dans la
salle de soins. Finalement, à force d’explications sur le pourquoi du
comment, nous faisons plus ample connaissance et sympathisons. Après plusieurs
séances de Kiné, la jeune patiente va mieux.
Vu
l’intérêt curieux que je porte
à ses récits de courses à pied, elle m’invite à dîner pour me présenter
une de ses amies, championne du monde de course d’endurance en terrain varié.
Je prends vite une douche et m’habille décontracté, le repas est sensé être
tout simple... Je sonne, ma blessée m’ouvre et me présente une ribambelle de
sportifs aux jambes épilées, en short plus funs les uns que les autres. Il est
vrai que les poils aux pattes ralentissent terriblement...
Il
est 20 heures et le soleil éclabousse encore aveuglément la longue terrasse
sur laquelle une grande table est servie. Au milieu de trois autres coursiers en
synthétique jaune fluo, ma patiente me présente Cathy, assise tout au bout de
la table en grande discussion au sujet du dernier marathon des sables qu’elle
a remporté. Cathy soulève ses lunettes Bollé irisée à géométrie variable
et se lève pour me faire la bise. Elle est en short rose fuchsia échancré à
mort et vu les muscles de ses cuisses, je n’ai pas intérêt à faire un
footing avec elle, ni rien d’autre d’ailleurs... Je suis le seul en
pantalon, cherchez l’intrus ! Je m’assieds à l’autre bout de la
table, en face d’elle.
Comme
s’ils attendaient mon signal, tout le gratin du sport de compétition en
course à pied du coin prend place. Nous sommes sept à table et évidemment,
crudités sauce light, fibres, sucres lents et autres céréales composent le dîner,
j’adore les repas diététiques !! Tel
que c’est parti, le seul morceau de gras à 100 mètres à la ronde, c’est
mes poignées d’amour !!
Le
soleil n’est plus très dérangeant mais les lunettes Carrera, Oakley et Bollé
semblent faire partie intégrante de la tenue de ce soir à table. Un des
Roboccops s’adresse à moi par gentillesse et me demande ; « Tu es
Kiné ? ». Alors là, après mon
«oui » c’est toujours le même scénario classique ;
« et j’ai mal là et j’ai eu ça et comment on soigne ce truc... ».
Par politesse, je prends mon élan et réponds à toutes les réponses posées
qui me prennent la tête.
Ayant
obtenu de moi les informations dont ils avaient besoin, ils n’ont visiblement
plus de questions à poser, le reste de ma vie leur est sans doute bien égal.
Se serait-on servi de moi par hasard ? La prochaine fois, je réponds que
je suis décolleteur...
Je
retourne la politesse en posant des questions toutes aussi chiantes que les
leurs, «vous êtes sportifs ? »... Après leur «oui », je
recommence, «et dans quelle discipline ? », c’est vrai quoi, ils
font peut être du ski nautique...
Que
n’ai-je pas fait, ils sont six et je suis seul… Les voilà tous parti à
raconter leurs courses, leurs claquages, leurs techniques pour dépasser en côte,
leurs raids et leurs victoires. D’après ce que j’entends, ils ont tout gagné !
Ils passent une heure à s’écouter parler. A intervalles réguliers,
j’essaye d’orienter la discussion vers d’autres sujets mais chacune de mes
suggestions leur rappelle une épreuve ou un sportif et ça repars de plus
belle. Je passe donc une heure à me demander ce que je fous là...
Ils
se voient souvent et ça leur suffit, l’autre ou le nouveau ne les intéresse
pas du tout, ils sont bouchés, conditionnés, aveugles et sourds. D’habitude,
on retrouve ce genre de situation au moment des retrouvailles d’anciens du
service militaires mais là, ils se retrouvent toutes les semaines, des passionnés !
Je
sens que le liquide céphalo-rachidien de ma petite boite crânienne entre en ébullition
et je coupe sèchement la parole de mon voisin qui a conservé ses lunettes pour
ne pas être gêné par la lueur des étoiles.
« Moi,
je pense que l’intelligence de beaucoup de sportifs est liquide et à chaque
course, ils en perdent un peu, ça s’appelle la sueur. »
Et toc ! !
Ma
phrase fait son effet et, après un léger blanc, Cathy me demande pourquoi
j’ai dis ça. Je lui explique poliment que l’heure est venue pour moi de les
laisser à leur discussion, que je dois rentrer.
Je suis assez énervé d’avoir perdu mon temps et
m’excuse de ma réflexion auprès des
autres.
Sur le chemin du retour je réfléchis à cette soirée et à ce genre de
gugusses.
Heureusement,
ils ne reflètent qu’une minorité, ils ont la trentaine, ils font de la
compétition, ils sont passionnés !
A priori, ils ont découvert quelque chose en eux, il s’agit
de la parfaite maîtrise de leur corps, leurs possibilités et leurs limites
physiques. Se connaissant un peu mieux, ils ont alors pris confiance en eux. Une
opportunité s’est alors présentée… La compétition !
Ceci
est valable dans tous les autres domaines, si vous devenez performants, c’est
que vous avez pris confiance en vous et si c’est le cas, c’est parce que
vous vous connaissez un peu mieux.
La
compétition de haut niveau finit souvent par fermer les yeux des athlètes et
ils sont dans une voie de garage alors qu'ils pourraient exploiter cette maîtrise
pour progresser dans la vie sans s'enfermer dans une discipline. Il est vrai que
très peu de sportifs réussissent leur reconversion.
Ceci ne s’applique pas qu’au domaine du sport mais dans
toutes les activités de la vie et même en amour !
Un journaliste interviewait David Douillet juste après sa
victoire lors des jeux Olympiques d'Atlanta. Thierry Rey lui demanda comment il
avait réussi malgré la pression, il était déjà champion d’Europe et
double champion du monde, et bien sûr, tout le monde l’attendait au tournant.
Il répondit qu’avant la compétition, il s’est plongé psychologiquement,
par la concentration, dans la peau d’un Judoka qui n’a jamais rien gagné.
Après il n’a fait qu'enchaîner les combats en y mettant tout son cœur,
n’ayant plus rien à perdre. C’est en remettant en question ses acquis et
soi même que l’on progresse et que l’on va plus loin.
N’est ce pas ce qui se passe dans tous les esprits ? Le
changement, la remise en question de ses acquis ou de son statut fait peur, il
suffit de voir les fonctionnaires défiler dans la rue à chaque tentative de
reforme sociale… D’ailleurs tous les nouveaux riches de l’Est sont des
jeunes, sans responsabilité familiale...
Aujourd’hui,
ce n’est que lorsqu'on a rien à perdre, qu’on ose ! Dommage !
« Qui
accumule les richesses a beaucoup à perdre ».
6 - Empruntez !
Tous
mes potes sont en train de se fixer dans le solide. Ils ont la trentaine, mariés,
et ils achètent une maison neuve ou d’occasion parce que c’est moins cher
et ils la retapent.
Quinze
ans, vingt ans de remboursement en vue. En dix, quinze ou vingt ans, la maison
se détériore, s’use et donc perd de sa valeur. Et ils vont passer un quart
de leur vie à attendre la fin de l’emprunt... Une fois les loyers remboursés,
quel âge auront-ils ? Aimeront-ils toujours leur maison ?
Voudront-ils toujours rester dans la ville ou dans la région ?
Sinon, ils pourront toujours la revendre et ils seront riches !
Mais y gagnent-ils vraiment ?
Il
y a la baisse de la valeur de la maison, les intérêts bien sur dégressifs, et
la pression psychologique permanente... Le surendettement concerne un tiers des
français ! Dans ma clientèle, 80 % des maux de dos liés à des excès de
tension ou à des troubles nerveux concernant des sujets endettés et dépendants
d’un emprunt au long cours. D'après certains calculs officiels, une maison
est achetée deux fois en trois générations, une fois pour soi et une fois
pour l'état !
La
période entre 30 et 40 ans est le moment ou l’individu est le plus productif
intellectuellement et il va s’enfermer l’esprit à bricoler, occuper les
pensées de tout son temps libre, de tous ses week-ends et de toutes ses
vacances. C’est précisément pendant ces années qu’il va s’aliéner avec
des obligations, un dû… Adieu la liberté !
Malgré
l’énorme différence objective entre les avantages et les désavantages
d’une telle entreprise, la majorité des gens emprunte pour se fixer chez eux.
Oui, chez eux, c’est la perspective d’être chez soi qui pèse le plus lourd
dans la balance. Acquérir, posséder, avoir quelque chose à soi. Ça me
rappelle les mecs qui mettent tout leur talent pour sortir avec une fille et
pour la séduire, et puis quand ils l’ont eu, ils s’ennuient et ils la
plaquent. Mon fils voulait à tout prix le power
ranger avec le lance-missiles thermonucléaires, quand il l’a eu, il a
jouer 2 heures avec et il n’y a jamais retouché ! Les boules, ce super héros
valait au moins 120 balles.
Posséder
n’est rien, le désir, seul le désir motive...
7
- Drogués de la
zappeuse.
Un
petit avion de tourisme survole à basse altitude, en plein cœur de la nuit, la
jungle d’Amérique centrale. Deux ou trois sacs glissent dans l’air chaud et
humide pour s’écraser avec fracas dans la végétation luxuriante. Dans ces
sacs, il y a environ 500 kg de cocaïne colombienne légèrement coupée et prête
à l’emploi.
Quelques
mois plus tard, le pays est prêt, le marché est là et bien organisé, avec
ses nombreuses ramifications, son réseau de distribution et ses dealers. La dépendance
est créée. Le pays devient ensuite demandeur et les gros vendeurs des cartels
fournissent la dope contre de l’argent, bien évidemment… Ils ont créé un
besoin.
Cette
façon d’agir fait des ravages en Amérique du sud et en Amérique centrale.
Pourtant
ces gens là, avant l’arrivée de le drogue, vivaient heureux. On aurait pu
leur poser la question, ils auraient répondu qu’ils n’avaient nul besoin spécifique,
nul manque vital, nulle nécessité pour l’épanouissement de leur vie. Après
l’arrivée de la cocaïne, il en va différemment.
Que
s'est-il passé ?
Le
paysan qui a découvert ce triste présent en parle ou en donne, inconscient du
rôle primordial qu’il joue. Et, dans la chaîne des communications, des
rapports humains, il y a toujours un homme, un seul suffit, qui va vouloir en
tirer profit. C’était un cadeau pour lui, il ne l’a pas gagné ni acheté
mais pour les autres, pour ses frères, cela va devenir payant, et comme le
commerce s’installe, le profit augmente avec les envies et les prix grimpent.
L’appât du gain, la perspective nouvelle, le changement de sa condition.
Pourtant,
jamais ils ne l’auraient envisagé par le passé. Mais ils ont vu, quelqu’un
leur a montré que l’on pouvait vivre mieux, différemment. Un homme l’a
fait, il suffit qu’une seule personne le fasse et le mécanisme se déclenche,
l’exemple fait recette et se propage.
Quand
on arrive dans un village ou la notion du temps est régie par le soleil et la
lune et que quelqu’un y introduit une montre, dans les jours qui suivent tous
les villageois veulent en avoir
une, quitte à voler ou à vendre leur âme... Le mieux n’est-il pas
l‘ennemie du bien ? Ne se passe-t-il pas la même chose pour tout ce que la
technologie et le modernisme nous apportent sans arrêt ? Ne sommes nous
pas devenu des drogués du modernisme, des drogués de la zappeuse, du téléphone
sans fil, des vitres électriques et du micro-onde ? Pour réussir dans le
commerce aujourd’hui, il ne faut pas répondre à une demande, il faut créer
un besoin...
Essayez
juste de passer une soirée sans votre télécommande... Et bien, bonne soirée !
8
- Et toi, t'en
penses quoi ?
Entre
Noël et le nouvel an 97, j'étais au Yémen, à Taëz, dans les montagnes au
sud de Sanaa. Un après-midi, en marchant dans le souk surpeuplé, j'ai rencontré
un homme très cultivé qui parlait couramment le Français, il me proposa alors
de déguster en sa compagnie le meilleur thé au sésame du Yémen…. Le
rendez-vous fut fixé à 18h.
Le
soir venu, après avoir bu un bon litre de la vertueuse boisson, il m'entraîna
sur les hauteurs de la ville pour me montrer quelque chose... Un peu intrigué,
je lui en demandais plus sur notre destination mais il resta silencieux ou évasif,
prenant un soin particulier à entretenir le mystère… Une demi-heure plus
tard, nous arrivâmes sur une petite terrasse de terre qui surplombait les lumières
de la ville. Le spectacle était fascinant, un orage illuminait de ses éclairs
la vallée en contrebas et l'ambiance me sembla irréelle, féerique.
La
ville de Taëz est située dans une cuvette, cernée par de hautes montagnes
rouges et escarpées. Mon guide s'assit doucement sur une pierre, je fis de même
silencieusement, en essayant de m'imprégner au maximum de cette ambiance
magique.
A
peine quelques minutes plus tard, un son mélodieux, venu de partout à la fois
se fit entendre, il semblait avoir de multiples origines et un écho formidable
raisonna tout autour de la cuvette rocheuse. Tous les minarets de la grande citée
se mirent, les uns après les autres, à chanter la prière pour Allah.
Des
dizaines de voix de muezzins se mélangèrent pour ne former qu'un fantastique
brouhaha d'appels au recueillement. L'homme qui m'avait amené jusque là
m'observait en silence, il sut très bien ce que je ressentis ce soir là. Son
regard croisa le mien et un sourire complice apparu sur son visage. La prière
maintenant, raisonnait avec force dans la vallée. Une curieuse lumière jaune
pale sembla monter vers le ciel, accompagnée par le chant des prêtres. Je
crois que ce soir, le ciel se serait ouvert et un doigt divin serait apparu que
j'aurai trouvé cela normal. Nous sommes restés jusqu'à la fin de la prière
puis nous sommes redescendu boire un autre thé au sésame sans dire un mot.
Qu'avais-je
ressenti là ? Comment définir ou expliquer cette sensation extraordinaire,
cette émotion profonde ? J'étais transporté, envoûté, fasciné et je suis
loin de croire ou de pratiquer une religion.
Lorsque
l'on se retrouve dans une manifestation, un concert, un pèlerinage, dans les
gradins d'un grand stade ou dans une église, on ressent cette même exaltation.
La masse, l'effet de foule agissent sur nous. La multitude, le grand nombre fait
toujours de l'effet. Corneille, dans Le Cid, exprime bien ce sentiment, "Nous partîmes cinq cent et nous nous vîmes trois mille en
arrivant au port". C'est un peu cette émotion que je ressentis ce soir
là. Des milliers de croyants priaient en même temps, une multitude de pensées
et d'émotions regroupées dans le lieu et dans le temps. Je pense avoir apprécié
cette force, cette énergie, cette pensée collective. Si on peut ressentir ces
bonnes émotions, il semble logique que l'on puisse en ressentir de mauvaises
que l'on pourrait appeler conditionnement ou endoctrinement.
Quand
vous assistez aux funérailles d'un proche et que vous êtes entouré par votre
famille en larmes, vous ressentez cette tristesse omniprésente autour de vous.
Si vous assistiez seul au même enterrement, vous n'auriez absolument pas les mêmes
émotions. La tristesse environnante exacerbe et renforce la votre. Vous êtes
influencé. C'est pourquoi, je suis toujours en retrait dans les églises…
Lors
de la venue du pape en France cet été, les autorités catholiques ont réuni
tous les fidèles dans un immense stade de 45.000 places, avec un concert
gigantesque. A la suite de cette manifestation, des centaines de jeunes, pas
complètement convaincus par la religion chrétienne, se sont convertis et on
eut l'impression de rencontrer la foi. La pensée collective avait influencé
leur esprit et ils ont ressenti les effets extraordinaires des bons sentiments
de milliers de personnes autour d'eux. L'effet de masse ou de foule a recruté
pour l'église d'une façon très efficace. Ceci à dû arriver de nombreuses
fois dans le passé et c'est sans doute très bien ainsi.
C'est
vrai, on se sent mieux quand on n'est pas tout seul ! Et puis, quand on est en
communauté, on peut faire des choses que l'on n'oserait pas faire seul, mais
oui, puisque le voisin le fait ! Comme nous sommes faibles!
Et
vous, vous en pensez quoi ?
9
- La providence
Depuis
que j'ai pris la décision d'acheter le bateau pour profiter et faire profiter
de moi, mon entourage me considère comme irresponsable ou me prend pour un fou.
Mon père, a essayé de me décourager, il m'a sapé le moral en me faisant peur
sur ce qui m'attendait, ce n'était d'ailleurs pas volontaire de sa part, mais
la manifestation de son inquiétude. Comme je n'étais déjà pas très sûr de
moi, ne connaissant pas bien la mer et ses sautes d'humeur, j étais inquiet et
les nombreuses mises en garde ont eu un effet très minant sur ma bonne humeur.
J'ai
même sérieusement envisagé de renoncer à ce voyage, les tempêtes et les
avis de coups de vent se succédaient à un rythme déconcertant. Le golfe de
Gascogne devenait, au fur et à mesure que l'hiver avançait une terrible menace
pour ma vie et j'en rêvais chaque soir ou plutôt, j'en cauchemardais. Rien ni
personne ne venait me dire ; "Écoutes, fais plutôt ça" ou
"passes plutôt par-là, c'est moins dangereux". Je ne savais plus
comment traverser ce fichu golfe à cette saison.
A
l'occasion du décès de mon oncle Michel, un grand marin et un grand mari, j'ai
rencontré tout à fait par hasard, un lointain cousin de mon père qui m'a parlé
de la côte nord de l'Espagne dont il connaît quelques ports.
Là,
tout s'est illuminé, à quelques jours de mon départ, on m'apportait la
solution, j'étais rassuré, je savais quoi faire. Descendre jusqu'à la
Rochelle par étapes puis couper le golfe en deux jours pour rejoindre Santander
ou Gijon, qui sont deux villes très pittoresques et faciles d'accès. Comme si
le destin en avait décidé ainsi !
Il
semble que dans la vie, on pose des jalons, en discutant, en rencontrant des
gens, on émet des vœux, des désirs, on expose son point de vue et sur le
moment, rien ne se passe. Plus tard, à des moments où l'on n'attend pas grand
chose de quelqu'un, la conjoncture se met en place et tout concoure à ce que
vous fassiez un pas. Si Michel n'était pas mort, je n'aurai pas été rassuré,
je ne serais peut être pas parti et cette rencontre s'est vraiment produite à
point nommé. La multiplication des contacts humains apporte beaucoup de
richesse et d'eau à nos moulins.
En
revanche, le fait que ces rencontres se produisent à des moments où on ne les
attend plus et où on en a vraiment le plus besoin est troublant.
Est-ce
cela, la providence, une protection venue de nulle part, une main tendue par des
gens totalement désintéressés qui vous sortent du trou au moment où vous y
êtes jusqu'au cou ? La provoque t'on ? Ne dit-on pas que le hasard n'existe pas
? Est-ce par nos actions que nous finissons par déclencher ces phénomènes ?
Non, certainement pas, car cette aide arrive vraiment à des moments
particuliers. C'est ça la providence ! Mais je ferais bien de ne pas me reposer
dessus.
10 - Fais comme l'avion.
Au moment du décollage de
l'avion, on sent très nettement la poussée des réacteurs, cette masse
importante qui se déplace. Plaqué sur notre siège, on voit défiler de plus
en plus vite les bâtiments et la piste. A l'atterrissage, il se passe
exactement la même chose, on est bien lucide et conscient de ce qui se passe
autour de nous et pour nous, on a des repères.
En vol de croisière, c'est
autre chose… L'avion est en position horizontale, tout va bien, on
s'emmerde… On ne sent pas la vitesse et tout est fait par le service de bord
pour vous détendre et vous changer les idées, pour vous occuper l'esprit…
Maintenant, si on fait
l’effort de se représenter où l'on est, c’est à dire à 10.000 mètres
d’altitude, séparé du vide par 10 cm d’acier, (il faudrait pouvoir voir au
travers pour ne pas l’oublier), et qu'il fait –50°C dehors, on peut ressentir de sacrées
émotions, peur, vertige, angoisse, griserie, plaisir…
Aujourd’hui, quand rien ne
nous bouscule, on ferme les yeux et on n'est pas lucide, conscient.
Il faut être bousculé pour
prendre conscience. C'est un peu ça, la vie civilisée, et les hôtesses de
l’air sont certainement très intéressantes à fréquenter…
11
- Tuez les tous.
Ce
qui est bien avec le métier de Kiné, c'est que l'on rencontre des gens très
différents. Cette fois ci, il s'agit d'une femme de 40 ans qui s'est emmêlé
les crayons à ski, résultat, une entorse moyenne du genou. Comme à mon
habitude, je la questionne et aborde des sujets d'actualité pour détourner son
attention de ses maux. Je me mets donc à évoquer les massacres en Algérie qui
me révoltent au plus haut point. Cette femme me sort alors : "Avec tout ce
qu'on leur a laissé, faut voir ce qu'ils en ont fait". Quelle pétasse !
Elle
est née à Alger et ses parents ont dû émigrer dans ce pays pour aider les
maghrébins… Je rêve ! Tous les colons se sont installés d'une façon désintéressée
pour venir en aide à la population et leur apporter les bienfaits du monde
moderne ! Si on savait combien de pognon on a pu tirer de leur pays, et si eux
le savaient... Ah ! La croissance est une des composantes essentielles d'une économie
en bonne santé… Alors autant aller la chercher là où elle se trouve…
Dans
mon souvenir, l'Amérique a été colonisée parce qu'il y avait des trucs
jaunes, genre pépites dans l'Ouest. Je ne vous parle pas des comptoirs indiens
et des routes de la soie, des épices ou de l'argent.
Cette
femme trouve incroyable qu'ils soient retournés à leur mode de vie, une fois
que les Européens furent partis. Je pense qu'en définitive, la venue de ces
colons a fait bien plus de mal que de bien. Regardez les pays africains, l'Inde,
le Pakistan et j'en passe, c'est bien simples, les seuls pays qui se mettent sur
la gueule sont d'anciennes colonies… Aux USA, ils n'ont pas connu ces problèmes
car ils ont exterminé ou enfermé dans des réserves les habitants du coin,
c'est plus pratique que de convertir et ça ne cause pas d'ennui par la suite…
On aurait peut être dû exterminer les Algériens pour éviter ça, n'est ce
pas madame ?
12
- Les convertisseurs
Entre
1095 et 1600, des milliers de chrétiens combattants sont partis en croisade
pour reprendre Jérusalem, laver dans le sang l'hérésie et convertir les plus
faibles. Ils sont partis combattre les chiens d'infidèles. Au cours de cette
partie de l'histoire, les croisés ont construit de nombreuses forteresses
contenant des chapelles et des églises.
Quelques
siècles plus tard, en Syrie ou en Turquie, on croise tout un tas de touristes.
Appareil au poing, lunettes de soleil et casquettes vissées sur la tronche, crèmes
solaires, pompes de montagnes en goretex, chronographes, caméscopes et autres
gravissent les dunes par groupes et arrosent tout ce qui bouge et ce qui ne
bouge plus.
Pourtant,
les infidèles sont toujours là ! Et il y en a des millions ! Ils se
convertissent lentement à la vue de ces choses modernes qui leur passent sous
le nez. Ils se convertissent non pas à la religion chrétienne mais au
modernisme, aux tee-shirts bariolés de pubs, au coca et aux pizzas…
Les
croisades existent toujours, elles sont tout autant débiles mais beaucoup plus
sournoises.
13
- Salut, mon fils.
J'ai
nagé avec les dauphins en mer d'Oman.
J'ai
plongé avec les requins aux Maldives.
J'ai
été arrêté trois fois puis expulsé par la police secrète au Kurdistan.
J'ai
dormi dans la jungle, le désert, sur des glaciers et sur des lacs gelés.
J'ai plongé à 90m de profondeur dans une fosse, au large de
Bastia.
Je
suis rentré en fraude dans le port de Klepeida, le plus grand port de la
Baltique.
J'ai
dansé avec des mannequins russes, la nuit du nouvel an orthodoxe dans le palais
d'Hiver de Saint-Pétersbourg.
J'ai
passé une nuit de pleine lune dans le véritable château de Dracula.
J'ai
été à Kaboul, en 1982, en pleine guerre Afghane.
J'ai
chopé une dysenterie en Inde et une salmonellose au Guatemala.
J'ai
traversé en pirogue le fleuve Usumacinta avec des guérilleros.
J'ai
été dans les bars à putes de Gdansk et de Varsovie.
J'ai
été béni par le Daïla Lama à Namché Bazar, la capitale Sherpa.
J'ai
traversé en solitaire et en hiver le golfe de Gascogne sur un voilier de 9 mètres.
Je
suis passé en Russie avec un vrai faux visa acheté au consul de Tallin.
J'ai
passé des nuits à pêcher les barracudas aux Caraïbes.
J'ai
visité les châteaux des highlanders et bouffé de la panse de mouton farcie.
J'ai
recousu la tête d'un gamin de 4 ans qu'on avait écrasé au Yémen.
J'ai
vu les cadavres des Tamils griller sur le bord des routes du Sri Lanka.
J'ai
deux orteils qui ont gelé au camp 3 de l'Everest.
J'ai
vu des esclaves à Aden, mer rouge.
J'ai
passé une nuit dans une abbaye hantée.
J'ai
été peint à Hammamet et tatoué à Madère.
J'ai
essuyé des avalanches, un cyclone et des creux de 7 mètres.
Je
suis resté 6 heures au fond d'une crevasse sous le Nupsé.
J'ai
donné des cours de massage au guérisseur de Livingstone, dans le golfe du
Mexique.
J'ai
traversé avec une escorte Pathan la passe de Khyber entre le Pakistan et
l'Afghanistan.
J'ai
navigué 5 mois en solitaire dans les archipels atlantiques.
J'ai
rencontré des gens extraordinaires.
J'ai
été marié et divorcé.
J'ai
racheté un cabinet et ai doublé la clientèle.
J'ai
été kiné d'expédition.
J'ai
eu des voitures, des motos et un peu de fric.
J'ai
visité 49 pays.
J'ai
fait quinze ans de rugby. J'ai été opéré 3 fois, j'ai eu 9 fractures.
J'ai
un garçon de 7 ans, il est merveilleux, il s'appelle Maël.
J'ai
32 ans.
Aujourd'hui,
tous ces souvenirs ne sont plus que des nids à poussière, dénués d'intérêt,
seul mon fils, est là, toujours là, il sera certainement très diffèrent de
moi. Il veut me ressembler plus tard, je lui souhaite d'être bien meilleur. Je
l'aime.
Si
tu cherches, tu trouves. Chercher ne sert à quelque chose que si tu cherches à
l'intérieur de toi-même, chercher ailleurs qu'en soi n'est que perte de
temps…
14
- Plus tu pédales moins vite…
Je
quitte Porto, il est 17h, le bateau file maintenant à 6 nœuds sur l'océan. Je
suis heureux, la terre s'écrase lentement au fil des heures qui passent. La
nuit tombée, je distingue au loin les lumières tournantes des phares
portugais, je sais qu'au réveil, je serai sans repère côtier, au large…
Pendant
les cinq jours qui suivent, je vérifie régulièrement ma vitesse en prenant
des repères avec l'écume, je la vois défiler régulièrement le long du
bateau. Ces petits coups d'œil systématiques n'ont pas de raison technique car
le loch et le G.P.S. m'indiquent en permanence mon erre, ils servent
inconsciemment à entretenir le moral du marin solitaire. Je sais que j'avance,
que je me rapproche de l'archipel de Madère, que cette écume qui disparaît
dans le sillage du voilier signifie que je viens de parcourir dix mètres en
quelques secondes, dix mètres de moins… La nuit, c'est le même rituel avec
souvent, dans le noir et les reflets de la lune, une sensation de vitesse supérieure.
En
fait, quand le pilote automatique travaille, que les voiles sont bien établies,
que le ventre est plein et que le sommeil ne m'emporte pas, je passe des heures,
accroché à mon harnais à regarder l'eau bleu qui passe de chaque coté du
navire, sans pensée.
Ma
vitesse moyenne est de 5 nœuds, soit un peu plus de 9 km/h, c'est à peu près
la vitesse d'un jogging tranquille et en cinq jour, je suis à Madère ! Cela
signifie que si je cours 15 jours sans m'arrêter en partant de Paris, je me
retrouve sous les tropiques…
Lorsque
je scrute l'horizon, à la recherche du cargo qui présentera un risque pour mon
embarcation, je sais que cette ligne se trouve à environ 40 nautiques, la ligne
d'horizon est à 74 km et ce, à cause de la courbure de la planète terre !
C'est vrai que la terre est ronde…
En
avion, on ne peut jamais apprécier le déplacement avec des repères
terrestres, on s'envole dans le froid pour atterrir dans le chaud et l'humidité.
En
fait, plus tu voyages lentement, plus le monde est petit…
15 - Les frégates
La
frégate a repéré son repas ambulant sur quatre pattes. Des centaines de bébés
tortues gesticulent dans le sable des caraïbes pour atteindre la mer, la sécurité.
La
frégate, de par sa position élevée a sous les yeux et sous le bec un véritable
petit festin à condition qu'on aime boulotter des petites tortues de mer enrobées
de sable croustillant !
Après
avoir effectué quelques cercles, elle pique soudainement vers la plage et
attrape sèchement l'infortuné mammifère à peine né. En reprenant de
l'altitude, l'oiseau de mer jette un coup d'œil sur le spectacle qui se déroule
sur la grève, elle voit des centaines de bébés tortues courir vers l'eau,
sans hésiter, elle lâche sa prise et se précipite pour en saisir une autre.
Sa proie libérée fait la connaissance très jeune des joies du vol libre.
Et
ainsi de suite, la frégate attrape une tortue, reprend de l'altitude, la lâche
et recommence, désirant toujours plus que ce qu'elle a dans le bec… Le soir
venu, les petites tortues nagent entre deux eaux et au milieu d'autres
carnassiers qui ont moins d'état d'âme. La frégate, quant à elle, repart
bien souvent le ventre vide…
Ce
comportement ne vous rappelle rien ?
16
- Chagrin d'Amour.
Il
y a quasiment autant de divorces que de mariages, nous atteignons des records en
ce qui concerne les suicides d'adolescents. Les couples se déchirent, les
enfants fuguent et se droguent de plus en plus.
L'amour
engendrerait-il systématiquement la souffrance ? L'amour n'est il pas, par
essence, source de bonheur ? Alors pourquoi fait-il souffrir autant et si
souvent ? Aimerions nous mal ?
Quatre
facteurs semblent influencer notre notion d'aimer.
Le
premier est l'exemple que nous avons de nos aïeux. Nos grands-parents et
surtout nos parents s'aiment devant nous et nous donnent leur amour dés notre
plus jeune âge.
Le
deuxième vient des médias. Nous sommes sans arrêt confrontés à des
histoires amoureuses dans les feuilletons, les films, les publicités, les
livres, ou les périodiques.
Le
troisième est liée à notre culture, à notre histoire et donc à la religion.
Le
quatrième est inné. Que l'on place n'importe quel enfant en n'importe quel
lieu, il aimera un jour, sans aucune influence…
Prenons
l'exemple que nous donnent nos parents ou notre famille. Il y a encore très peu
de temps, la famille avait un rôle social. Les adultes s'occupaient des jeunes,
et les enfants, une fois devenus grands s'occupaient de leurs vieux et ainsi de
suite. Elle avait aussi un rôle économique avec la reprise du boulot du père
par les enfants. Les filles apprenaient les taches ménagères pour subvenir aux
besoins vitaux des travailleurs… La
famille était un clan avec une organisation politique où on trouvait la sécurité,
la protection et bien sûr, de l'amour. Celui qui s'écartait du clan risquait
gros et les familles restaient unies.
Ce
qui était vrai, il y a cinquante ans n'est plus applicable aujourd'hui.
En
ce qui concerne les médias, c'est à se pisser dessus !
Combien
de magazines vous donnent des trucs ou astuces pour séduire, pour accrocher le
cœur de votre proie à votre ceinture, tel un trophée. Combien de tests, des
pétasses
tordues, déjà trop vieilles dans leur têtes ont-elles remplis ? On voit même
des pendentifs "Game boy" pour repérer sans faille l'âme sœur dans
la rue… Les "pretty woman", "guerre et passion", les
romans photos, les "Arlequin", même les dessins animés de Walt
Disney influencent nos jeunes bambins avec des "Pocahontas" ou des
"Belle aux bois dormant"…
Sur
quoi sont basées ces histoires à la con ? J'aimerai bien voir Pretty woman et
son play-boy après 10 ans de mariage… Quand à Pocahontas, dans la réalité,
elle s'est laissé mourir de chagrin…
La
civilisation et ses règles sociales… Voilà le gros morceau ! Combien, devant
l'autel, ont "juré-craché" fidélité, assistance et vie commune
pour le meilleur et pour le pire ? Tout un tas de fêtes sont là pour
entretenir la flamme familiale et le porte monnaie des fleuristes et bijoutiers,
Saint Valentin, fête des mères, des pères, les noces de papier ou de
vermeil… Plus on reste longtemps marié, plus on le célèbre ! On gagne des médailles…
Ça doit être un exploit ! Ne parlons pas des contrats de mariage, des donations
au dernier vivant, du prix d'une robe blanche et donnez-vous la paix du Christ
pendant que vous y êtes…
Toutes
les grandes civilisations ont des grands monuments. Ces lieux de culte servaient
à rassembler, pour unir, diriger ou commander le peuple. Les lois sont
indispensables à l'ordre, l'ordre à l'organisation de la société et
l'organisation de la société à une vie au sein de cette société ! De tous
temps, ces lois, pour les plus grandes, sont paroles de prophètes, de
demi-dieux ou de Dieux tout entier… En 40 jours, Moïse a certainement eu le
temps de graver ses tablettes pour mobiliser les hébreux qui commençaient à
douter… Les grands prêtres égyptiens ne croyait qu'en un Dieu et ils se
servaient des autres divinités pour mener le peuple en cas de conflit, de
famine, d'épidémie ou autre. Ces règles qui régissent plus ou moins nos vie
amoureuse ont vu le jour pour organiser la société, pour la diriger et surtout
pour la contrôler…
On
ne peut donc pas s'y fier !
L'amour
inné, celui que l'on ressent tout au fond, est la seule émotion qui transforme
fondamentalement l'être humain lorsqu'il l'a rencontré. Parvati, assise sur
les genoux de Shiva cherche à comprendre ce sentiment en posant tout un tas de
questions… Shiva ne répond jamais et la renvoie systématiquement à elle, à
son expérience et son ressenti.
Un
étudiant vient voir le sculpteur. Celui ci a réalisé un buste en granit
parfait. L'étudiant lui demande comment il a pu sculpter pareille merveille. Le
vieux sculpteur lui répond que ce buste parfait préexistait déjà sous la
pierre et qu'il n'a fait que retirer la matière qui le recouvrait…
C'est
en dépoussiérant notre âme que nous trouverons la réponse. Car cet amour non
dépendant, pur et libre existe en nous mais sous une couche bien épaisse et
bien grasse…
La
civilisation ne nous a laissé qu'un seul amour libre, pur et désintéressé,
c'est l'amitié, ne passons pas à côté...
17
- Space rabbit.
Quarante
centimètres de neige, ça caille velu… Le nord des montagnes rocheuses est
une région très accueillante...
Le
petit lapin blanc qui semble se les geler au pied de quelques arbustes déplumés
n'a pas vu arriver le vilain puma affamé… Après une courte période
d'observation, le félin s'élance à la poursuite du pauvre blanchôt. Le petit
lapin, terrorisé, saute à gauche, à droite, changeant de direction après
chaque atterrissage. En fait, il passe plus de temps dans l'espace que dans les
quarante centimètres de neige dans lequel s'englue le puma.
La
cavalcade entre le lapin de l'espace et le puma des montagnes va durer environ 5
secondes. En trois bonds, le tueur est sur sa proie puis, soudainement, le prédateur
s'arrête net, sans raison apparente. Il ne semble pas trop essoufflé et le
blanchôt disparaît dans la nature sans demander son reste. Que s'est-il donc
passé ?
Voici
ce qu'en disent les éminents éthologues ou autres observateurs érudits de la
faune qui se les caillent dans la neige. Le puma, au bout de quelques secondes
de course s'est rendu compte qu'en boulottant le lapin, il n'aurait pas compensé
la dépense de calorie occasionnée par la poursuite. Le jeu n'en valait pas la
chandelle…
L'orgueil
reste l'apanage de l'humain.
Encore
un signe de supériorité de l'homme sur le règne animal…
18
- Cache-cache.
Cela
fait maintenant 35 minutes que je cours dans la vallée. Ce
jogging, familier des
travailleurs permet de repartir au boulot le lendemain matin en ayant la
sensation de vivre d'une façon équilibrée…
Les
jambes commencent à peser, les muscles s'engorgent un peu plus à chaque foulée
et les allers-retours de mes poignées d'amour terminent le travail de sape en
m'essoufflant…
Cinquante
cinq minutes sont passées et j'ai franchement mal aux pattes arrières ! Paraît
qu'on est mieux après… Et bien vivement après !
Je
repense à ce que m'a dit Marina, une patiente du centre, cette après midi,
elle m'en a vraiment mis plein la gueule.
Et
"je me fais avoir à tous les coups" et "Dés qu'on se sert de
mes faiblesses, je tombe dans le piège" et "je cherche l'équilibre
et je fais tout le contraire pour le trouver"
et pour finir "j'ai pas confiance en moi"…
Elle
m'a surtout parlé de mon original, de ce qu'elle appelle le "Ka". Une
entité parallèle au "moi", notre double ou pour compliquer encore un
peu plus les choses, notre conscience inconsciente (pour la majorité des gens)!
C'est le "Ka" qui nous oriente, il nous protège de nous même (même
s'il nous place dans des situations tordues par moment). Bref, Marina m'en a
foutu plein la tronche parce que soit disant, j'ai un "Ka" d'enfer
mais que je n'en ai pas suffisamment conscience et cela me joue des sales tours
ces temps ci !!! (Paraît que c'est pour mon bien !).
J'ai
décidément de plus en plus de mal à courir et j'en ai encore pour 20 bonnes
minutes. J'ai l'habitude de prendre par le lac à la fourche suivante mais là,
il n'a pas plu depuis un moment et le chemin forestier qui longe la rivière
doit être praticable.
J'aime
courir le long des cours d'eau car mes pensées s'envolent avec le courant. Par
le lac, il y a toujours du spectacle. On y
croise régulièrement de belles sportives au visage rougi par l'effort… Par où
passer ? La forêt et le
ruisseau ou le lac et les filles ??? Mais que dirait mon "Ka" ?
Je
crois qu'il me dirait de passer par la forêt,
quel intérêt y a t'il à mater des nanas qui tournent en rond autour d'un
lac… Et puis, je ne leur parle jamais à ces filles et pour finir, je ne les
revois jamais… Non, c'est sûr, mon "Ka" me demande de passer par la
forêt, là où le ruisseau
coule et où le courant fait vagabonder mon esprit.
Je
sors de mes réflexions, bien décidé à prendre la direction de la forêt,
mais je ne suis pas à l'endroit
attendu…
Cela
fait 3 minutes que j'ai dépassé la bifurcation
! Sans en avoir conscience, je me suis engagé dans le petit chemin
forestier, dans la direction
voulue.
Le chemin du lac était pourtant bien mieux marqué et j'y suis habitué depuis
longtemps.
Ça alors, j'ai touché du doigt un
lambeau de ma conscience…
Je
crois que je n'ai pas finis de jouer à "Ka"che-"Ka"che avec
moi même et la partie risque d'être longue…
19
- Affinités.
A
la troisième séance de rééducation de son épaule, thérésa me prit le bras
et dit "je vous comprends, moi, Nicolas, et vous
savez que je vous comprends, n’est ce pas ??? "
Elle
disait vrai et pourtant je ne connaissais d’elle que l’état de ses tendons
ou de sa capsule gléno humérale !!!
Quelques
anecdotes me vinrent aussitôt à l’esprit.
C'était
en 1994, à Strasbourg, le professeur Jaeger exposait aux nombreux chirurgiens
venus l'écouter les dernières techniques chirurgicales dans le domaine du
genou ligamentaire. Son discours magistral raisonnait dans l'amphithéâtre
lorsque quelques chirurgiens tentèrent de lui poser ou plutôt de lui opposer
quelques questions… Après les avoir fait longuement attendre, le maître de
conférence les ridiculisa en public. Au bout de quelques temps, il était clair
que plus personne n'osait risquer la moindre question et son intervention se
poursuivit sans interruption !
J'étais
assis tout au fond de la grande salle en compagnie d'un confrère. J'avais l'étrange
sensation que cet illustre personnage avait quelque chose à me dire, son regard
s'attardait souvent sur moi et par moment, j'avais l'impression qu'il n'y avait
que nous deux, qu'il ne parlait que pour moi. Un curieux sentiment m'envahissait
doucement, il fallait que je lui parle. Tous ceux qui s'y risquaient se
retrouvaient le bec dans l'eau, comment faire?
Plus
le temps passait et plus cette sensation se renforçait, il voulait que je
prenne la parole, j'en étais maintenant convaincu… Après avoir été très
attentif à sa façon de "prendre contact" avec moi, je dus à nouveau
me concentrer sur le contenu de ses dires et au bout de quelques minutes, une
question me vint à l'esprit…
Tout
autour de moi, les gens commentaient en chuchotant l'intolérance du professeur
et les doutes m'envahirent… Et si je m'étais fait un film, comment cet homme,
situé à une quarantaine de mètres de moi, au beau milieu d'une assemblée de
thérapeutes en rangs serrés, pouvait-il m'inspirer ce sentiment, cette affinité
? J'expliquais donc à mon collègue, l'envie qui me tenaillait de poser une
question… Sa réponse m'ayant encouragé, je levai le doigt au-dessus des têtes
qui me cachaient en partie… Des dizaines de visages se tournèrent vers moi,
les confrères gloussaient déjà de me voir aller à l'abattoir…
Le
professeur Jaeger s'interrompit au beau milieu de sa phrase et fit signe que
l'on me passe la micro et la terre s'arrêta de tourner le temps que cet
accessoire atterrisse dans mes mains tremblantes… C'était bien la première
fois qu'il ne faisait pas patienter un questionneur et à fortiori, qu'il
s'interrompait…
Après
avoir posé la dite question, somme toute banale, il me regarda et me montra du
doigt pour dire:
-
Je vous remercie de
votre intervention, c'était la question que j'attendais.
(En m'envoyant un regard complice).
Je ne pus
contenir un large sourire. Il reflétait l'immense émotion qui m'envahissait à
cet instant et n'écoutais pas la réponse du maître tant j'étais rempli d'une
profonde joie. C'était bien ça, il attendait ma question depuis le début,
j'avais raison…
J'ai gardé
cette anecdote pour moi…
Une autre
fois, à Livingstone, dans le sud du Guatemala, je sirotais une "cerveza"
avec mon Ami Yves. Il était 18h, le soleil inondait les cabanes en bois du
petit village de pêcheurs quand un jeune homme blanc passa sur l'étroite bande
de terre ocre qui faisait office de rue principale. Derrière lui, au même
rythme s'étirait une foule de badauds en haillons. Certains d'entre eux
semblaient faire office de gardes du corps. La scène était surprenante car
tout le monde s'écartait avec respect sur leur passage.
Quelques
heures plus tard, ils revinrent avec toujours ce "chef" qui menait la
petite procession… Pas un regard pour nous mais toujours deux bières sur
notre vieille table et les souvenirs qui nous enveloppent de bonheur dans les
vapeurs de fumée et d'alcool.
Vers 23h, le
type, accompagné de son "armée" repasse et Yves se lève subitement
pour lui courir après et lui taper sur l'épaule. Voilà notre gaillard qui
recule de deux mètres pour se mettre en garde, prêt à combattre ! Mon ami
n'est d'ailleurs pas en reste car avec sa formation de karatéka, il est lui
aussi prêt, la garde basse. Mais Yves le calme d'emblée en levant les mains en
signe de paix. La seule question à laquelle Yves répond est si nous sommes de
la C.I.A. ???
Une fois
rassuré, il vient s'asseoir avec nous autour d'une petite table en bois à
l'abri de la chaleur étouffante des tropiques.
Il nous
explique qu'il nous a repéré depuis ce matin et qu'intrigué, il cherche à
savoir qui nous sommes. Les réponses sont simples… Je suis kiné, il est le
rebouteux du village, Yves a fait du karaté de haut niveau et il donne des
cours d'arts martiaux sur la plage le soir… Inutile d'ajouter que nous avons
passé quelques jours merveilleux à enseigner et surtout, à apprendre…
Un jeune
adolescent raconta un jour à Yves cette histoire : Les âmes sont constituées
de milliers de particules, un peu comme des gouttes d'eau… Le corps, lui est
comparé à un verre d'eau. A la mort du corps, le verre se vide et les gouttes
d'eau sont versées dans l'océan… Un océan de particules d'âmes… Quand un
enfant naît, son verre d'eau est rempli dans l'océan et constitue sa nouvelle
âme.
Le jeune
homme expliqua à Yves que s'il y a quelques fois ces affinités entre deux êtres,
c'est tout simplement parce que les deux personnes ont toutes deux les
particules d'une même âme…
Ces affinités
sont très rarement complètes ou pures… On pourrait même inventer une "échelle
d'affinité" avec différents degrés.
En haut de l'échelle,
il y a ce sentiment extraordinaire et si rare d'un amour pur. Les mots, les
attitudes ou les comportements nécessaires à la communication classique
deviennent superflus, on se comprend et c'est tout… En bas de l'échelle, On
se sent peu attiré, voir pas du tout par quelqu'un et on en garde beaucoup sous
le pied, il y a un côté que l'on ne connaît pas ou plutôt que l'on ne
ressent pas…
Si l'affinité
est grande, peu de temps est nécessaire.
Si, au
contraire, l'affinité ou l'amour est restreint, ce que l'on ne peut ressentir,
cette face obscure peut s'éclaircir avec le temps, On apprend alors à connaître
les réactions, les comportements de l'autre. En fait, on apprend l'autre avec
le temps...
Il faut
parfois des années pour apprendre l'autre et pour ce faire, la société nous
donne des armes redoutables… Ces armes s'appellent, la programmation
neurolinguistique, l'ethnologie, l'étude du comportement, la psychologie et
j'en passe…
Avec Thérésa,
le temps n'était pas nécessaire, J'en ressentais bien plus que les années qui
se cachaient derrière ses yeux…
FIN.
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