Accueil Remonter PARTIR AU LARGE

Roumanie Kurdistan croisière sur Manitou Baltique Antilles Istanbul

 

 

LE VOYAGE DE MANITOU

Croisière en solitaire en Atlantique : 27 Décembre 97 – 10 mai 98.

 

AUTEUR : Nicolas POITOU

 

 

 

A mon père, à mon fils, et aux "sains d’esprit"

 

 

 

 

20/12/97

 

Quiberon, 39° de fièvre, une angine phlegmoneuse, 4 jours de piqûres d’antibiotiques et de cortisone ! Ca commence bien !

Depuis 4 mois, je suis en passe de partir pour un grand voyage.

J’ai vendu mon cabinet de kiné le 30 juin 1997 à Magland, en Haute Savoie. J’ai cédé ensuite toutes mes affaires personnelles, chaises, table, télé, chaîne hi-fi, ordinateur et jeté ou donné un gros paquet d’affaires qu’on entasse en se disant que ça pourra toujours servir un jour. Au début, alors que les acheteurs se succédaient chez moi pour me débarrasser, j'ai été très déstabilisé, mes points de repère disparaissaient un à un. J’ai fini par manger des pizzas ou des Mac Do dans une assiette qu’on m’avait prêté sur un torchon qui me servait de nappe, assis en tailleur sur le parquet. Au mois de juillet, je suis parti en Bretagne préparer le bateau que je venais d’acheter avec l’argent du cabinet. J’y ai travaillé comme un dingue, 14 heures par jour à installer, réparer, aménager mon futur logement. Je me suis donné les moyens de réaliser mon rêve. Afin de conjurer le mauvais sort, j'ai fait serrer à Maël une petite pièce de ma mère que j'ai placé sous le pied de mât.

Les gens sont partagés au sujet de mon entreprise, certains sont jaloux, d’autres me prennent pour un fou allant jusqu'à me plaindre, quelques autres m’encouragent. La semaine dernière, pour la énième fois, on m’a demandé pourquoi ce voyage, cette fuite ?

J'ai trouvé quatre raisons mais avant toutes choses, je n’ai absolument rien à prouver, aucun défi, aucun dépassement de soi, je ne recherche en rien l’exploit ou une reconnaissance quelconque.

La première raison c’est que voyageant depuis longtemps, à chacun de mes retours, j'avais une vision plus claire, plus juste, plus réelle de la vie en France. Après chaque retour, je restais de plus en plus longtemps lucide et objectif en ce qui concerne les vrais et les faux problèmes. L'ennuyeux, c'est que, malgré tous les efforts possibles, les contraintes habituelles de la vie moderne finissent par me fermer les yeux. Et je recommence à me faire du soucis pour des conneries, à mal dormir, à attendre le prochain voyage comme un salut et à ne plus vivre sereinement le quotidien.  

La deuxième raison est que je voudrai pouvoir aider, donner de moi-même à des gens qui ne sont pas assistés, qui ne profiteront pas. En France, c'est de plus en plus difficile.

La troisième est que le système économique et social Français a une méchante tendance, depuis quelques années, à limiter la prise en charge des soins, et donc le travail des praticiens. Aujourd'hui, il ne sert à rien de faire des études complémentaires pour se former mieux car, de toutes façons, on ne pourra pas avoir plus de patients et on ne travaillera pas plus qu'un débutant qui s'installe et ça devient très frustrant.

La quatrième raison, je la garde pour moi pour l'instant et on verra bien si je me trompe… 

 

Du 24/12 au 27/12  

Une terrible tempête sévit sur l’atlantique nord. Aux infos, un chalutier de Camaret est porté disparu en mer de Galles, 5 hommes sont morts. L’angoisse est omniprésente, elle m’accompagne chaque soir, quand pourrai-je partir ? Le soir du 27, la météo annonce une accalmie pour la nuit et la journée du 28 décembre, c’est décidé, je me jette à l’eau…

 

28/12/97

 

Il est 20 h, je commence à ranger la maison de Quiberon, je relis les cartes dans tous les sens, fait mille et une estimations sur la route à suivre avec plusieurs impératifs à respecter et pas mal de facteurs dont je dois tenir compte. A cette période de l’année, le soleil se lève à 8h50 et il fait nuit noire à 18h ! ! ! De plus, je ne connais pas les ports dans lesquels je vais accoster. On rajoute à cela que je n’ai jamais navigué de nuit et que fin décembre, ça caille velu !

Vu la courte fenêtre de temps clément dont je dispose, je décide de partir au beau milieu de la nuit pour arriver dans l’après-midi le plus loin possible et en l’occurrence à l’île d’Yeu. Douze heures de navigation plus une nuit blanche, ça doit passer !

Incapable de dormir, énervé à l’idée de lever l’ancre, je vais voir à 21h le dernier "Bond, James Bond" pour me changer les idées. Je dîne rapidement chez des amis puis file au ciné. Le film me plaît bien mais à peine dehors, je sens l’oppression me gagner, il fait très noir et on dirait même qu’il n’y a plus de vent. Non, ce n’est pas possible, il y avait force 7 encore à 15h, je dois me faire des idées, c'est trop beau pour être vrai.

Je rentre donc à la maison vers minuit pour faire mon dernier sac, j’y mets les restes du frigo, des fringues chaudes en plus, et toutes les cartes que j’avais rapatrié pour les étudier.

Je ferme bien toutes les écoutilles, le gaz, l’eau et l’électricité. A 2h du matin, me voilà sur le quai du vieux port avec mon gros sac et deux énormes boules dans la gorge ! ! Le ciel est plein d’étoiles et il n’y a pas un souffle de vent…

A 2h30, j’appareille après avoir retiré les bouts d’amarrage du catway. Le bateau passe doucement sous les lumières oranges de Port Haliguen. J'essaye de me rassurer.

-  « Il faut y aller, ça va aller… Et si je me mange un casier ou un filet dans le noir et qu’il bloque mon hélice ? Et si je ramasse de très grosses vagues au large ? Et si je tape dans une balise ? Et si je tombe, et si j’attrape des verrues au cul… »

Je n’arrête plus de me faire du soucis. Je me résonne, j’appelle ma mère au secours. Le bateau a quitté le port et les phares rouge et vert s’éloignent rapidement. Devant c’est le noir complet sauf une petite surface liquide de part et d’autre de la proue où se reflètent les lumières blafardes de mes feux de navigation. Cette petite partie d’eau éclairée rend le reste de l’océan encore plus noir. J’ai l’impression qu’un monstre va sortir la tête de l’eau précisément du coté vert, c’est le pire…

Je connais bien la baie de Quiberon et logiquement devant moi, il n’y a rien et c’est tant mieux. J’essaye d’apercevoir de temps en temps l’écume que fait le bateau pour me donner une idée de sa vitesse. Je suis complètement concentré, attentif au moindre bruit, je descends toutes les dix minutes en cabine pour refaire le point et vérifier les alarmes du radar. Tout va bien, je devrais me détendre, profiter du magnifique ciel étoilé, des centaines de lumières qui bordent les côtes. Il y a partout des éclats tournants blanc ou rouge. Jamais je n'aurai pensé qu'il y avait autant de phares dans le coin. Je reste stressé, incapable d’ouvrir simplement les yeux pour apprécier. Et dire que j’attends ce moment depuis des années…

Le moteur ronronne, je vais à 5,3 nœuds*, la moyenne est bonne pour mettre 12 ou 13 heures. Je m’éloigne le plus possible de la côte pour éviter les mauvaises rencontres avec des bouées ou des cailloux, le GPS fonctionne parfaitement et ma route est nickel !

Vers 7h, un méchant coup de fatigue me prend et je me mets à somnoler assis sous le crachin glacial, à côté de mon pote Meulton, c’est mon pilote automatique. Il faut que je me secoue, je descends refaire le point dans la cabine pour me réveiller un peu. Plus tard, je m’allonge à l’arrière et je regarde le mât déchirer la voûte céleste de droite à gauche, le spectacle est envoûtant et je lutte pour ne pas fermer les yeux.

*1 Nœud: 1 mille à l'heure, 1852m à l'heure. 5,3 Nœuds = 9,8 km/h

Le temps, avec la fatigue, passe de plus en plus vite, je ne vois pas encore les vagues mais je sens que je suis au large car je monte et redescends des collines d’eau. La houle d’ouest me berce et m’inquiète de temps en temps, lorsqu’une vague plus sèche heurte le bateau violemment et fait tomber le bordel que j’accumule dans la cabine. Je mesure à quel point l’heure qui précède le lever du jour est la plus sombre. J’ai déjà bien avancé et je suis maintenant au large du "plateau des Fours", je rajoute une couche de vêtements car avec la fatigue et l’humidité de l’aube, je commence à avoir froid. La lumière lentement se fait sur ce que je ressentais, une magnifique houle de 3 mètres me chahute par tribord et l’angoisse, avec le jour, renaît.

-        « Et si ces vagues se mettent à déferler, et si je passe sous un grain ? »

Droit devant moi, vers le sud, il y a des nuages très noirs… Beaucoup plus rapidement qu’au départ, je m’habitue à la vision de ces montagnes d’eau qui filent vers l’est sans se soucier de moi. Les gros nuages noirs qui m’inquiétaient s’estompent un à un, comme si les grains s’étaient vidés pour que je passe au sec ! Un cargo croise ma route loin devant moi et je passe le rail de la Loire. Tout semble fait pour que je sois enfin rassuré.

L’île d’Yeu est en vue, il est 14h. En entrant dans port Joinville, une voix, sortie d’un haut-parleur, m’indique ma place. Il fait bon, le soleil brille et les mouettes crient au dessus des chalutiers qui ramènent des lançons. Je suis en paix, épuisé et heureux que le bateau soit arrivé entier. Je me fais une méga bouffe, prépare ma route pour demain, direction La Rochelle. Je me couche à 18h45 et m’endors comme un bébé.

 

29/12/97

Bip, bip, bip, le réveil me tire du sommeil à 3h15 ! Je suis complètement dans le gaz, j’ai froid et un terrible mal de tête. La prochaine fois, je boirai un coup avant de dormir comme ça, il y aura une raison pour avoir la gueule de bois ! Je sors de ma couchette, ouvre la porte de la cabine pour voir le temps, il y a du vent cette nuit, c’est bon, je pourrai mettre les voiles !

Je me fais un petit déjeuner, fume une clope, remets du gasoil dans le réservoir puis je téléphone au répondeur de Météo-France. Vent de sud-sud-est, force 3 à 5, en plein dans le nez pour mon trajet vers La Rochelle, finalement, vive le moteur !

Je quitte le port dans le noir complet, il n’y a que les feux verts de la jetée qui marchent, je gagne donc la mer à l’aveuglette. Au large, je bifurque pour suivre mon cap en longeant l'île sans risque, et là, surprise, je me mange des vagues très conséquentes de face. Le bateau enfourne et tape terriblement. Je devine la hauteur des lames en appréciant les coups de boutoir du navire.

Je me cale dans le fond du carré arrière, la tête sur la survie, sous la barre franche, pour éviter les embruns et le vent glacial. De temps en temps, je me lève brusquement à la lueur d’un phare halogène de bateau de pêche qui me détaille en posant ses casiers ou ses nasses à lançons.

Le bateau tape de plus en plus, je n’avance quasiment pas contre ces vagues. Le jour se lève enfin et un magnifique soleil rouge émerge à 8h50. Les vagues sont vraiment grosses et je décide de prendre 2 ris et de tirer des bords pour mieux négocier la houle et soulager le navire. Je perds de plus en plus de temps et la mer grossit lentement mais sûrement, mon anémomètre marque 7 Beaufort ! Merci la météo !

Après 10 heures de lutte contre l'océan, je passe au large des Sables d’Olonne, c’est décidé, je m’y arrête, je suis crevé, trempé, et les creux atteignent plus de 3 mètres, ça suffit pour aujourd’hui ! Je surfe sur la houle de sud-ouest pour entrer dans le chenal qui mène au port, impressionnant ! Le gardien me fait payer 60 F et me laisse le long du catway à essence pour la nuit, le long de la promenade. Tout le monde vient voir ce que je fous en mer à cette période de l’année, sans me le demander ! Ce soir, j’ai acheté un steak énorme sur le port et je me prépare à l’ingurgiter avec un bon petit coup de rouge.

Je viens de prendre une douche chaude et toutes mes affaires sèchent dans la cabine, suspendues au-dessus de ma tête. Tout va bien sauf la météo de la capitainerie qui annonce une mer forte pour demain, on verra bien. Je mets le réveil à 6h pour gagner le port des Minimes à La Rochelle. J'espère y voir ma tante et mes cousins pour passer le nouvel an.  

 

30/12/97

Encore un réveil très difficile, je suis de plus en plus fatigué, je me lève à contre cœur vers 6h20 et prépare mon chocolat chaud que je bois en 2 fois car mes bols en plastique sont un peu petits. J’appelle le répondeur de la météo, le temps clément semble se confirmer jusqu'à 21h Zoulou. Je quitte le ponton vers 7h30. En sortant du chenal, j’appréhende avec anxiété les grosses vagues que j’ai eu hier au large des Sables. Mais non, tout va bien, la mer s’est calmée et le bateau ne tape qu’un coup sur dix. Je conserve le moteur et hisse la grand-voile avec 2 ris pour stabiliser "Manitou". J’ai droit, encore une fois, au vent de sud, sud-est. Vers 9h, le vent tourne au sud, je coupe donc le moteur et envoie le génois en partie en bordant toute la toile à plat. Il pleut des cordes, je longe la côte à 5,5 nœuds, le top !

Plus tard, le soleil fait son apparition et me réchauffe efficacement, j’apprécie énormément ces instants. Des pingouins, par groupes de deux ou trois, plongent à mon approche, des mouettes jouent avec les effets du vent dans mes voiles. Vers midi, je me prends une bonne tranche de jambon avec des cornichons et de la mayonnaise, le tout accompagné de chips en sachet. Je savoure chaque bouchée avec délectation, c’est le premier vrai repas que me laisse faire la mer.

Le vent faiblit et je libère toute la toile pour avancer plus vite. Vers 14h, je passe le phare des Baleines. Quel nom évocateur… Même sous les grains, l’ambiance à bord est au beau fixe, mon pilote et moi nous entendons à merveille, même s’il bosse beaucoup plus que moi ! Je suis maintenant à l'abri de l'île de Ré et il s'agit d'éviter les parcs à huîtres.

- « Vas t'y retrouver avec toutes ces bouées cardinales ! »

Ca y est, j’aperçois le pont de Ré, ça a l’air énorme, d’après les instructions nautiques, je dois passer entre la dixième et la onzième pile du pont, il s’agit de viser ! Elles sont espacées de 110 m. Je filme au caméscope avec une bonne musique l’approche du pont. Le vent tourne subitement au sud-ouest et se renforce. Je reprends mes ris et fonce à 6,5 nœuds sous le pont en ramassant un bon grain au passage. Je rentre dans le port des Minimes à 16h, j'amarre le bateau au ponton d’accueil devant une grosse vedette, au beau milieu de voiliers prestigieux et de catamarans gros comme des 38 tonnes… "Manitou" semble tout petit, enfin, je le retrouverai facilement, c’est le mât le plus court de la flottille.

Je passe à la capitainerie pour régler ma place et prendre une bonne douche tiède. Je téléphone à mon père pour le rassurer puis à ma tante qui viendra me chercher à 18h15. En attendant, j’écope le fond de cale. Je retire presque 8 litres d’eau douce sous les planchers, une de mes vaches à eau ou un des tuyaux les reliant au robinet de l’évier doit fuir, il faut que je vérifie ça au plus vite pour éviter le marnage. Je vais profiter aussi de cette escale de 3 ou 4 jours pour réparer le filet de protection tribord, la serrure de la cabine qui s’est décrochée et acheter des gants qui ne déteignent pas, j’ai les doigts complètement noirs depuis 3 jours.

Un avis de grand frais est prévu pour samedi, et d’ici là, le vent reste orienté au sud-ouest, ce qui ne me convient pas du tout pour gagner l’Espagne. Je dois donc rester chez ma tante à attendre, bien au chaud, que le vent tourne pour repartir. Elle vient de perdre son mari et affronte seule la solitude depuis hier car ses enfants viennent de repartir. Elle fait partie de ces gens courageux, réfléchis, qui aident les gens sans porter de jugement. Odile bosse pour "Médecins du monde" et assiste les pensionnaires de l’hôpital psychiatrique de La Rochelle. Elle est d’une très grande générosité et vient de me dire que ses malades lui apportaient beaucoup plus qu’elle ne leur apportait, j'admire son état d’esprit. Michel, était un grand mari et un grand marin, ses cendres rejoindront la baie de Quiberon ce printemps. Il était inventeur de génie, aimait la fête, et était entouré d’amis de grande valeur.

 

31/12/1997

Une énorme bouffe et une nuit de 12 heures chez ma tante !

Retour au voilier vers 17h, séance d'écopage de la cale, nettoyage à fond et réparation de la serrure; du béton !

Il est 21h45 et je me prépare à prendre mon petit vélo pliant pour aller dans le centre de La Rochelle pour picoler ! Il paraît, d'après le gars de la capitainerie, qu'il y a plein de pubs sympa près du vieux port. Pour l'instant je fais sécher mon blouson et une chemise habillée car l'eau suinte le long des parois du bateau et tout est vraiment trempé mais bon c'est cool, c'est le nouvel an, non ? Je me sens quand même bien seul ce soir de fête mais je l'ai voulu et je l'ai !

J'erre le long du vieux port dans les rues piétonnes avec mon petit vélo qui grince, beaucoup de gens se promènent, s'engouffrent dans des restaurants surchargés. Au bout d'une heure et demi de prospection, je repère dans la rue Saint Nicolas, un pub d'où émerge une musique africaine. Je m'installe au bar, la serveuse est Anglaise, elle le porte sur elle et discute un peu avec moi, très sympa et très cool. J'attaque par une Corona, ne sachant pas si je reste ou pas. Je monte à l'étage pour voir le groupe qui joue sur une grande mezzanine en bois. C'est bon, je passe la soirée ici, je commande au bar le premier des 6 ti'punch de la nuit et remonte m'installer au 1er.. Les gens arrivent par groupes, certains sont déguisés et ils mettent le feu à chaque fois. Je sympathise avec les musiciens et mes voisins de table qui m'offrent des ti'punchs. Je finis complètement gazé avec Akim qui dort à l'avant du bateau et Clara qui partage ma couchette à l'arrière. Ce qu'il s'est passé exactement, je ne sais pas, mais Clara est vraiment extra et ça fait un bien fou de serrer quelqu'un dans ses bras… Je me rendors après leur départ vers 11h et me réveille avec une bonne douche brûlante à la capitainerie à 15h30. L'avis de coup de vent est vraiment confirmé, houle de 6 mètres, vent de secteur sud-ouest avec rafale à 55 nœuds, force 10 !! Finalement, La Rochelle, c'est très chouette. Clara doit revenir vers 17h, je l'attends.    

A 17h30, elle arrive et nous décidons d'aller au cinéma dans la vieille ville. Le vent se lève vers 20h, atteignant rapidement force 8. Quand je rentre à 23h30, le vent souffle à 50 nœuds, le bateau est écrasé contre le ponton, complètement penché sur tribord. Un vacarme assourdissant remplit la cabine et la gîte prend une ampleur vraiment impressionnante sous les rafales. De la grêle s'écrase ensuite sur le pont avec fracas, j'ai l'impression que le voilier va se disloquer. Je ne dors quasiment pas cette nuit là. Au petit matin, des petits tas de grêle jonchent les pontons et le vent souffle à 42 nœuds. Sur la jetée, un bateau de 7,20 m appartenant à une association d'étudiants, s'est littéralement envolé de sa remorque pour aller s'écraser sur les voiliers d'à côté. Ca me fait mal au cœur.

Clara revient pour m'emmener gentiment en voiture pour Dompierre sur mer, retrouver ma tante qui est un petit peu perdue. Sa cheminée est tombée chez le voisin, un gros arbre s'est effondré dans le fond du jardin et la fenêtre de sa chambre a volé en éclats. Je débite l'arbre et calfeutre la fenêtre, Odile n'a vraiment pas besoin de ça en ce moment ! Clara repart pour l'île d'Oléron, je la reverrai peut être plus tard, dans quelques semaines si la vie en décide ainsi. En tous cas, j'ai eu de très bons moments en sa compagnie et je la remercie sincèrement pour ces instants.  

 

Du 2/01 au 5/01/98

La tempête fait rage et se prolonge avec des pointes à 9 Beaufort sous les grains. Je reste donc chez ma tante Odile à bricoler quand elle me donne du travail, au moins, je me sens utile de temps en temps !

Je retourne au voilier chaque jour, j'écope le fond de cale qui continue à se remplir d'eau douce mais comme j'ai coupé tous les circuits des vaches à eau, ça ne peut venir que de la pluie. La météo annonce sur toutes ses sources que la mer sera peu agitée à partir de mercredi, j'attends ce moment avec impatience. Ce lundi, j'ai étudié à fond les abris possibles de la côte nord de l'Espagne car sur ce trajet là, je resterai 48h en mer sans voir la terre et ça ne m'est jamais arrivé. Je suis à la fois impatient et un peu inquiet. En fait, j'ai peur que la météo change soudainement alors que je serai loin de la côte. Je ne sait pas encore comment fonctionne ma B.L.U.* et il n'y a que par ce système de transmission que je peux avoir des informations au large

 

6/01/98

Ce matin, je fais les courses et recharge "Manitou" avec plein de bouffe fraîche, du coca, du jus d'orange, etc., tout ceci grâce à la voiture d'Odile. Pour accéder aux voiliers du ponton d'accueil, il faut traverser la capitainerie, je jette encore une fois un coup d'œil sur les cartes météo, ils annoncent des creux de 6 mètres…

Je mets mon vélo pliant dans le coffre puis ramène la 205 à Dompierre. Je pédale mes 15 bornes contre le vent pour revenir au port, bonjour la suée ! Mais bon, je me sens chez moi ici. Je vais me faire un petit ciné ce soir. Tout à l'heure, après avoir acheté le nouveau guide "Pilote côtier Bénéteau" sur l'Espagne, j'ai cru que je pouvais passer par le canal du midi mais suite à trois coups de fil, mon tirant d'eau de 1,65m ne le permet pas. Vraiment dommage, j'aurai bien évité ce fichu golfe de Gascogne, très dangereux pour un petit bateau en cette saison. Enfin je me suis fait mon petit film tout seul.

Le vent est bien tombé, il y a force 4 et ce fichu océan ne se calme pas. J'ai rencontré tout à l'heure un vendeur qui m'a beaucoup renseigné sur la côte nord de l'Espagne et sur les dangers du milieu du golfe, là où en général, les bateaux cassent… Encore une fois, pile-poil au moment où j'en ai besoin, la veille du départ présumé.

D'après mes calculs, je dois mettre entre 35 et 50 heures pour gagner un port intéressant sur l'Espagne. En partant à midi, j'ai toutes les chances d'arriver de jour.

- «Je suis en train de boire un ti'punch et je commence à avoir du mal à distinguer les touches donc ciao ! Je vous laisse ».

* B.L.U. : Radio permettant la réception au large des informations météorologiques sur la fréquence très porteuse de la Bande Latérale Unique.

 

7/01/98

Après avoir rangé la cabine, sorti le pilote et les sangles du harnais, je quitte le port à 14h.

Le vent de sud-ouest n'est pas du tout favorable et je tire mon premier bord sur Fort Boyard. En arrivant au large du phare d'Antioche, la houle, que j'attendais longue, de 2 à 3 mètres, s'avère être courte de 4 à 5 mètres ! J'ai l'impression d'être sur un toboggan de fête foraine ! Il y a d'énormes déferlantes sur le rocher d'Antioche, demi-tour toute ! Il s'agit de sauver mon petit cul de là ! Retour dans le noir au port des Minimes de La Rochelle pour une nuit au calme, j'essayerai à nouveau demain matin de passer Oléron. A mon arrivée au port, le CROSS annonce qu'au large de Chassiron, vers 16h, le temps était dégagé et la mer forte, je confirme sans problème. Ce qui m'ennuie le plus, c'est que les différentes météo sont contradictoires. Météo France annonce des accalmies avec une houle de 2 à 3 mètres et France Inter annonce une mer forte à très forte, qui croire, je verrai bien demain… En fait, les prévisions météo les plus fiables sont celles qui concernent le temps de la veille, cherchez l'erreur… 

 

08/01/98

Départ à 9h30 du port des Minimes, la mer a l'air plus calme qu'hier, aurai-je pris la bonne décision ? Le vent est au sud, donc, contrairement à la veille, je peux tirer mon cap direct sur la pointe de Chassiron que j'atteins 2 heures 30 plus tard. La mer est à nouveau forte. Je reçois un coup de fil d'Odile qui veut savoir si tout va bien, elle m'apprend que dans ce coin, ce sont des hauts fonds qui sont responsables de l'état de la mer. Elle connaît bien le coin et je lui fais entièrement confiance. Je décide donc de poursuivre malgré les coups de boutoir que le bateau donne dans les lames. Quelques heures plus tard, à mesure que je me rapproche des grandes profondeurs du golfe, la houle devient régulière et même agréable, elle fait quand même 5 mètres. Le spectacle est grandiose, j'ai l'impression de naviguer dans de véritables vallées marines larges comme 2 terrains de rugby. Le bateau monte et descend, je file au large, rassuré.

Vers 18h, le vent tourne au sud,sud-est, ce qui m'arrange car je peux aligner mon cap sur Santander. Par contre, étant bâbord amure, et la grande houle tribord, je suis couché sur toutes les crêtes de vague et le voilier est complètement déventé dans les creux. Il est très difficile de régler les voiles dans ces conditions. Force 3 à 4 dans les creux et 6 sur les crêtes. Je marche à 5,5 nœuds, je suis fatigué car l'inquiétude d'hier soir m'a fait m'endormir tard. Je m'allonge d'abord à l'extérieur mais le froid et l'humidité m'empêchent de me détendre. Je descends dans la cabine et me vautre sur la couchette sous le vent. Je règle l'alarme du radar sur 4 milles nautiques et le réveil toutes les heures.

A peine alité, le radar sonne, je fonce à la table à carte et là, je m'aperçois que les hautes vagues font trop d'échos, il s'agit de ressortir la notice pour régler ce bordel. A peine recouché, ça sonne encore, je passe la tête à l'extérieur, il y a des lumières un peu partout autour de moi. Je reste de longues minutes dans le froid à vérifier la route des cargos, il y en a un qui m'inquiète, ses lumières sont toujours dans le même cadran. 1 heure et demi plus tard, il me passe devant à 1,5 mille*. Je repars au lit sans vraiment y croire. Je somnole toute la nuit, vérifiant ma route, mon radar et grignotant des babioles de temps en temps. Vers 8h50, le soleil se lève et me réchauffe un peu. Des fous de Bassan tournent autour du bateau ainsi qu'une dizaine de mouettes juste à l'arrière, que se passe-t-il ?

 

* 1 mille nautique: 1852m

 

La ligne à maquereaux, que j'avais remonté en partie hier, les intéresse. Au moment où je commence à la remonter, une mouette plonge sur le leurre du bas de ligne et s'envole avec, j'ai attrapé une mouette ! Je tire sèchement sur le fil et le volatile s'enfuie avec une cuiller de trois hameçons dans le bec.  Ça c'est de la pêche ! Il faudra que je me méfie des oiseaux de mer au petit matin. Quand le soleil est rasant, ils distinguent mal ce qu'il y a sous l'eau ou alors le faux calamar qui sert de leurre est  fantastique ! A 13h, je me retrouve dans une houle croisée très difficile et le vent tombe. D'après la carte, le fond passe de 3000 à 1600 mètres, voilà un endroit dangereux. Les vagues sont pyramidales et le navire est comme un bouchon dans une baignoire ! Encore deux heures comme ça et, d'après mes calculs, ça devrait passer.

En effet, la mer redevient régulière quelques heures plus tard. Le vent a tendance à forcir et le bateau prend de plus en plus de vitesse. Il se couche de plus en plus sur le sommet des vagues, il va à 6 nœuds puis 7. Je sors prendre un ris et réduis considérablement le génois, je m'emmêle au passage dans la sangle de ma ligne de vie et rage d'avoir cette laisse en permanence.

Sérieusement fatigué, j'essaie de me reposer un peu mais rien à faire, le vent est capricieux. L'après-midi se passe à réduire et augmenter la toile, quelle galère ! A la tombée du jour, proche du rail de Bilbao où je m'attends à un trafic infernal, je règle l'alarme de proximité du radar sur 8 milles pour être tranquille. La lune est pleine et on y voit comme en plein jour, finalement, ça ne me dérange pas d'arriver de nuit à santander. Le bateau tape à nouveau, un clapot de 2 mètres environ chahute "Manitou" et le ralentit beaucoup, puis ça se calme à nouveau.

 

9/01/98

Il est 2h du matin, j'aperçois deux phares, la côte espagnole est en vue.

-        « terre, capitaine, terre ! »

C'est un beau moment que d'apercevoir la terre après plusieurs jours sans la voir. Encore 2 ou 3 heures et je pourrai dormir, dormir, dormir… L'épuisement me guette, mes jambes sont raides comme des bâtons, je ne m'adapte plus au tangage, je manque de tomber à chaque déplacement. Il faut que je mange un peu pour reprendre des forces. J'ouvre une boite de haricots verts, j'ajoute 2 jus de citrons, sel, poivre et le tout bien ficelé sur le gaz. Une vague, plus forte que les autres, me projette contre les placards de la cuisine, je me retourne deux doigts de la main droite, c'est le bouquet ! Je surveille constamment la poêle qui risque de valdinguer comme je viens de le faire. Elle ne risque pas de se retourner les doigts mais je risque de ne rien bouffer du tout… J'avale comme un porc le kilo de haricots verts, le chaud me fait du bien et je revis ! L'entrée de nuit se fera plus sereinement le ventre plein.

Quelques cargos, très visibles avec cette lune, me croisent en longeant la côte espagnole. Les lumières de la ville apparaissent une à une, je reste sur le pont à contempler le spectacle. Pour me déplacer, je vais à quatre pattes car je n'ai plus du tout d'équilibre.

La côte est toute proche et les lumières de Santander m'aveuglent. La carte d'atterrissage est tellement à grande échelle que je dois me placer entre deux îles de la baie pour pouvoir commencer à m'en servir. Ce n'est pas bien malin de la part du SHOM !

J'avance prudement au GPS, ça y est, je vois les îles. Il y en a une avec un merveilleux château illuminé et un phare 2+1 éclats, c'est Moro. Je la frôle pour entrer dans le profond chenal de Santander, il est 4h du matin.

 J'ai du mal à lire la carte et le guide côtier car mes yeux et mon esprit sont trop fatigués. A la bouée verte N°7, je rentre dans le port de Moldeno, le sondeur indique 2m20, c'est juste mais ça passe. Il n'y a pas de place à l'intérieur, je sors et continue le chenal vers le port de plaisance de Cantabrico. Malgré les instructions des guides suivies à la lettre, je mets longtemps à découvrir les deux petits feux rouge et vert marquant l'entrée de la marina. Les ayant enfin trouvé, j'accélère vers l'entrée avec un grand sourire aux lèvres… Ma quille, qui jusque là évoluait entre deux eaux, embrasse le fond, moi, c'est la paroi de la cabine que j'embrasse… Mais beaucoup plus violemment. Le bateau vient de s'échouer.

Panique ! Marche arrière toute ! Je retrouve les 8 mètres du chenal et essai de comprendre ce que fout un banc de sable non balisé devant l'entrée d'un port de plaisance digne de ce nom et, qui plus est, de 1500 places ! Je ressaye dans l'axe de l'entrée, je m'échoue à nouveau mais beaucoup moins brutalement car j'avance au pas. En tout, 6 fois je vais sentir le bateau être freiné puis s'arrêter à quelques dizaines de mètres de la digue, rien à faire, je viens de perdre 2 heures à jouer dans le sable et la vase !

Je fais demi-tour pour retourner vers Moldeno. Quelques encablures plus loin, je loupe une bouée du grand chenal et m'échoue une 7e fois, je suis dans un état !!!

Je n'en peux vraiment plus et il faut encore que je prépare le mouillage… Juste devant le yacht club, il y a deux corps morts libres. J'en ai trop marre, j'en attrape un à la gaffe et m'amarre dessus pour attendre le jour. Une fois la manœuvre effectuée, je m'endors instantanément sous la couette.

Vers 10h, j'entends dans mon sommeil une alarme puissante, je me lève d'un bond et me cogne la tête dans l'ouverture de la cabine, où suis-je, que se passe t'il ? Non ce n'est pas le radar pour un cargo, ni l'alarme GPS… Ca y est, je me rappelle, l'arrivée, les échouages, le corps mort, je suis à Santander. Le vent s'est levé et un clapot furieux malmène le voilier, quant à l'alarme, c'était le téléphone ! Probablement mon père qui veut savoir où j'en suis. En le rappelant, j'aperçois un type sur la jetée qui me fait signe d'entrer. Je mets du gasoil et démarre pour le port où le gardien me trouve une petite place, le pied ! Je le remercie chaleureusement. Il sourit en voyant ma tronche mal rasée et crevée, ce n'est pas grave, c'est mon sauveur. Je vais au yacht club puis à la banque, puis retour à la capitainerie pour la paperasse. Je n'ai qu'une idée en tête, dormir ! A 19h, Je me réveille frais comme un gardon, il y a force 8 dans le chenal, heureusement que je suis au port. La serviette est fournie pour la douche, je me rase, m'habille avec des vêtements propres, mange une plâtrée de pâtes au ketchup et au gruyère et pars dans la ville me balader. 

 

10/01/98

Quatre heure du matin. Je suis de plus en plus ivre, la tête me tourne, il y a des filles superbes tout autour de moi, qui dansent, qui boivent, qui me sourient. Je me retrouve encore une fois dans la situation des frégates. Ces oiseaux adorent boulotter les jeunes tortues à peine nées, elles en repèrent une sur la plage qui veut rejoindre la mer, elles plongent sur elle et l'attrapent, puis arrivés dans le ciel avec leur proie dans le bec, elles regardent le sol et là, oh ! Stupeur, elles découvrent qu'il y a encore des milliers de bébés tortues qui tentent de gagner l'océan, elles lâchent alors leur proie et plongent à nouveau pour en saisir une autre et ainsi de suite. Au final, à force de lâcher leur festin pour en attraper un autre, elles repartent bredouilles. C'est un peu ce qui m'est arrivé ce soir… De la folie à Santander. Des pubs dansants partout, des ambiances dingues, un peu comme à Breda, en Hollande, mais en pire !!! Tout le monde est dans la rue, boit à l'extérieur comme à l'intérieur car il fait très doux. Je rencontre un groupe de jeunes qui me guident jusqu'à un endroit où il y a des gens de mon âge et je me retrouve dans un autre pub avec des vieux !! La place est noire de monde, l'ambiance à 5h du matin bat son plein.

Je finis complètement bourré, incapable de marcher plus longtemps dans les carreterras de la ciudad. Il faut que je dorme un peu plus que prévu en fait !!  C'est dur, la vie de marin ! Mes chiottes vont enfin connaître l'enfer, allez j'y vais !

 

11/01/98

Je me réveille à 13h, je dois avoir encore une bonne quantité d'alcool dans le sang car je tangue… Une bonne bouffe et je pars à pied jusqu'au cabo meñor voir le quartier de Sardinéro. De grandes plages bordées de palmiers s'ouvrent sur la baie, c'est très beau. Je reviens au bateau par le bus et étudie les cartes marines pour la suite.

Dans la soirée, je sympathise avec Joaquim et Olga, les patrons de la "Celtic's Tavern". Ils m'expliquent les origines Celtes de la région en me payant bière sur bière. Accoudés au comptoir, nous discutons pendant des heures de mon voyage. Entre deux clients, Joaquim téléphone à la météo, Olga me montre un plan de la ville et Suzanna, la serveuse, m'hydrate le gosier…   Ils désirent m'aider du mieux qu'ils peuvent.

 

12/01/98

Coup de vent prévu pour la nuit de mardi à mercredi. Ce n'est pas grave, la taverne est mon repère et la bière gratuite, ma boisson… Je pars, caméra au poing, visiter la ville qui compte 200 000 habitants. Après quelques heures de marche, j'atterris au bar de mes nouveaux amis pour écrire des cartes postales. Joachim me donne la météo qu'il a récupéré sur Internet cette nuit. Un coup de vent pas très méchant se confirme, j'ai connu pire mais comme il fait bon sous les palmiers de Santander et que je vais arnaquer le port, pourquoi ne pas rester quelques jours de plus ? 

Dans la soirée, le vent se lève et un bon force 8 secoue les navires du petit port. Vers 20h30, après des morceaux de viande marinés dans du piment avec du riz, un régal, je retourne au bar et fais la connaissance d'un Français, Yves et d'un Anglais très sympa, Peter. Nous délirons toute la soirée sur la beauté de Suzanna, la serveuse, c'est vrai qu'elle est très belle.

A peine la porte du bar refermée, un vent furieux me bouscule dans le noir, une très forte tempête ravage Santander. J'ai beaucoup de mal à avancer, les bourrasques sont d'une extrême violence et il faut faire très attention en levant un pied car on se fait des croche-pattes tout seul…

J'arrive enfin au bateau pour découvrir, dans un vacarme assourdissant, que l'anémomètre est bloqué à plus de force 10, environ 60 nœuds de vent, pire qu'à La Rochelle ! Je double toutes les amarres, ligote la grand-voile et filme le spectacle du port traversé par des embruns à plus de 100 km/h. En guise de coup de vent pas trop méchant, bonjour…

 

13/01/97

A 11h du matin, le vent est tombé à 10 nœuds, la météo espagnole annonce encore des vents forts pour demain. Vaisselle, écopage, rangement et lecture pour aujourd'hui.

Je retourne chez mes amis pour retrouver les deux expatriés qui m'invitent à manger des tapas sur le compte de leur société. Au menu, il y a des calamars baignant dans leur encre, ce n'est pas mauvais mais j'ai l'impression de boire de l'huile de vidange. C'est le genre de truc qu'il faut manger les yeux bandés !

Je retourne vers 23h à la taverne. J'y rencontre José-Manuel et Enriqué qui m'échangent cinq briquets neufs contre un vieux avec une pub de Quiberon, ils font la collec…. J'ai terminé par soigner le pied d'Olga à 2h30 du matin sur deux tables du bar ! 

 

14/01/98

Réveil en fanfare par le type du port qui réclame des sous ! Bon, ça ne va pas être si facile de l'arnaquer, celui là. La météo n'est pas terrible. L'entrée du chenal est barrée par de grosses déferlantes, que vais-je faire, partir cette nuit, comme je l'avais prévu ? Je décide d'aller faire un tour plus au nord de la ville pour vérifier la hauteur des vagues dans l'océan. En fait, ça n'a pas l'air si méchant, c'est décidé, demain vers 6h, je tente le coup.

Mon mobile sonne, c'est une de mes anciennes patientes, c'est dingue comme je leur manque… Petit message pour un cousin de mon père, je sais où se trouve le bordel "Maria Isabel", il est juste en face de l'université, au nord de la ville, mais c'était fermé, si, si, je vous jure ! Je retourne une dernière fois dans mon bar préféré, et fais une nouvelle connaissance,  Kira, 120 kilos sous une coupe au bol est Française et vit ici depuis 2 ans. Nous nous plaisons à comparer l'état d'esprit des Espagnols avec celui des Français. La crise sociale est européenne et la fraternité et les sourires restent l'apanage de quelques originaux sortis du troupeau… Un au revoir à Joaquim et Olga qui semblent désolés de me voir partir et je retrouve ma couchette à 2h du matin, faut garder la moyenne !

 

15/01/98

Le réveil sonne à 7h… J'émerge et me prépare comme d'habitude pour partir. J'enfile les sous-vêtements, un pantalon en toile épaisse, une fourrure polaire, un bonnet et le gros ciré breton jaune sur lequel je rajoute le harnais.

Appareillage à 8h, direction l'Ouest, j'appréhende encore une fois la houle, mais non, ça n'a pas l'air trop dur. Par contre, il y a un bon force 6 établi et je prends un ris en sortant de la baie.

Je gagne rapidement le large pour trouver des fonds de plus de 100m, les vagues y sont moins dangereuses. Le soleil se lève derrière le bateau, c'est magnifique.

Vers 10h, ayant une envie pressante, je prends le seau qui est attaché à la poupe et cherche à faire sortir mon petit attribut des 6 couches de vêtements, lorsque je vois une nageoire dorsale grise me passer sous nez, des dauphins !

Il y en a une bonne dizaine qui s'amusent à sauter, à passer au ras de la quille et à jouer avec les remous sous la proue. Après avoir fini de pisser, je filme longuement la scène, ils restent environ une ½ h à faire le spectacle. Des fous de Bassan plongent autour du voilier, comment peut-on s'habituer à un tel spectacle ? Je suis émerveillé.

Le soleil donne sur "Manitou" et le vent de sud-ouest le fait avancer à 6,5 nœuds, la mer est un peu formée mais rien d'inquiétant. Je longe, à 8 milles au large, une côte très montagneuse avec des sommets enneigés. Vers midi, le vent commence à tomber et je mets le moteur en route pour ne pas arriver trop tard. A 15h, il tourne à l'ouest, en plein dans le nez encore une fois, j'ai le sentiment que si je décide d'aller au nord, le vent tournera au nord  aussi ! La mer se creuse et il me reste 8 heures de navigation.

Les dauphins reviennent à 16h encore plus nombreux et les fous de Bassan les accompagnent. Je prends des positions acrobatiques pour les filmer et les photographier, merci la ligne de vie ! Quand je vais à l'arrière, ils passent derrière le bateau et si je filme à l'avant, ils y vont tous. Ils ont trouvé un nouveau jeu, ils passent à fond sous le travers du bateau, juste devant la quille et émergent à 10 cm de la coque en sautant. Le bruit du moteur et l'hélice n'ont pas l'air de leur faire peur. Lorsque la nuit tombe, ils sont toujours là, à m'accompagner.

Le ciel est couvert et je ne pourrai pas compter sur la lune pour me repérer. Les lumières, sur le sommet des hautes falaises, semblent flotter dans le ciel noir, difficile d'apprécier en visuel ma distance par rapport à la côte. Ca y est enfin, je distingue les phares entourant la baie de Gijon, encore 3 heures et j'y serai. Je passe avec effroi à 2 mètres d'une balise blanche et noire que je n'avais pas vu, ouf !

Le vent fraîchit de plus en plus et le ciel devient menaçant. Je me rapproche de la côte pour couper et gagner du temps mais le choix n'est pas judicieux car sur des fonds de 30 à 40m, la mer se creuse beaucoup et le bateau commence à taper, et donc, ralentit. D'après le journal, il y a une baleine dans le port de Gijon, j'espère que je ne vais pas me la farcir de nuit, j'ai eu ma dose d'animaux pour aujourd'hui.

Je trouve tant bien que mal, et surtout grâce au radar et au GPS, les bouées à contourner. Je passe sur un inévitable haut-fond de 1m80 et comme la houle n'est pas trop forte, je ne touche pas… Une fois la grande digue contournée, je rentre dans le port et amarre le bateau au ponton. Il est 22h45, j'essaye de mettre de l'eau douce dans les reservoirs mais les embouts sont différents et je reste 10 mn à comprimer les deux parties de tuyau en me faisant copieusement arroser. Après m'être branché sur le secteur, j'allume le chauffage, bois avec délectation un coca-tranche et me couche.

Quelques heures plus tard, une tempête secoue le bateau par l'arrière, il pleut, il vente, le voilier tire sur ses amarres et des bruits multiples emplissent la cabine. Trop feignant pour aller vérifier si tout va bien, je retourne dans les bras de Morphée.

 

16/01/98

J'ouvre les yeux à 13h et sors de la cabine. Une trentaine de mouettes et cormorans s'envolent du ponton. On ne voit même plus le bois sous le guano et les restes de moules, vestiges de leurs repas quotidiens. Il y a de l'orage dans l'air, les nuages défilent rapidement dans le ciel, laissant quelques timides rayons de soleil passer.

 La capitainerie ouvre à 17h, j'en profiterai pour prendre une douche et me renseigner sur la météo car ce coup de vent n'était pas prévu et j'ai eu beaucoup de chance, à quelques heures près ! Le riz est en train de bouillir et le chorizo l'attend. Mon père me téléphone, je  lui raconte les dauphins et le surprenant coup de vent de cette nuit, on aurait dit un orage, mais qui dure deux heures, curieux. 

Je change mon bateau de place pour rejoindre le ponton d'accueil, devant la capitainerie et la guardia civil. Ca ne loupe pas, 15 minutes plus tard, deux policiers viennent vérifier les papiers du bateau et ceux du propriétaire. Ils sont assez pointilleux et je redoute une fouille. Mon oncle m'a donné un revolver "38 spécial" avec une cinquantaine de cartouches et je n'arrive pas à trouver une cachette qui soit à la fois discrète et facile d'accès. Je détends l'atmosphère en jouant au con de touriste et tout s'arrange, ils m'emmènent même à la Capitainerie, c'est fou comme je maîtrise bien ce genre de situation. Le chef de port est hyper sympa, il m'interroge longuement sur mon voyage, m'informe d'un coup de vent de force 8 pour demain et va jusqu'à prendre mes affaires sales pour les laver ! C'est pas le pied, ça ? Il me conseille de retourner à ma place d'origine afin que le vent ne me chahute pas trop cette nuit. Après une super douche, je replace le voilier le long de la jetée où d'énormes paquets de mer passent par-dessus, malgré le beau soleil.

 A 21h, direction le centre ville, je trouve un resto-cidrerie où je déguste une tortilla de gambas et un pâté de poisson en buvant du cidre. Ce qui est spectaculaire, c'est la façon dont ils le servent, ils mettent le verre au niveau de leur cuisse et la bouteille au bout de l'autre bras, tendu au-dessus de la tête, il y en a bien un peu qui termine parterre mais pas trop. Il parait que c'est typique d'ici. Il fait nuit noire lorsque je ressors du restaurant. En  retournant au bateau, je vois un jeune homme se précipiter sur sa canne à pêche qui glisse sur la cale vers l'eau noire du port. Je me rapproche, il a ferré une belle pièce, la canne est toute coudée et la ligne file à droite et à gauche avec force, on sent le poisson qui se bat. Il sort un bar d'un kilo et demi et non pas un mulet, comme je le pensais.

Les pubs de nuit ouvrent leurs portes à 1h du matin. Je patiente donc en écrivant quelques cartes postales, bien au chaud, dans la cabine.

La nuit du vendredi soir se passe dans la cohue . Les bars dansants sont noirs de monde et la musique Espagnole résonne jusque dans la marina. En fait, je préfère arriver en semaine, je rencontre plus facilement du monde, il est 3h20, je vais me coucher, je suis complètement crevé.

 

17/01/98

Rien de spécial aujourd'hui si ce n'est que j'ai acheté des vraies patates et que j'ai mangé français, ça fait du bien !

Je répare les filets de protection, remplis le livre de bord, lime les têtes de boulon qui accrochaient et resserre les chandeliers. Le type du port me dit que demain sera un très mauvais jour, il me dit ça tous les jours, je commence à croire qu'il veut que je reste le plus longtemps possible. En fait, je suis le seul voilier visiteur du port. Selon France Inter, la dépression devrait passer au nord de la zone "Cap Finistère" et d'après sa météo, on devrait la prendre de plein fouet avec des forces 11. Je pense repartir mardi, je verrai bien qui avait raison ! En tous cas, il n'y a pas eu un pet de vent aujourd'hui alors qu'il m'avait annoncé du mauvais temps, l'enfoiré ! Je vais essayer d'aller voir un film ce soir.

Après avoir passé "Siete anos en Tibet", je m'arrête boire un coup dans un bar dansant et file me coucher. J'ai vraiment du mal à récupérer et puis il faut que je retrouve une hygiène de vie acceptable…

 

18/01/98

Je suis réveillé à 11h par de l'agitation sur le ponton, un magnifique catamaran Dufour de 15 mètres vient d'arriver. Les cinq membres d'équipage le convoient aux Antilles, quel engin. Ils ont mis 48h pour venir de La Rochelle et essuyé des vents de 40 nœuds, comme quoi je ne suis pas le seul à faire le zazou sur l'océan…

Le chef de port m'apprend qu'il y a encore un autre bateau français qui est arrivé, mais un comme le mien, normal quoi. Pour l'instant, ils sont tous emmerdés par la garde civile. Moi, je suis en pleine forme, j'ai vraiment récupéré cette nuit. Il reste à trouver un bloqueur de rail d'écoute, le mien a cassé entre Santander et Gijon. La douche froide de ce matin m'a fait un bien fou.

Le nouveau bateau arrive de Vigo, ils sont trois jeunes, deux hommes et une femme dans le style pétard et reggae, enfin c'est ma première impression et je m'en méfie toujours. En tous cas, leur voilier de 8m est dans un bordel sans nom. Ils repartent sur La Rochelle mardi, comme tout le monde, après le coup de vent. Toute l'après-midi, des dizaines de piétons viennent voir le monstre qui servira à faire des croisières en Guadeloupe, ça devient embêtant de voir autant de monde tourner autour des navires. Un couple se rapproche du mien alors que je suis en train de poncer les restes de silicone qui dépassent des nouveaux hublots.

Après avoir visité "Manitou", ils m'invitent à manger la paella. Je viens juste de manger une plâtrée de patates ! Le bide prêt à éclater, je termine chez eux et profite de leur télé pour jeter un coup d'œil sur mes films. Le père de famille fume un pétard, ça lui soigne son asthme, me dit-il… Il m'offre deux cartes marines du coin qui me serviront certainement. Je dois les rejoindre au café "Habana" où paraît-il, il y a plein de bohémiens comme moi ! La nuit risque encore d'être longue mais comme il y a force 7 dans le port, autant profiter de leur hospitalité.

En fait, je ne reste qu'une 1/2h au bar car ils sont tous très fatigués de la nuit de samedi. Après m'avoir offert un verre, le père propose de m'emmener en voiture demain vers 11h dans un magasin d'accastillage pour mon bloqueur, impeccable !

Arrivé sur les pontons à 20h, je m'arrête devant le catamaran géant et monte à bord pour leur dire la météo et ils m'invitent à dîner vietnamien… Je visite le ventre du monstre, 4 cabines de deux places avec douches et chiottes individuels, impressionnant ! Le skipper, rempli d'expérience et d'humilité, a déjà convoyé Kriter et d'autres bateaux de course. Nous sympathisons de suite. Il me demande ce que je vais foutre en Méditerranée alors que la traversée de l'atlantique est un vrai jeu d'enfant en ce moment. Je lui pose mille questions sur la chose, regarde ses cartes, sa documentation et finis sérieusement par me demander pourquoi je redoute autant cette traversée. Il m'explique que les alizés, un peu au sud des Canaries, sont des vents portants jamais violents, et que mon bateau qu'il connaît bien, est un bon voilier et que je mettrai environ 20 jours, j'en compte 25 ! Le seul problème semble être la solitude pendant plus de 3 semaines, mais ça ne me fait pas peur. La saison par contre est limitée pour bénéficier de ces vents et après fin février, je risque d'avoir des vents contraires. Il faudrait donc vite descendre vers le sud et accélérer ma cadence de curé ! Demain, j'achète les cartes marines et je regarde tout ça très sérieusement.

En attendant, il faut que je me méfie de cet état d'excitation qui m'habite ce soir car je risque de déchanter, il y a force 8 dans le port et je ne suis que sur la côte nord de l'Espagne. Comment arriver dans les temps pour envisager une telle entreprise ? En tous cas, ce serait génial…  Aller Nico, arrêtes de rêver !

J'appelle mon ami Yves qui bosse !!! Il est 23h, je n'ai pas du tout sommeil !

 

19/01/98

Dicton du jour: "Qui trop écoute la météo passe son temps au bistrot". Je pars demain et je vais essayer de tailler la route un bon coup, trois jours de suite sans m'arrêter jusqu'à Lisbonne. Et voilà, envoyez la suite ! 300 milles nautiques, qui dit mieux ? J'ai réparé mon bloqueur avec deux pièces de 100 pesetas percées et ça marche impec, pas folle la guêpe ! C'est quand même assez rare d'utiliser l'argent qui aurait dû servir à acheter la partie cassée pour la réparer. Mon bloqueur a pris de la valeur ! Sinon ça y est, je capte la météo sur la BLU, avec Radio France Internationale, RFI. Je vais essayer de descendre au plus vite vers les Canaries et, en fonction du moment où j'y arriverai, j'aviserai et pan !

Le bateau à l'air tout neuf, j'ai enlevé tout le silicone qui tachait le contour des hublots, acheté un pavillon de courtoisie Espagnol et réparé tout ce qui avait cassé.

Pour parler de l'autonomie du catamaran, il embarque 800 litres d'eau douce et 400 litres de gasoil. Les deux moteurs de 50 chevaux consomment 4 litres à l'heure, ils ont 100 heures d'autonomie. Pour l'eau, ils sont quatre donc, 200 litres chacun. En ce qui me concerne, j'ai 110 litres de gasoil pour une consommation de 1 litre par heure et 250 litres d'eau douce, j'ai une autonomie plus grande que la leur. Bon d'accord, je vais moins vite et je reste donc plus longtemps en mer mais entre le lièvre et la tortue, je choisis la tortue… Le vent n'a pas l'air de se calmer dehors, il est 17h et je vais acheter des clopes en ville.

J'irai plus tard, il pleut, il mouille, c'est la fête à Niquedouille ! Je passe la soirée en compagnie des quatre compères du cata à manger des huîtres et à boire des ti'punch en parlant bateaux et navigation, j'apprends beaucoup sans en donner l'impression. Je retourne sur "Manitou", à la place d'en face. Il est 23h30 et je suis un peu bourré.

 

20/01/98

Je file dés le réveil aux nouvelles de la météo par téléphone, ça se confirme, mer agitée mais vent de secteur nord-ouest 4 à 5, c'est bon ! Au ponton d'essence, je remplis tous mes bidons soit 70 litres de gasoil. Je prends le large en faisant de grands signes à l'équipe de convoyeurs.

Il pleut, je garde le moteur pour passer le cap Peñas car j'ai encore une fois du vent contraire. Une fois au large, je peux établir la voilure et profiter enfin du beau temps qui arrive. Le ciel se dégage complètement et vers midi, Patrick, le skipper du gros cata m'appelle sur la VHF pour me dire qu'ils ne vont pas à Madère à cause du mauvais temps et qu'il me double au sud, impossible de le voir en contre-jour.

La journée se passe avec un vent qui tombe de plus en plus. A force de m'écarter de la côte, je me retrouve quelques heures plus tard entre les rails nord et sud des cargos. J'ai des bâtiments tout autour, il s'agit de sortir de là au plus vite en me rapprochant du rivage. La nuit arrive et je m'habille chaudement car l'humidité de la soirée est très importante. Mon radar bipe toutes les 20 minutes à cause des gros tonnages et des bateaux de pêche, c'est l'enfer. Je me demande si je vais arriver à dormir cette nuit !

Il fait noir, le moteur ronronne, les dauphins sont arrivés vers 22h30 et tournent à toutes vitesses autour du navire. Je les regarde de longues minutes et j'oublie un peu le froid et l'humidité. Impossible de s'allonger, je passe mon temps à vérifier la route des cargos. Les pires sont les bateaux qui pêchent au lamparo, ils ont tellement de phares qu'il est impossible de discerner leur feux de navigation et donc leur direction. Impossible également d'évaluer leur taille tant je suis ébloui. Je longe la fin de la côte nord de l'Espagne et passe de phare en phare en vérifiant mes amers.

 

21/01/98

Je n'ai pas dormi une minute ! Le jour se lève, je serai au large de La Corogne dans 2 heures. La mer est formée et le vent nord-est de 20 nœuds s'est levé. Je tangonne le génois et croise la grand voile pour accélérer et quitter au plus vite la barre. Les vagues de nord-est me poussent, c'est une chance. Cet endroit est certainement l'un des plus dangereux, de forts courants venus de l'Atlantique contournent l'Espagne pour entrer dans le golfe de Gascogne.

Mon loch tombe en panne et il est désormais impossible de connaître ma vitesse si ce n'est avec le GPS, mais en instantané. Le passage difficile dure 5 heures. J'essaye de me reposer en somnolant, la mer est pleine de déchets en tout genre et la paravane de ma traîne de pêche se prend sans arrêt dans des sacs en plastique.

Je commence enfin à arrondir vers le sud, c'est pas trop tôt ! Il va vraiment falloir que je dorme un peu cette nuit. A la tombée du jour, j'aperçois le fameux cap Finistère. Mon père me téléphone et m'apprend le suicide de ma cousine, elle avait 27 ans et était venue naviguer avec moi en baie de Quiberon cet automne. Je médite deux longues heures, je suis horrifié et très triste.

Le cap Finistère disparaît dans le noir et je rentre me changer pour la nuit en rajoutant des sous-vêtements chauds et un peu sales d'ailleurs ! Cette fois ci, il n'y a presque plus de vent, je remets le moteur et mes réserves de gasoil diminuent. En refaisant le point, je me rends compte que je risque d'arriver à Vigo vers 4h du matin, ce qui ne me convient pas du tout car il faut passer entre deux îles escarpées pour accéder à la baie. Il faudrait ralentir la cadence pour arriver de jour. Je coupe alors le moteur, mets les voiles et descends dans la cabine dormir un peu. Je dois avancer à 2,5 nœuds, et en travers ! Après une heure d'un sommeil "de sourd", je suis réveillé par les voiles qui faseyent, il n'y a plus un souffle et je dérive.

Je sors pour affaler et remettre le moteur. C'est à ce moment que j'entends quelqu'un tousser et gémir avec force à 3 mètres par mon travers bâbord. Mon cœur s'accélère, je ne vois rien, il fait une nuit d'encre. Je descends en trombe chercher mon phare halogène et éclaire la zone avec angoisse. Des dauphins, tout aussi lentement que moi émergent de l'eau en soufflant l'air de leurs poumons. Quel boucan ! En fait, j'ai toujours vu les dauphins alors qu'il y avait du bruit, celui du moteur, des vagues ou celui des visiteurs du Marineland !

Le moteur est au ralenti et je rendors. Je ne suis réveillé que trois fois cette nuit, le rêve !

 

22/01/98

Pas un souffle d'air, le moteur tourne et le gasoil commence à m'inquiéter. La mer est d'huile. Ras le bol de ralentir, je file sur la marina de Lexoës à 6 milles au nord de Porto. Alors que je zigzague entre les paquets de casiers et les chalutiers qui me saluent amicalement, le régime du moteur baisse d'un seul coup, je fonce à l'arrière pour diminuer les gaz, il ne cale pas... Inquiet, je reste au pas un moment puis accélère à nouveau pour vérifier, il baisse à nouveau de régime , que se passe-t-il ? C'est comme si le gasoil n'arrivait pas   assez ! Pourtant, je sais qu'il m'en reste encore pour quelques heures. Peut être de l'eau dans le carburant… Je continue donc ma route sans forcer. Vers 15h, je suis en vue des tours de la raffinerie qui précèdent le port de commerce. Ayant été averti par un chalutier des risques de collision liés au trafic, je contourne très largement l'entrée du port qui s'ouvre sur le sud et entre dans la grande enceinte. Des pétroliers géants, des porte-conteneurs, des bassins dans tous les coins. Je repère le mien tout au fond et m'y engouffre. Je suis vraiment content d'être arrivé, je dois être à sec de gasoil et j'ai mis beaucoup plus de temps que prévu pour arriver à cause du moulin, pourvu que ce ne soit pas trop grave !

Une jeune portugaise est sur le quai et me fait changer de place, l'eau du port est très sale, il y a même des mulets morts un peu partout… Je passe à la réception, elle parle très bien le Français, ça tombe bien car moi et le Portugais, ça fait deux. La police arrive et m'emmène au poste, situé dans un vieux fort à quelques centaines de mètres de là. J'y passe deux heures de galère à remplir dix fois les mêmes informations sur des formulaires différents. Je paye la taxe d'immigration et découvre les complexités administratives qu'entraînent l'intervention d'un mécanicien sur un navire étranger. Quel bordel !

 

23/01/98

Je finis par trouver un mécano agrée par la douane et nous commençons à dévisser toute le descente pour qu'il puisse accéder au moteur. Il effectue en premier la vidange puis s'attaque au problème. Le travail est pénible car l'accès reste étroit. Pendant qu'il s'absente pour chercher une grosse clé à injecteurs, j'en profite pour aller voir les nouveaux arrivants. Un magnifique vieux gréement vient d'arriver au port, c'est un ancien thonier qui arrive de Port Olona. Mon bateau est dans un bordel sans nom, plus de descente, des pièces de moteur partout et mon travailleurs se taille avec deux injecteurs foutus et la pompe à injection. Il va falloir patienter car il doit commander à Lisbonne le matériel de rechange. Le mécano va ensuite sur le vieux bateau en bois qui est également en panne, je l'accompagne. Les skippers me prêtent des cartes marines pour que je les photocopie, nous sympathisons encore une fois très vite. Ils vont aux Canaries pour emmener des touristes voir les baleines. L'ambiance à bord est déchaînée. Six jeunes Bretons de 20 ans et deux anciens réalisent leur rêve moyennant finance: naviguer au large pendant un mois. L'un des patrons est un vrai, un pur produit de la mer, hyper sympa, qui sait s'amuser et boire un coup, plutôt  plusieurs coups, c'est super! Ce type a vécu des choses extraordinaires, il est d'une simplicité inimaginable et pourtant, ce qu'il raconte fait froid dans le dos. Les Galápagos, la Polynésie, 8 fois le tour du monde, des entreprises dans tous les domaines… Un maître. Guy Lemelle a la quarantaine et un sourire calme éclaire son visage en toutes circonstances.

Il est 5h du matin, je viens de passer une soirée géniale avec l'équipage du vieux gréement "Michel-Daniele" à Porto dans le club "Bufallo's". Tournées de bières, filles très jolies qui bougent bien, le top quoi !

 

24/01/98

Je me lève à 9h pour partir à la recherche d'une grande photocopieuse, Guy m'a prêté toutes les cartes dont j'avais besoin. En demandant à la capitainerie, j'apprends qu'il y a une boutique spécialisée à Porto. Crevé mais ravi, je prends le bus et le tour est joué, j'ai cinq nouvelles cartes pour 50 francs ! Route du rhum, Madère, et les Canaries.

Je voulais me recoucher pour dormir un peu mais après avoir manipulé Fred, un sympathique vendéen, je repars en fiesta avec eux pour ne rentrer qu'à 9h le lendemain matin ! Il faut que je calme le jeux au plus vite.

 

25/01/98

J'ouvre les yeux ou plutôt ce qu'il en reste à 15h30. Je vais voir mes amis et nous apprenons qu'une dépression se creuse lentement à l'ouest du Portugal, la merde quoi ! On verra sur RFI demain. Je bois l'apéro, (coca), et file me coucher.

 

27/01/98

Le mécano revient, passe à mon bateau pour m'apprendre qu'il n'a pas encore les injecteurs commandés à Lisbonne puis va réparer le "Michel-Daniele". En fait, ce vieux gréement de 130 tonnes, racheté après un dépôt de bilan par Pascal Roméro a fait escale à Lexoës à cause d'une durite d'huile crevée. Vers 17h, le gros V12 ronronne et je largue leurs dernières amarres avec un pincement au cœur. L'équipage me fait de grands signes et je filme leur départ dans le soleil couchant. Vers 23h, après avoir été en ville boire une bière, je croise un matelot portugais qui m'emmène sur une frégate militaire. Nous discutons longuement avec les engagés, ils sont quasiment tous bourrés et je retourne me coucher.

28/01/98

Le mécanicien finit enfin de réparer mon moteur à 16h30, la météo n'est pas très bonne avec cette dépression qui s'écrase sur "Ouest-Portugal" mais je tente le coup vers 17h30. A la sortie du grand port, je ramasse une mer bien formée avec un bon force 7 établi. Le bateau tape, la mer devient forte au fur et à mesure que je file au large et, comme par hasard, le vent est au sud, donc complètement dans ma direction. Au bout de 2 heures, une vague plus grosse que les autres fait complètement décoller le voilier qui va s'écraser avec un énorme bruit dans le creux suivant, c'en est trop, je fais demi-tour. En revenant, une autre lame couche complètement "Manitou" et j'évite l'empannage de justesse. Je rentre à 7 nœuds dans le port et colle mon voilier au catway. Je me déshabille, rage un bon coup puis je pars voir un nouvel arrivant, un classe J anglais. Il y a deux français à bord qui ont été embarqué à Baiona, au sud de Vigo. Le propriétaire et le skipper n'arrêtent pas de prendre et de laisser des équipiers pour manœuvrer cette antiquité. Les Français ont donc laissé leur petit 7 mètres sur place.

Charles Watson, le riche propriétaire du yacht leur a proposé de les prendre gratuitement jusqu'aux Canaries et même de leur payer leur billet d'avion de retour. Il avait vraiment besoin de monde sur son bateau. En plus, d'après leurs dires, le boss a le mal de mer sans arrêt, le bouquet ! Ces deux jeunes étaient donc partis en direct de Lorient à Baïona avec deux chavirages, un homme à la mer, aucun équipement, enfin, de la folie quoi ! Ils ont été en fuite sans arrêt avec un vent et une mer de nord-est…

Depuis, complètement terrorisés et épuisés, ils étaient au port depuis plus d'un mois et n'osaient plus repartir, tu m'étonnes !

Le classe J est un sacré navire, 18 mètres de long, large comme un appartement, avec une vrai bibliothèque et des livres rares, un canapé, des chaises, enfin presque la quatrième dimension. Tout en bois, il fuit d'un peu partout et il faut tout faire sécher chaque fois qu'il pleut ou que des paquets de mer passent sur le pont. Mais ça reste la grande classe. Je reste dîner avec eux et discute encore une fois de choses passionnantes. Doug, le skipper est Canadien, tatoué et percé jusque sur la bitte, il vient de travailler 2 ans à Cuba. Ensuite, il a fait une école de voile en Angleterre où il a été recruté par Charles, le riche aristocrate Anglais. "Élémentaire, mon cher Watson !".

 

29/01/98

Le temps se dégrade et le vent forcit régulièrement. Il y a deux magnifiques anticyclones sur le nord de l'Europe qui dévient toutes les dépressions sur nous, ça ne peut pas être pire ! Combien de temps vais-je rester bloqué ici ? A Porto, je passe devant une officine de tatouages, n'est ce pas le moment ou jamais, n'ai-je pas traversé en solo ce fichu golfe en hiver sur un petit bateau ? Aller va, pourquoi pas. Je rentre, personne ne parle français, anglais ou espagnol, ça se corse… J'arrive à me faire comprendre et puis je ne viens pas acheter deux tranches de jambon non plus ! Ils me disent qu'il y a des rendez-vous complets jusqu'au mois de mars…

Leur détermination a tenu, montre en main, un quart d'heure, j'ai un rendez-vous pour demain à 11h. Après deux plombes passées à rechercher, dans des dizaines de bouquins, le tatouage qui me convient, je choisis un poulpe ! Vous connaissez la position du poulpe en amour ? Au moins je saurai quoi répondre quand on me posera la question !

 

 

30/01/98

Bonjour la séance de torture ! Ca saigne vachement ce bordel, j'ai l'épaule en bouillie. J'ai été tatoué par un vrai pro, très connu du milieu, c'est rassurant ! Il doit y avoir les marques de mes doigts incrustés dans son fauteuil… Il s'appelle Paul et nous sympathisons très vite, son travail lui rapporte énormément de fric, je l'envie en secret. En tous cas, je trouve le résultat génial et c'est le principal.

Le soir, autre lieu, autre bar… Ambiance déchaînée, tout le monde danse autour de moi. Les sourires éclairent les jeunes et jolies filles. La musique d'inspiration brésilienne, déchaîne les gens. Déhanchements fabuleux, quel plaisir pour les yeux. Je ne peux empêcher mes épaules, dont l'une est endolorie par le tatouage, de bouger en rythme. Je suis fatigué, mal rasé mais que de bien être en ces lieux ! Quelle ambiance, non de dieu !

Les bières passent de la cuve aux verres et des verres dans mon gosier desséché. Vers 1h30, la lumière baisse et les bras se lèvent au rythme des musiques d'Amérique du sud, la soirée bat son plein. Roy, Hélèna et Eléonore se donnent à fond sous mes yeux. Roy passe dans les bras de chacune des filles tour à tour, puis elles le rejettent l'une après l'autre, où se trouve le couple ? Puis les deux sœurs dansent ensemble, la cuisse de l'une engagée entre celles de l'autre, j'en transpire. D'autres couples, tout autour, semblent patauds et grossiers à coté d'Hélèna et Eléonore. Des farandoles tournoient autour des tables, les femmes fument et boivent, le "Mexcal" fait salle comble. Eléonore, la plus petite vient me voir pour danser en me taxant une clope au passage. Elles dansent si bien que j'hésite une seconde puis rejoint le groupe. Je rentre vers 4h du matin, il est temps que je mette les voiles.

Je partirai demain quand je me réveillerai.

 

31/01/98

J'ai moins mal qu'hier à l'épaule, ça commence à cicatriser, il faut que je trouve de la bacitracine pour me désinfecter et que je prenne une douche avant de partir. Il fait beau, je passe au port payer ma note et prendre la météo, GULP !

Une grosse dépression est en train d'arriver. Je patiente pour choper RFI et ça se confirme à nouveau, Force 8 sur "Joséphine". Je repars au bureau du port et demande le prix de la place au mois. C'est bien moins cher qu'à la journée. Je vais dans l'après-midi à Porto pour avoir des renseignements sur les cars internationaux. Il y a un car qui part mardi matin et qui va à Lyon en 24 heures et pour 450 francs, parfait. Ma décision est prise, je rentre 18 jours en France et je reviendrai à Porto après les vacances scolaires. Je resserre le presse-étoupe qui fuit généreusement au rythme de 5 litres par jour. Il est complètement cuit, je le changerai à Madère ou aux Canaries. Je retourne discuter avec Charles, l'Anglais a 47 ans et en paraît 60. Il me raconte, sans faire le moindre effort pour parler moins vite, ses déboires amoureux et la crise de manque affectif qu'il traverse depuis trois ans. Je lui en mets un peu plein la gueule pour qu'il réagisse.

Je ne pourrai pas naviguer avec un gugusse pareil très longtemps. En ce qui concerne son bateau, l'apparence semble plus importante que la performance et la sécurité. It's a show boat ! Charles passe le plus clair de son temps à réaliser des épissures compliquées sur des 10 brins avec des bouquins de la marine anglaise comme support. J'ai maintenant hâte de partir. Je redoute le retour à la civilisation, j'ai peur de perdre l'état d'esprit dans lequel j'évolue depuis quelques semaines.

Je passe la soirée avec Jeff, Camille et Douglas, l'équipage du "Tern 4" de Watson, à vider ma dernière bouteille de rhum sur mon bateau, c'est cool. Ils me racontent qu'un voilier de 9,50 mètres vient de sombrer au large de Lisbonne et qu'ils connaissaient très bien les occupants pour les avoir longuement côtoyé à Baiona. Il s'agissait d'un couple de 40 ans et d'une petite fille de 8 ans. Le voilier a été retrouvé sans quille ni mât sur la plage. Le corps de l'homme a été retrouvé dans le bateau, celui de la femme sur la plage et celui de l'enfant n'a pas été récupéré. Ils sont très secoués par cette nouvelle. Les autorités Portugaises émettent plusieurs hypothèses, le container, l'endormissement ou l'avarie grave.

 

1er/02/98

Lorsque je me lève à midi, je n'écoute pas la BLU. Le temps est doux et le ciel est blanc, pas de vent, je n'y comprend rien. De toutes façons, je m'en fous complètement maintenant, je prends le bus après-demain.

 

                              - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

 

Pause vacances avec Maël, mon fiston chez mon père à Bonneuil sur marne.

Je profite de l'occasion pour passer dire un petit bonjour à Clara et lui expliquer que nous resterons amis… Elle me fait visiter le petit village en ruines des Cévennes qu'ils ont acheté. Elle fait parti de la génération issue des éleveurs de chèvres soixante-huitards. Finalement, ils se débrouillent bien en jonglant avec le travail au noir, les A.P.L., les ASSEDIC, les allocations familiales et j'en passe… 

 

                                 - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

 

25/02/98

Retour après un voyage en car de 23 heures quasiment sans dormir. Je suis un peu anxieux en arrivant à Porto, j'espère que mon bateau va bien…

Je prends un taxi pour arriver plus vite à la marina de Lexoës, il est midi.

Il y a du vent et le soleil brille, enfin des conditions acceptables ! Au bureau du port, j'apprends qu'un magnifique anticyclone couvre la péninsule ibérique et son sud et que ce temps va durer plusieurs jour car la haute pression ne bouge pas et se dégonfle sur place, le rêve. N'ayant pas dormi, il faut que je me repose un peu, je partirai demain à la première heure. Je me couche deux heures mais l'excitation du départ m'empêche de dormir. Et si je partais maintenant ?

Je dormirai quand je serai mort ! Je fais le plein de bouffe et de gasoil. Les gens qui me regardent larguer les amarres doivent penser que j'ai le feu quelque part tant je m'empresse. A 16h, je quitte le port avec un sourire à tuer une vache à 100m. Je prends le large de suite, cap au 220, direction Madère. Le vent est au sud-ouest et le bateau file à 6,5 nœuds. La nuit approche rapidement et je discerne de moins en moins les lumières de la côte. Quelques cargos me réveillent mais dans l'ensemble je passe une bonne nuit réparatrice. Le vent est complètement tombé dans la nuit et je mets le moteur au ralenti pour économiser le gasoil.

26/02/98

Vent de nord-est, voiles croisées et génois tangonné, je file à 5 nœuds, tranquille. Je mets ma nouvelle ligne à thon mais rien ne mord. Les dauphins s'amusent autour du bateau. Je croise et me fait rattraper par des dizaines de cargos chargés jusqu'à la gueule. Ils s'écartent systématiquement de ma route en se rapprochant et le temps passe lentement. Ma principale préoccupation est de chercher ce que je vais me faire à manger ce soir.

 

27/02/98

Le vent à tourné à l'est et s'est renforcé, il y a force 5 et je peux exploiter mes voiles d'une façon très efficace, ma moyenne remonte rapidement. La mer se forme un peu. Je fais ma toilette sur le pont et m'asperge copieusement avec l'eau fraîche. Je reste de longues minutes à l'avant, avec comme seuls vêtements, mon harnais, le soleil tape, j'ai l'impression que je suis seul au monde.

Dans la nuit qui suit, je loupe royalement 2 cargos, ne me réveillant pas malgré l'alarme. Lorsque j'émerge enfin, les monstres sont loin derrière, ouf !

 

28/02/98

Une espèce d'épervier bizarre s'approche du navire pour s'y reposer et ce zouave s'accroche au bas hauban tribord qui est presque vertical et arrive ce qui devait arriver. La grosse perruche glisse à toutes vitesses jusqu'au pont sur lequel elle s'écrase, quel âne ! Plein d'oiseaux de terre vont ainsi de bateau en bateau, épuisés pour la plupart, perdus en mer. J'héberge ainsi des moineaux, des hirondelles, et cette patate de grosse perruche. Quand ils aperçoivent un autre navire, ils repartent et ainsi de suite.

Dans la nuit, vers 23h, mon radar sonne, l'écho est juste sur mon arrière et se rapproche à toutes vitesses. Pas le temps de m'habiller, je sors en sous-vêtements, il est juste derrière à 500m et d'après ses feux de navigation, c'est pour moi. Il va si vite que je me demande comment me dérouter. Le danger se rapproche, je file à la VHF pour lui signaler ma présence mais personne ne me répond, ça se corse et mon cœur commence à battre la chamade. Je vois les lumières qui grimpent dans le ciel et j'entends nettement le bruit de son moteur malgré le bruit des vagues qui ont sérieusement grossi au passage. Virement de bord en catastrophe pour lui échapper et il passe à quelques dizaines de mètres!

Encore tremblant, je retourne à la VHF et insulte copieusement en Anglais mon micro car personne ne semble être de l'autre côté, le con ! A cause des embruns, mon caleçon et ce qu'il recouvre sont trempés, merde alors !

Je me rendors difficilement en repensant aux cargos loupés de la veille.  

 

01/03/98

La mer forcit de plus en plus et les vagues n'ont pas de direction, je dois passer sur des changements de fond importants. Le clapot est constant est très désagréable, le bateau tape beaucoup. Il enfourne et tangue toute la nuit. Je suis trempé dés que je mets le nez dehors, ciré, bottes et tout le bordel refont leur apparition. Je reste le plus souvent possible dans la cabine. Je suis au près, le vent de 30 nœuds ne mollit pas et reste au sud-est. Cette nuit là, c'est l'enfer, impossible de dormir correctement, une demi-heure par ci, une heure par là. Je dors surtout sur le matin, quand je suis bien crevé. Et alors quand le radar s'en mêle où qu'il faut réduire encore la voilure à 2h30 du matin, j'adore…

 

02/03/98

Même temps, ça tape, ça cogne, le ciel est au beau fixe mais avec tout ce que je prends comme flotte à l'extérieur, il pourrait bien pleuvoir que ça me rincerait un peu. Des albatros, formidables navigateurs aériens s'amusent à me suivre contre le vent sans un seul battement d'aile ! J'ai maintenant hâte d'arriver car ça fait deux jours que je bouffe des chips, des œufs durs et du saucisson trop salé, impossible de cuisiner dans ces conditions. Je commence à être fatigué par les coups de boutoir des vagues qui m'arrivent tantôt de face et tantôt par bâbord, ce sont les pires, elles ébranlent sérieusement la coque. Je suis heureux dans ces moments là de la solidité du Jouët 920.

A 22 heures le phare de Porto-Santo, l'île la plus à l'est de Madère, est en vue. Je m'aligne dessus et essaye de dormir deux heures non sans avoir vérifier 2398 fois la distance à parcourir avant l'île, la vitesse du bateau, mon réveil et ma montre.

La mer devient très agitée et j'avance de moins en moins. Pour couronner le tout, le vent tourne au sud et je me retrouve au près serré. "Manitou", trop ardent, remonte au vent, puis sous l'effet du pilote, abat à nouveau et se couche. Il y a un vacarme assourdissant à l'intérieur de la cabine et je m'endors à moitié sur la couchette sous le vent et dans les équipées quand le bateau gîte de trop. A 2h du matin, le sud de l'île est passé sans problème, je mets le cap sur le passage entre l'île déserte et Madère, encore 2 heures de sommeil possibles.

 

03/03/98 

Il est 5h du matin quand je me réveille, plus à cause de la taille des vagues qu'avec le réveil d'ailleurs. Au petit jour, j'aborde le passage délicat. Je descends dans la cabine m'essuyer un peu, manger ma dernière pomme et faire le point GPS. A peine ressorti, je me rends vite compte que je dérive à toutes vitesses vers la pointe de l'île de Cima, qui limite la passe au nord.

Je remets le moteur et enroule le génois pour m'en écarter. J'arrive alors dans une barre terrible, les vagues font pour les plus grosses trois mètres, elles sont dans tous les sens et certaines déferlent dans le bateau par le travers arrière, je suis complètement trempé. Je tente de tirer un bord en me rapprochant de l'île déserte, le moteur est à plein régime et la grand-voile bordée à plat, la progression est très lente. Je déroule le génois pour calmer les mouvements du voilier mais rien n'y fait, j'avance à 1 nœud et par moment je recule !

Je reprends mon cap direct même si je frôle la pointe de Madère, au moins j'avance et le bateau est manœuvrable, pourvu que le moteur ne cale pas et que j'ai assez de gasoil, je n'ai pas refais le plein depuis un moment,  angoisse ! A 7h30, la cuisinière se décroche de son cardan !  Il y a 40 nœuds de vent de sud-ouest. Je mets 4 heures pour faire un petit mille, bonjour l'arrivée à Madère. Par moment, la mer est toute plate, comme lissée par le vent, puis de courtes vagues pyramidales de 3 mètres naissent sur place et me recouvrent.

La barre franchie, du force 4 et une mer belle m'accueillent ! Vive l'effet Venturi, je me suis vraiment demandé si je n'allais pas retourner à Porto-Santo. Je peux maintenant apprécier le paysage fantastique de l'île de Madère avec ses sommets volcaniques escarpés, ses hautes falaises vertes et brunes d'où se jettent d'interminables chutes d'eau. Si on retirait tous les hôtels et les habitations des coteaux, cela ressemblerait exactement à l'idée que je me fais de l'île au trésor du capitaine Flint.

Je suis devant le port de Funchal à 11h, j'ai une couche de sel impressionnante sur le visage. Je crois reconnaître le vieux gréement anglais de Charles qui était à Lexoës avec moi, j'en fais le tour et appelle mais il n'y a personne à bord. C'est bien "Tern 4", mais il lui manque 1/3 du mât et il a l'air en piteux état, que s'est il passé ? Je contourne la digue de la marina et me mets à couple d'un 13m Danois skippé par un allemand avec une brochette de touristes en croisière. Il s'appelle Sven et est très cool, il m'aide à m'amarrer contre lui.

Il fait 30°, je suis cuit. Le port est rempli de marins des 4 coins du monde. Certains sont là depuis longtemps et encore pour longtemps sûrement, d'autres ne font que passer et c'est la ronde des bateaux qui se détachent les uns des autres pour se ré-amarrer quand celui du milieu a réussi à se glisser hors de la ligne qui fait jusqu'à 6 bateaux par endroit. Le cadre est superbe, je prends une bonne douche et lézarde au soleil le reste de la journée.

Le soir, les Allemands, intrigués comme tout le monde, de me voir en solo m'invitent à manger une plâtrée de fruits de mer en ville, génial ! this is paradise iland !

 

 

4/03/98

  En fait, en y réfléchissant, j'ai parcouru plus de six cent milles en cinq jours et ce, à la vitesse moyenne de cinq nœuds soit à peu près 9,5 km/h, c'est la vitesse d'un footing. Cela signifie qu'en partant de France en courant tranquillement et en se dirigeant vers le sud, on est sous les tropiques en quinze jours ! La navigation permet réellement d'apprécier son déplacement et en fin de compte, plus on voyage lentement, plus le monde est petit !

Je change du fric et me rends vite compte que le niveau de vie du coin est largement supérieur à celui du Portugal, merci les touristes ! Les quais du port sont parcourus toute la journée par des Allemands, des Anglais, Français et autres voyageurs aux tempes grisonnantes, au mois de mars, c'est normal…

Je paye le port et nettoie "Manitou" en rinçant abondamment les cordages, le pilote et tout le reste. Je lave le pont, sors la table extérieure et m'installe confortablement pour écrire mes cartes postales sous le soleil qui cogne.

Un gros orage éclate dans la soirée, c'est marrant de voir s'agiter tous les équipages pour récupérer serviettes et autres fringues qui traînent à l'extérieur des embarcations. C'est bien sûr à ce moment là que je me rends compte que moi aussi, j'ai laissé pas mal de vêtements dehors, je m'active à mon tour, bien joué l'araignée !

Je m'offre une bonne bouffe sur la marina. Dans le bar, une chanteuse fredonne des airs langoureux en Portugais, j'ai l'impression d'être dans un rêve. C'est le genre de moment qu'on aime partager…

Je retrouve Charles, il est seul. Avec toutes ces avaries, son équipage est reparti. Il a décidé de rester ici plusieurs mois et remet même en question son périple. Je lui remonte le moral et lui propose mon aide pour demain. "Tern 4" roule tellement dans la houle qu'il en est inhabitable.

  05/03/98

Les Allemands s'en vont et c'est à mon tour de libérer la place pour prendre la leur. Charles me retrouve vers 14h et m'emmène sur sa vieille carcasse blessée pour aligner le mouillage arrière afin de diminuer le terrible roulis qui l'empêche de dormir. Nous voilà pendant 2 heures à ressortir une ancre de 60 kg enfouie dans la vase avec un guindeau électrique en panne ! Il n'a pas mis de chaîne car son annexe serait trop chargée pour effectuer la manœuvre, je ne pense pas que cela suffira. Si le vent forcit encore, il va forcement déraper et ce ne sont pas les 80 mètres de cordage en plus qui y changeront quelque chose… Je retourne sur "Manitou" les bras en compote. 

Je végète toute l'après-midi en méditant sur le fait évident que le monde est bien petit et que l'on rencontre toujours les mêmes gens. On ne rencontrera d'ailleurs jamais que les gens qui vivent à notre époque, etc. Délires philosophiques…

 

06/03/98

Je rencontre dans la nuit tout l'équipage d'un aviso français en tournée qui dépense sans compter l'argent du contribuable. Les marins sont partout dans la ville, pour la plupart bourrés. Ils me prennent par l'épaule et m'emmènent traîner dans tout ce qui ressemble à des bars pour me payer des bières, des gin-fizz et j'en passe…

Ils gagnent, sans avoir fait d'étude supérieure, 12 000 francs net par mois… Merde alors, on rajoute presque 4000 francs de prime de déplacement, je crois rêver… Engages-toi, mon fils…

 

07/03/98

Je me lève à 13h avec un casque sur la tête. Je vais rendre visite aux militaires de l'autre côté du port de commerce. Un officier et trois sous-officiers sont en haut de la passerelle en uniforme impeccable. Je leur demande respectueusement et un peu intimidé si un certain "Stéph" est là, je ne suis plus trop sûr du prénom….

Ils quittent immédiatement leurs airs agressifs et me répondent en cœur :

- «Ouais, mais il cuve encore…»

Bonjour la marine, comme quoi, l'habit ne fait pas le moine… Je visite leur bâtiment et essaye leurs jumelles nocturnes, c'est diabolique la précision de ces engins. A 400 mètres de la marina, j'arrive à distinguer les défauts des lettres d'immatriculation des bateaux du ponton d'accueil. La salle des sonars est également très impressionnante.

 

08/03/98

Appareillage à 9h30, en fait, quand les allemands qui me bloquent ont fini leur toilette ! Il n'y a qu'un tout petit espace pour se faufiler entre les deux bateaux qui m'encadrent et je m'en sors à merveille. Même cérémonial que d'habitude, au revoir de la main de la part de tous les autres navigateurs, so long !

Je me mets dans l'axe du vent en me dirigeant vers la sortie du port, l'anémomètre est bloqué sur force 9, 40 nœuds de vent régulier, ça va donner avec ce fameux  sirocco !

Je rase "Tern 4" et Charles émerge de sa cabine, il me fait de grands signes du bras. Je rentre les par-battages et envois la grand-voile avec deux ris. Je bombarde à 6,5 nœuds dans une mer agitée. Dés que je suis sorti du port, il n'y a plus de danger de collision et je disparais dans la cabine pour mettre le ciré. Je prends de l'eau plein la tronche et je surfe avec des pointes à 7 nœuds. La traîne avec le nouveau leurre et 10 m de bas de ligne en acier glissent dans le sillage du voilier. Au bout de trois heures, une petite faim, je descends dans le cockpit pour prendre le tuper de salade puis ressors en me mettant bien de dos pour éviter les mélanges entre l'eau salée et la vinaigrette.

Je regarde la canne à pêche comme on regarde le téléphone de temps en temps, sans savoir pourquoi. Le téléphone ne sonne pas mais la canne se plie violemment, je pose la salade dans le fond du bateau et essaye d'attraper la ligne en nylon. La résistance est forte et le fil me coupe les doigts. Un rapide aller-retour dans la cabine pour mettre des gants et je remonte un thon de cinq kilos !

Il y a maintenant un bordel monstre à l'arrière, la ligne emmêlée, un thon qui claque, une salade niçoise et mes deux pieds au milieu. Je remets de suite le bas de ligne dans l'eau pour ne pas me blesser avec l'hameçon et pour y voir plus clair. C'est alors que l'ensemble du méli-mélo de fils disparaît à l'arrière du bateau. Un autre thon, plus gros vient de saisir le leurre à 3 mètres derrière le navire. Au moment où je le sors de l'eau, il donne un coup de queue, décolle au-dessus de ma tête puis retombe brutalement sur la gueule de Meulton. Je le tue rapidement d'un violent coup de pied sur la tête car il me fiche le merdier. Le bateau remonte au vent. Le pilote n'a pas apprécié le coup de thon et le vérin ne fonctionne plus. Pilote cassé, je ne peux entreprendre avec des creux de 2m50 et 35 nœuds de vent, 48 heures de navigation. Je fais donc demi-tour et me retrouve au près à embarquer encore plus de paquets de mer. Au moins ça nettoie le sang des deux petits monstres qui gisent devant la survie. Je passe vite un bout autour de la barre franche et le bateau suit son cap sans dévier d'un iota. J'hésite une seconde à continuer le trajet avec ce système mais non, cela n'est pas raisonnable. Je retourne à Funchal à contre cœur mais quand même heureux d'une telle pêche. 10 kg de poisson en 3 minutes, ça n'arrive pas tous les jours. Arrivée au port à 15h, tout le monde me demande ce qu'il s'est passé, je raconte mon histoire une bonne dizaine de fois et arbore fièrement mes prises. Et me voilà à faire la tournée des restaurants de la marina avec un seau plein de poissons et du sel plein la figure. Je réussis à vendre mon poisson pour le prix de la place de port, c'est toujours ça de gagné. A mon retour, j'opère le pilote et découvre qu'une petite courroie a sauté et qu'il suffit de la remettre. Chose faite, il fonctionne à merveille.

Nettoyage, démêlage de ligne, une bonne douche froide au tuyau et je suis à nouveau opérationnel, je repartirai demain. Vers 17h, je vais faire un tour le long des bars de la marina et me fait 3 fois inviter à boire des bières. Rendu ivre par la mer plus l'alcool, je retourne à bord pour manger un peu et me reposer, il est vraiment temps que je décolle d'ici.

 

09/03/98

  Je quitte le port dans le noir à 6h du matin, le vent semble avoir tourné, il vient de l'ouest et souffle modérément. Dans le doute, je garde mes deux ris de la veille car je me méfie du vent autour de cette île.

En effet, une demi-heure plus tard, le vent change brutalement de direction et se renforce très rapidement. Il vient du nord-est, comme hier et souffle à 30 nœuds, un quart d'heure plus tard, il y a 45 nœuds et je n'arrive plus à tenir le cap, je prends le troisième ris, le bateau est tellement couché que je me retrouve assis sur la bôme à tenter d'effectuer la manœuvre. A ce moment une énorme lame de plus de trois mètres s'écrase contre la coque et me projette en l'air, une quarantaine de litres pénètre par la porte et je me retrouve allongé sur le dos dans la grand-voile... Je finis par réussir à réduire la toile et reprends mon cap avec un mouchoir de poche en guise de génois. Le bateau file à 8,5 nœuds et je fatigue vite à maintenir la barre. Une heure plus tard, je n'arrive plus à manœuvrer le bateau qui remonte au vent sous les rafales. L'eau est devenue toute blanche, je lis sur l'anémomètre 53 nœuds de vent, force 10 et ça ne faiblit pas d'un poil. Je pars lentement à la dérive, incapable de récupérer mon cap, le navire est complètement couché et ne se redresse pas. Il faut que je trouve le moyen de faire demi-tour. J'attends une courte accalmie et relance le voilier pour virer de bord, empanner ferait éclater la grand-voile et son rail, il faut donc remonter au vent.. Ma première tentative échoue à cause d'une grosse vague qui me projette à nouveau bâbord amure.

Après 4 essais, le bateau se retrouve dans la direction de Funchal. Si je pouvais prendre 4 ris, je les prendrai mais c'est impossible. Je borde à peine les bouts de toiles et attache la barre au vent. Ca claque, ça faseye, la mer recouvre le navire par moment mais "Manitou" avance à 5 nœuds entre les lames. La cuisinière atterrit sur la table à carte et tout valdingue. Je descends dans la cabine en tombant pour me protéger des embruns, je suis trempé et épuisé par cette lutte de 4 heures.

Bien calé dans l'ouverture, je m'assieds sur le pan vertical de la descente du rouf, la gîte est très importante et encore plus quand je ramasse une lame. Cinq milles avant la capitale, le vent baisse et vire à l'ouest, les vagues deviennent vaguelettes et l'angoissent disparaît. Je rentre au port complètement cuit.

Les prévisions climatiques du bureau du port annoncent force 4 à 5 ! Je n'y comprends rien. Deux Anglais, Allan et Win téléphonent pour moi à la météo de Gibraltar qui confirme !

Il s'agirait donc d'un phénomène assez local au sud de Madère et sur 20 milles… Demain je passe ce bordel quitte à me mettre en fuite ! L'après-midi s'écoule à bouquiner et à choper un énorme coup de soleil sur les cuisses, bien vue la tortue !

 

10/03/98

  Départ à 9h, je quitte le port sous des rafales, je sais que dans quelques milles, ce sera pire.. En effet, les trois ris sont indispensables, je reste à la barre pour éviter de surcharger Meulton. Cirés, bottes et pull sont de rigueur, je suis trempé jusqu'aux os. Après avoir réduit ce qu'il reste de toile, le pilote prend un peu la relève. Mes fesses sont en compote, elle macèrent dans l'eau de mer. Je m'abrite une heure et me couche un moment, le bateau tape, gîte et roule dans un fracas assourdissant, je redoute la nuit qui m'attend, où sont les bonnes conditions de navigation attendues ? Je mange le reste de salade, calé tant bien que mal, un pied sur la cuisinière l'autre sur la table à carte, quelle gymnastique !

Le soleil descend doucement et le vent se renforce encore pour atteindre 45 nœuds. A chaque grosse vague, le bateau fait une pirouette qui le replace face au vent soit 120° de rotation en 3 secondes, et lorsqu'il se redresse, je ramasse une énorme déferlante en travers qui se fracasse contre la coque.

Il est maintenant 23h, c'est de pire en pire, le pilote me lâche, il y a plus de 50 nœuds de vent et les vagues font cinq mètres. En catastrophe, je mets le bateau à la cape avec ancre flottante, je bloque les manivelles de winch, amarre la canne à pêche et tout ce qui pourrait disparaître dans un retournement. En 3 minutes passées à l'extérieur, je suis à nouveau complètement trempé et terrorisé… Je ferme la cabine en essayant de retrouver mon sang froid et de penser à autre chose qu'à ce qui se passe à quelques centimètres de moi, dehors. Tous les sacs sont dans ma cabine pour m'empêcher de rouler d'un côté à l'autre. "Manitou" devient le jouet des vagues, laissé à l'abandon, il dérive à toutes vitesses, le nez en biais vers les déferlantes. Si je me retourne, ce sera par l'avant et mon voyage s'arrêtera là… Je reste encore un long moment à étudier le comportement du navire à la cape, puis, pas vraiment rassuré, je me roule dans ma couette humide et m'endors.

11/03/98

Il est 7h30, j'émerge, le vent semble être un peu moins violent, l'anémo affiche 42 nœuds, la mer est grosse et le voilier est toujours aussi chahuté. D'après le GPS, j'ai parcouru  23 milles en sept heures trente, et dans la bonne direction, vers le sud. Il me faut un bon quart d'heure pour récupérer l'ancre flottante qui pèse une tonne en coinçant mes jambes autour du balcon. Le navire reprend sa route et je vais maintenant passer au large des Salvagems. La mer est vraiment impressionnante, les vagues de 6 mètres m'angoissent énormément. Je préfère ne pas les regarder pour ne pas être trop en proie à la terreur. Certaines s'éclatent si fort contre la coque qu'il me faut quelques secondes pour reprendre mes esprits et vérifier que le mât est toujours là ! Le navire va à 7 nœuds de moyenne. Une déferlante me prend par derrière et le bateau s'envole sur l'écume atteignant 10,5 nœuds, jamais le loch n'a connu cela, et moi non plus d'ailleurs.

Deux poissons volants écrasés gisent à l'arrière, j'ai du marcher dessus cette nuit car ils sont plats comme des limandes, ou alors ce sont les paquets de mer qui les ont éclaté sur le pont, ce qui me semble plus probable. Je barre toute la journée à éviter les plus grosses lames qui arrivent aux barres de flèche, soit plus de 7 mètres. Je suis complètement épuisé, il faut que je me repose. Cela fait 9 heures que je suis à la barre…

Je m'allonge sur le siège arrière au vent, un peu abrité du souffle et des embruns en m'attachant très serré avec la sangle du harnais sur le winch, je ferme un peu les yeux. Une autre déferlante passe dans le cockpit et rempli mon ciré par les manches et la cagoule, l'horreur !

En fin de journée, j'ai passé les Salvagems, je me remets à la cape pour dormir trois  heures. Vers 17h30, je rebranche le pilote en réduisant à mort le génois. Je ne peux plus m'asseoir tellement j'ai mal aux fesses. Complètement désarmé face à toute cette violence, mon esprit s'épuise à lutter pour garder un peu d'espoir. Ne sachant plus que faire, je me mets debout, face aux vagues, et chante à m'en arracher la gorge jusqu'au couché du soleil. Je ne sais pas pourquoi je fais cela pendant trois heures mais ça me fait un bien fou. De temps en temps, j'interromps mes cris pour me jeter sur la barre, négocier une montagne d'eau et éviter une galipette. Il faut que je mange un peu, je me force à descendre dans la cabine pour me reposer et avaler un paquet de gâteaux humides.

Sanglé avec mon harnais sur la banquette au vent, j'aperçois, par le hublot, le mât qui se courbe dangereusement. Le bas-étai est entré en vibration à m'en faire éclater les tympans. Il faut continuer coûte que coûte, je ne veux surtout pas arriver de nuit avec cette mer et je commence à être trop près de la côte pour envisager une cape de longue durée.

C'est l'enfer cette nuit là, comment ce petit bateau fait-il pour tenir le coup ? Je n'en peux plus, je suis fatigué de faire attention à chaque bruit et surtout fatigué tout court, la perspective de trouver un abri demain me remonte le moral et je ne pense plus qu'à ça pour tenir le coup.

 

12/03/98

Impossible de dormir, je barre une bonne partie de la nuit, trempé, gelé et crevé à surveiller les vagues sous la pleine lune. J'essaye bien de m'allonger un moment mais les flashs de la lampe à retournement m'empêchent de fermer les yeux et ces éclairs deviennent vite le témoin de l'état de la mer qui ne change pas !

Vers 10h, l'île de Ténérife émerge de la brume, le ciel est nuageux, le vent est moins bien établi et souffle en rafale, la mer est très creuse et le danger omniprésent. Mes bras et mes épaules sont tellement endoloris que je ne les sens plus. Les falaises tombent à pic dans l'écume bouillonnante. Je corrige le cap en louvoyant entre les vagues.

Alors que mon attention se relâche un peu, une grosse déferlante se brise sur le travers arrière et me fait faire demi- tour. Le vent se prend à contre dans la grand-voile et c'est l'empannage. Le hale-bas et ma retenue de bôme éclatent, le choc est terriblement violent, la bôme passe devant moi en un dixième de seconde. Je m'agrippe à la barre et récupère le navire.

« Mon Dieu, faites que je prenne ces fichues déferlantes dans le cul ».

Je passe le cap en surfant à 8 nœuds. Pourvu que le bateau tienne le coup, plus que 2 milles pour être sous le vent de Ténérife.

Ca y est, sauvé, enfin sauvé, je hurle ma joie, je suis hagard, abruti de fatigue et de soulagement. Le vent tombe complètement puis change de direction, j'enroule le génois et poursuis au moteur jusqu'aux entrées des darses de Santa Cruz.

Dans la deuxième, je ne trouve pas le petit port de plaisance indiqué sur ma carte. Je ressors et entre dans la troisième enceinte. Dans le fond du bassin, il y des mâts en bois de vieux gréements, j'y suis, j'y suis, j'y suis…

J'amarre "Manitou" au quai en béton le long d'une échelle branlante et marche un peu pour réfléchir à ce que je viens de vivre. Je me rapproche du "Michel-Daniele" que j'ai aperçu dans un coin. Je jette un coup d'œil et Guy et Pascal sortent du rouf, un grand sourire aux lèvres. Ils ont demandé de mes nouvelles à tout le monde depuis un mois et sont vraiment ravis de me voir, s'ils savaient à quel point c'est réciproque. Je monte à bord, ils me préparent une super bouffe et deux ti-punch qui me saoulent complètement, quels potes !

Ils savent très bien par où je suis passé, nul besoin de décrire la mer et le vent, c'est marqué sur ma tronche détruite. Je retourne au bateau à contre cœur pour en retirer 80 litres de flotte sous et sur les planchers, j'étale sur le pont toutes mes fringues trempées, les cartes et les matelas.

Un rapide coup d'œil dégoutté au hale-bas, les rivets de la bôme ont sauté et un mousqueton de 60 est complètement ouvert ! Aucune envie de réparer maintenant ! Une bonne douche à bord du "Michel-Daniele" et un repas copieux m'attendent. Nous sortons dans les bars et assistons à un défilé de nombrils à l'air dans les rues de Santa-Cruz. J'oublie peu à peu mon angoisse et le plaisir d'être avec des amis à échanger des bonnes choses prend le dessus.

 

14/03/98

Guy est reparti voir sa femme et convoyer quelques Bénéteau en Grèce et en Turquie. Nous écumons les bars avec Pascal, jouons au billard et délirons toute la journée. Je fais mon footing tous les matins et aujourd'hui, j'ai riveté en force tous les œillets de bôme et installé des retenues sérieuses avec un rappel au winch arrière pour éviter un autre empannage violent. J'apprécie d'avoir à bord tout le matériel pour réparer la casse. L'argent file à toutes vitesses, je vais cesser un moment les sorties entre potes ! J'irai bien dans le sud de l'archipel, il y a tout un tas de mouillages gratuits…

 

17/03/98

Mes journées se passent à aider Pascal, nous mangeons ensemble chaque repas, sinon j'aide d'autres plaisanciers à faire le ménage sur leur P.C.. Alain et sa femme vivent sur "Tanit", un Sun-Fizz. Ils sont à la retraite et passent leur temps à conseiller les autres plaisanciers ! Si Alain est particulièrement chiant dans ses attitudes paternalistes, il n'en reste pas moins très intéressant lorsqu'il parle de météo marine. Il a un système de fax couplé à la B.L.U. qui permet de récupérer des cartes sur l'ordinateur de bord. Il me conseille donc de récupérer une interface et de faire la même chose que lui. J'en parle donc à Pascal qui me dit que Guy en a une et qu'il n'arrive pas à la faire marcher. Il lui dira au téléphone de me l'envoyer, extra !

Mauvaises nouvelles de France qui se cumulent, du travail seulement pendant deux mois alors qu'il était convenu que j'en bosse 4 à Sancellemoz, en Haute-Savoie. Le pire c'est mon ex-femme qui m'envoie les huissiers pour saisir ce qu'il me reste, c'est à dire pas grand chose, comment vais je faire pour vivre maintenant ? Mon père ne cesse de m'aider, je frôle la catastrophe. Soit je trouve rapidement du boulot sur les Canaries, soit je plis bagages et je retourne en France chercher du travail loin de mon fils et au compte goutte. Une semaine par ci, une semaine par là car les kinés prennent de moins en moins de vacances à cause des restrictions. En plus, faire des remplacements en libéral me replonge dans le circuit de L'URSSAF, de la caisse de retraite, des assurances professionnelles. Et il me faut une voiture. Je ne vois pas d'issue, le moral se casse complètement la gueule. Pascal a bien proposé de m'embaucher mais à 2500 francs par mois, si je retire la pension, actuellement de 1875 francs par mois, merci les huissiers, je ne peux même pas payer la place de port, alors manger, pensez donc, du luxe !! C'est quand même dégueulasse, je lui avais promis de la rembourser dés que possible et lui ai demandé gentiment de la réduire à 1000 f /mois temporairement. Mais non, comment va-t-elle payer les traites de sa golf toute neuve et de son appartement de 200 m2… Maël, mon fils adoré coûte 3400 f / mois, n'importe quoi ! Allez, il faut que j'oublie ma rancœur une fois de plus… Ne pas réagir pour ne pas qu'il souffre.

 

  19/03/98

Départ difficile à 7h30 car la nuit fut chaude, je n'ai pas les yeux en face des trous. Dés la sortie du port, je suis au portant et j'avale les milles à 7 nœuds. Les voiles sont croisées, la végétation côtière passe du vert sombre et humide au jaune clair et aride. 

Quelques heures plus tard, au large de las Galletas, j'installe un support pour le caméscope à l'arrière. Je fais mon petit cinéma… Alors que je fais le zazou devant la caméra, j'entends le moulinet de ma canne à pêche s'emballer. Cette fois ci, j'ai attrapé un casier !! Impossible de changer d'allure rapidement, la ligne file à 7,5 nœuds, la canne est pliée à 90°, je mets le frein à fond et tout casse !

Dans la petite rade de Los Christianos, il y a une bonne quarantaine de navire en tous genre, il ne va pas être facile de se trouver une petite place au soleil. Comme me l'a conseillé l'équipage du "Tanit" à Santa Cruz, je cherche le voilier "Voyage" qui devrait être mouillé à côté d'un vieux gréement. Je repère quelques pavillons français sur des coques abîmées de 7 à 9 mètres et j'interroge une femme d'une quarantaine d'années complètement à poil. Elle m'apprend que le bateau recherché est au chantier.

- « merci gente dame ridée et maigrelette ».

Je mouille entre quatre bateaux, les voiliers sont les uns sur les autres et j'ai 40 mètres de chaîne, si je tourne autour, bonjour les dégâts. A force de dévider ma chaîne en reculant, je me retrouve sur l'orin d'un allemand. Les boches gueulent, je gueule aussi en leur expliquant fermement que leur orin est beaucoup trop long, ils n'insistent pas !

S'il y a un peuple qui fait chier le monde de la mer, c'est bien les Allemands, je crois qu'aucun navigateur ne me contredira tout en sachant qu'il y en a quand même des sympas, il paraît…

Le coin à l'air chouette. Au bout de deux heures, une annexe passe avec trois Français à bord, un père et un couple de jeunes. Ils me demandent d'emblée si je ne suis pas le kiné qui voyage en solitaire… C'est beau la notoriété !! Beh oui, c'est moi, mais comment puis-je être connu à Los Christianos ? Le monde est décidément bien petit, c'est Isabelle, une fêlée de l'équipage du "Michel-Daniele" qui n'arrête pas de parler de moi, comme quoi elle m'attends et que je vais l'embarquer pour les Antilles… Première nouvelle ! En tous cas, je sympathise de suite avec Michel qui navigue sur un ketch de 12m en acier. Il a la quarantaine et est divorcé, comme tous ceux que j'ai rencontré et qui ont tout plaqué.

A terre, je me familiarise avec l'ambiance du coin. Une fois au chantier, je tape sur la coque encombrée d'algues et de coquillages de "Voyage". Les propriétaires baba cool,  tatoués à fond ont le pétard aux dents. Au bout de 10 minutes, ils me proposent leur corps mort, encore une aubaine ! Je retourne vite à bord pour utiliser leur mouillage, il est parfait, pas trop loin de la plage et du parking à annexes. Je suis juste à côté de "Olympic 3", grands trois mâts noir au mouillage.

Pascal m'appelle tous les soirs pour me demander de remonter à Santa Cruz car il s'ennuie tout seul. Moi, ça va, je ne m'ennuie pas du tout. Tout le monde m'invite, comme d'habitude, mais il y a trop de touristes par ici et le fric file très vite, je n'aurai bientôt plus rien. Il faudrait que j'en gagne un peu…

 

20/03/98

 Je me tape en sueur tous les quatre étoiles qui jonchent le haut de la plage de Las Américas, et tous me demande un CV. Même l'hôpital est intéressé par mes compétences mais le cœur n'y est pas, ce coin me dégoûte, avec tous ces handicapés Suédois ultra riches en fauteuil roulant électrique dernier cri. J'en ai même vu un biplace… Je pense de plus en plus à mon fils.

Je rencontre Ophélie, Française, blondinette de 42 ans, sans profession qui, elle aussi, a hébergé Isabelle. Elle m'apprend que cette déjantée a une hépatite C et qu'elle s'est tapé sans capote plein de mecs dont des gars de l'équipage du "Michel-Daniele". Le soir, après avoir appelé Pascal pour lui apprendre la bonne nouvelle, je sors dans les coins chauds de Los Christianos. Toujours et encore la même folie, les bières, les filles à moitié nues qui bougent dans la fumée et dans la sueur. Je rencontre Lourdés, prononcez Lourdesse, Canarienne et esthéticienne qui me laisse son numéro de téléphone…

 

21/03/98

J'emmène mon petit vélo à terre pour visiter le coin.

Je traîne jusqu'à 6 heures du matin dans toutes les boites branchées du coin, visite touristique quoi !

 

22/03/98 

Je mets le moteur à 2000 tours pour recharger les batteries et l'ordinateur. J'étudie attentivement les trajets pour un retour sur la France assez rapide en deux ou trois étapes. Il faudrait que l'on quitte ce régime d'alizés pour avoir du portant, je pense que début avril, ce sera bon, après le départ de Véro, une vraie pote qui vient passer ses vacances avec moi.

Ma tête est dans un étau et je repense à la nuit passée. Lorsque les flics aperçoivent des jeunes se rouler des joints, ils leur conseillent juste d'aller se cacher plus loin afin de ne pas gêner les autres… Les touristes valent de l'or aux Canaries… Je bulle tout le dimanche allant de bateau en bateau avec mon annexe pour boire des coups au soleil et l'après-midi passe lentement, ponctuée par des verres de menthe fraîche et des sodas quelconques. J'ai eu Maël au téléphone et sa chère et tendre mère, je leur ai expliqué la situation financière dans laquelle je me trouve et à quelle date je compte entreprendre le chemin du retour. Snif, allez, ce n'est que partie remise, non ? La vie est longue… Et puis, j'ai assez tiré sur la corde et sur les prêts que mon père me consent.

Quelques jours plus tard, j'embarque Ophélie pour voir les baleines. Il y a un bon vent et ça fait du bien de quitter "Los Craignos" et de retrouver l'océan. A la sortie du mouillage, le vent tombe, je démarre le moteur et lâche la ligne à thons quand, soudain, à quelques centaines de mètres du port, j'entends Ophélie me dire:

-  « c'est quoi ça ? »

Je lève la tête et aperçois, dans l'eau sans ride, un énorme bouillonnement et une masse sombre sous la surface, juste devant le navire. Je vire en catastrophe pour éviter le mammifère géant et m'attends au pire. Cette baleine devait faire une vingtaine de mètres de long, j'ai les jambes qui jouent les grelots. Non d'une pipe, juste à la sortie du port, ça commence bien.

Au loin, il y a un groupe de navires à la dérive, les globicéphales doivent aussi s'y trouver. Le vent est de 20 nœuds et le bateau avance bien avec une légère gîte qui grise ma passagère. Un demi heure plus tard, les navires qui semblaient rassemblés se sont évanouis ou dispersés et j'en aperçois d'autres bien plus au large. J'explique à Ophélie que vue l'heure, nous n'aurons pas le temps d'aller si loin et je vire de bord pour longer la côte à 4 milles au large.

Le vent fraîchit un peu et je décide de prendre un ris par sécurité, je mets mon harnais et m'active à la manœuvre quand j'entends:

-  « Des ailerons, là, devant »

La grand voile à moitié affalée, je me couche sur le rouf pour apercevoir de ailerons noirs ressemblant comme deux gouttes d'eau à ceux des orques épaulards, frissons ! Je mesure vite leur taille car ils m'arrivent droit dessus et ne semblent pas vouloir dévier de leur route. Ils font à peu près quatre mètres, ça va, je ne risque pas grand chose. Je remonte au vent un poil pour immobiliser "Manitou" et deux superbes globicéphales passent à 1m50 sur tribord en levant la queue. Ophélie me crie:

« Il y en a d'autres là »

Un autre groupe composé d'une dizaine de mammifères passe sur bâbord, ceux là sont plus gros, peut être 7 mètres. Je retourne à mon ris et finis la manœuvre pour me lancer à leur poursuite. Ma passagère est complètement énervée, me dit que je vais trop à droite, qu'ils ne sont pas là, etc.… S'ils vont en ligne droite et ça avait l'air d'être le cas, je pense savoir exactement où ils se trouvent.

En effet, je les dépasse par tribord au bout de 10 minutes. Je me replace en plein milieu de leur trajectoire et mets en panne. Ophélie prend des photos avec un appareil de merde pendant que je filme au camescope. Nous leur tournons autour, enchaînant les empannages et les virement de bord avec doigté. Au bout d'une heure de spectacle, j'en ai un peu marre et aborde le sujet du retour mais la jeune femme n'a toujours pas réalisé la photo de rêve. Je lui explique gentiment que je vais en attraper un à la main, discuter le coup 5 minutes avec lui pour qu'il stationne ½ heure le long de ma coque en souriant… Nous retournons au mouillage.

Ces cousins des dauphins ont leur bassin d'alimentation juste au large de Los Christianos, il y en a un peu partout, ils dégagent une forte odeur et sont photographiés et filmés tous les jours de l'année par des milliers de touristes. C'est toujours fascinant de voir de gros animaux marins en liberté et quand Véro arrivera, je pense qu'elle aura la même réaction qu'Ophélie,  c'est ça l'important.

Je côtoie de plus en plus le monde des paumés sans le sous, des saisonniers, des vendeurs, des cuisiniers surexploités. Je suis, comme un grand nombre de personnes, à la recherche de travail mais, contrairement à eux, j'ai une formation. A force de donner des CV sans aucune motivation, l'écœurement me gagne. Il faut que j'économise à fond ce qu'il me reste. 

Pour réussir dans ce monde sans argent, il faut se battre, lutter chaque jour pour manger, pour acheter ses clopes. Je vois de tout, ceux qui font des compositions de sable avec des bougies pour les éclairer la nuit, des peintres, des caricaturistes, des mimes, des joueurs de flûte, des time-share, des tresseurs de cheveux (et non pas des dresseurs de chevaux), tous les métiers sont bons pour manger et boire. Beaucoup se lamentent dans l'honneur, j'entends des: “Je n'y arrive pas mais j'y arriverai, je n'ai rien mais je serai riche un jour”…

En ce qui me concerne, la leçon est poignante et enrichissante. Si je dois me battre un jour pour manger, je me battrai mais aujourd'hui le cœur n'y est pas car j'ai une famille qui ne comprendrait pas, je pourrai sans problème y arriver ici mais je ne veux faire souffrir personne. Je serai un vrai bohémien lorsque je n'aurai plus d'obligation, point final…

Pendant les 10 jours où je reste au mouillage, Je chope une bonne diarrhée des familles avec du bacon sous Cellophane, la seul fois que j'ai acheté de la viande, une folie !!

 

29/03/98

Véro arrive à 21h30, elle rayonne comme d'habitude et est crevée par son voyage. Elle a atterri à Los Rodéos (Ténérife nord) et vient de prendre le bus de la guagua n°111.

Arrivé au quai des annexes, mon AX2 est à 3 mètres en contrebas, la grande marée basse nous oblige à rebrousser chemin. Véro m'invite à manger chez les riches pendant que la mer monte. Vers minuit, l'annexe ramène au bateau deux gros ventres bien tendus, ma pote découvre au passage la figure de proue du "Olympic 3", le fameux trois mâts ancré à côté. Je lui explique que c'est la seule femme sous laquelle je passe régulièrement…

 

30/03/98

Après un bon petit déjeuner, nous appareillons à 9h30 et tournons deux bonnes heures autour des globicéphales, à la grande joie de Véro.

A midi, je prépare des pâtes et nous nous dirigeons vers la Goméra à 5 nœuds.

 

Ma passagère s'endort et ne se réveillera qu'à l'entrée du port de San Sébastian. Le coin à l'air magnifique. A peine arrivé dans la marina de la petite île, des Français se précipitent pour nous amarrer. Dans l'après-midi, nous allons sur la plage de sable noir puis nous nous promenons tranquillement dans la ville. L'ambiance est totalement différente de Los Craignos et ça fait un bien fou de retrouver des vrais navigateurs et de prendre une vraie douche chaude.

 

31/04/98

Vers 9h30, en allant payer à la capitainerie, je regarde machinalement dans l'eau transparente du port. Il y a un beau barracuda qui chasse le mulet en plein jour. J'avertis deux touristes allemands de la scène qui se déroule en contre bas et ils sont émerveillés du spectacle. Le barracuda de 80 cm vient d'avaler un gros mulet avec beaucoup d'agressivité. Sans un "merci", boche oblige, les touristes repartent. Je file payer et retourne voir ma Véro qui bronze tranquillement. Après avoir rempli un sac à dos d'appareils photo et de bananes, nous partons dans les hauteurs, sur les falaises. Le Teide qui culmine à 3700 m sur Ténérife est majestueux et les pellicules défilent dans la bonne humeur et la complicité.

 

 

Afin que Véro en prenne vraiment plein la vue avec une bonne navigation nocturne, j'ai décidé d'aller de nuit à Mogane sur Grand-Canaria, à 70 milles. Des Allemands viennent d'arriver au port et ils me renseignent sur les conditions météo. Quinze nœuds de vent vers Ténérife et 25 pendant 5 nautiques à la sortie du port.

Nous quittons donc le port à 23 h, l'air est frais. A peine dehors, 35 nœuds et une mer formée nous accueillent crûment. Je poursuis ma route mais au bout d'une heure à se faire tremper par les embruns, Véro est barbouillée et je décide de faire demi-tour. De toutes façons, ces rafales sont très déstabilisantes pour le pilote qui n'arrive pas à se caler et je n'ai aucune envie de tenir la barre toute la nuit. Il est 2h lorsque nous rentrons dans la marina, le vent siffle dans les haubans. La femme d'un bateau voisin, réveillée par le bruit de mon moteur sort de sa couchette en chemise de nuit, elle court sur le ponton et attrape au vol les aussières que je lui lance. Merci bien, chère madame, car avec ce vent, ce n'était pas si facile.

DODO !!!

 

01/04/98

Départ à 13h, direction Las Galletas. Le vent est de 33 nœuds et de bonne lames contraires chahutent le voilier. Véro vomit une première fois, elle plonge la tête dans un sac en plastique toutes les 10 secondes. Au bout de quelques minutes, elle me regarde et dit:

-   « Ca fait du bien, je me sens beaucoup mieux !».

15 minutes plus tard, Véro vomit une seconde fois puis me dit:

-   « Ca fait du bien, je me sens beaucoup mieux !»

Ouais, t'as raison…Je mets le cap sur Los Christianos, ce sera plus confortable pour ma malade.

Véro retrouve avec joie la terre ferme et m'invite à manger une paella bien fournie. En fait, le truc, c'est de la rendre malade… Plus elle vomit et plus je bouffe ! Au moment de reprendre l'annexe vers minuit, j'aperçois dans un renfoncement du quai, à 10 mètres sur la droite, 2 touristes qui regardent un pêcheur. Celui ci se trouve sur l'arrière de son bateau de pêche, moteur en marche et phares allumés. Il pêche au vivant le barracuda. On voit très bien dans l'eau transparente, les carnassiers attaquer les proies sans défense crochetées rapidement par le dos sur un bon hameçon. Le spectacle est fascinant. Je pose quelques questions au pêcheur et admire sa technique. Au bout de 10 mn, il nous propose un beau spécimen de 80 cm que j'accepte avec joie. La bête n'est pas morte et je l'achève de plusieurs coups sur la tête contre un montant en ferraille. Je vérifie rapidement qu'il n'a pas de parasite sous les ouïes, c'est bon, il est comestible, on va se régaler. Il faut toujours se méfier des vieux barracudas, ils sont très souvent malades et dangereux à la consommation, particulièrement sous les tropiques. Nous reprenons l'annexe. Arrivés au bateau, je vide et écaille le sujet, non sans récupérer dans l'estomac les deux malheureuses sardines qui l'ont conduit à sa perte. Je les attache à mes lignes en acier et Véro fait quelques photos du trophée.

 

02/04/98

Nous laissons le muerte de Los Christianos pour aller à Las Gallettas vers 10h. Juste après Punta Rocca, le vent se lève et Véro recommence à donner à manger aux poissons. Je tire un long bord au large pour m'ouvrir le trajet direct vers le petit port. Vers 14h, je mouille par l'avant et l'arrière en posant deux orins sur mes ancres. Nous sommes à 5 mètres des autres épaves flottantes, des Argentins, Brésiliens, Allemands, Anglais, Finnois et autres. Mes chaînes passent sur plusieurs autres, j'installe des pares-battages car si je dérape dans la nuit, "Manitou" ira se frotter aux voisins, c'est bien mieux que d'aller à la côte. Par trois fois, les propriétaires d'à côté viennent me voir pour me dire qu'il me faudrait trois mouillages. C'est très gentils de leur part mais je n'en ai que deux et vu le méli-mélo au fond, je ne risque pas grand chose. Je les envois donc paître intérieurement quand ils me racontent les terribles coups de vents qui sévissent par ici, s'ils savaient que ce sont leurs mouillages qui me tiennent... En plus, ils sont tous le cul au vent dominant, ça c'est des marins…

Je prépare le poisson avec des tomates, des citrons, des oignons et des pommes de terre, le tout au four, c'est un régal. Après cette grosse bouffe, nous partons nous promener en ville et boire un coup. Véro me parle de ses copines et tout semble indiquer que Carole, que je ne connais pas, est la femme de mes rêves, la perle rare…

Véro n'a de cesse de me raconter en détails sa vie, ses habitudes, sa physionomie et la forme de ses seins. J'ai besoin de peloter des seins, ça devient urgent ! Au secours, j'en peux plus. Je ne repartirai pas en solitaire ou plutôt en solitaire avec une gonzesse avec de beaux seins… L'image de cette Carole va m'accompagner longtemps…

 

05/04/98

Réveil à 8h, Véro émerge lentement pendant que je prépare le petit déjeuner. A 9h, j'emmène ma Viêt-cong au quai et repars seul à bord. Je ne pense pas que son estomac supporterait une autre navigation. Elle prendra donc un car pour rejoindre Santa-Cruz. Je démarre le moteur et commence par retirer le mouillage arrière. Il y a pétole dans le petit port et ça m'arrange bien. Evidement je ramène l'ancre du voisin et j'en bave un moment pour arriver à la dégager, l'orin est complètement inutile, ça m'aurait étonné ! Le mouillage avant remonte grâce au guindeau et une autre chaîne étrangère accompagne mon ancre plate de     14 kg, que d'efforts…

Tout essoufflé par ces remontées bordéliques, je quitte le port au moteur. Je longe la côte le plus près possible pour éviter les vents violents du large que je devine à l'écume qui bouillonne sur l'horizon. Le bateau remonte bien au vent, je laisse le moteur un moment pour passer la pointe. Le vent se lève, ou plutôt j'arrive sur une zone ventée, il souffle à 25 nœuds puis se calme à nouveau, je démarre et coupe le moteur toutes les heures. Au cours d'une belle accalmie, je me lave et nettoie le bateau qui à souffert des différents mouillages et des aller-retour à la plage. Deux heures avant Santa-Cruz, un banc de dauphins vient sauter devant l'étrave, dommage pour Véro ! Je rage qu'elle ne puisse pas profiter du spectacle car ceux là ont l'air particulièrement joueurs. Certains font des sauts de trois mètres de haut, d'autres claquent l'eau avec leur queue en faisant une pirouette en l'air. Je filme la scène pour mon amie et retourne reposer ma carcasse à l'arrière.

 A quelques milles de Santa-Cruz, le vent se lève très brutalement et l'anémo s'envole à 45 nœuds, je prends le troisième ris complètement couché. Pour avoir une mer sans vague, il faut que je me rapproche des falaises. J'ai encore bien joué en me rinçant à l'eau douce tout à l'heure… Heureusement que Véro ne m'a pas accompagné, même si elle a loupé les dauphins… Au port, Pascal m'attend sur le quai et amarre les pointes et les gardes. Le gars de la capitainerie arrive à son tour dans sa camionnette et m'embarque au bureau pour les formalités. Lorsque je reviens au "Michel-Daniele", Véro se fait tranquillement bronzer sur le pont et discute avec Pascal comme s'ils se connaissaient depuis des années, sacrée Véro ! Elle est toute surprise de me voir déjà là.

Le soir, nous partons dîner en ville puis boire quelques canons. En revenant, vers 1h30, je monte sur un rebord du quai et, déséquilibré par l'alcool, retombe sèchement sur les pieds. Je sens alors une violente douleur sous le talon droit. J'ai mal et je suis bourré, c'est donc grave… Pourvu que ce ne soit pas une fracture de calcanéum, on verra demain. En tous cas, impossible de poser ce fichu talon.

 

05/04/98

Mon talon est extrêmement douloureux, j'espère encore en secret qu'il ne s'agit que d'un bel hématome plantaire mais en fin de journée, la douleur à la palpation me suggère de plus en plus une belle fracture-tassement, c'est à dire trois mois sans appui. Il est hors de question que je me plâtre ou que je m'immobilise, j'ai trop besoin de me déplacer, et puis il y a mon petit vélo et ça, je peux en faire tant que je veux.

Nous partons en bus avec Véro à Puerto de la Cruz, c'est un très joli coin avec de magnifiques déferlantes qui barrent l'entrée d'un petit port fortifié. En fin d'après-midi, je ne peux plus faire un pas tellement je suis fatigué de marcher sur la pointe du pied. Nous retournons donc au bateau après une belle journée. L'essentiel est que ma pote en ait bien profité et c'est le cas, impec. Nous nous faisons une grosse bouffe sur le thonier et finissons la soirée à faire des mots fléchés en racontant des conneries. Nous allons nous coucher, je suis de plus en plus inquiet pour mon pied.

 

06/04/98

J'accompagne Véro à l'aéroport très tôt dans la matinée. Comme nous sommes un peu limite côté horaire, je la charge sur le porte bagage et nous voilà traversant le quartier des prostituées à 6h du matin en direction du terminal des bus.

L'aéroport est petit mais très classe. Véro me tire des pesetas et me quitte non sans un petit pincement au cœur. Me revoilà seul, je vais au chiottes l'histoire de profiter d'une cuvette grandeur nature et reprends le bus pour Santa-Cruz. Après m'être recouché deux heures, je me mets à couple du "Michel-Daniele" pour éviter les déplacements réguliers sur ma patte folle. J'aide Pascal à passer du lasure dans sa cabine inférieure et nous refaisons les pleins de flotte. L'eau, sur le quai, c'est 400 pesetas la tonne et comme il ne m'en faut que 200 litres, je donne le reste à Pascal plutôt que de l'abandonner au port. Il veut réparer son étrave qu'il a arraché avec le bout dehors en venant de Lisbonne, sa proue doit être accessible. Il va falloir placer son 130 tonnes à un coin de la marina, et pour ça, il a besoin de moi, l'invalide…

07/04/98

Rien de spécial, si ce n'est que Pascal me réveille à 11h alors que j'étais en train de rêver que je me promenais au bras de Carole dans un très joli parc, la partie était bien engagée, quel rêve ! L'enfoiré, je le hais…

Il y a un colis pour moi qui vient de Guy, c'est l'interface pour coupler le P.C. à la BLU et recevoir des cartes. Il faudra que je lui écrive de France pour l'en remercier. Je passe l'après-midi sur "Tanit" pour que mon bon conseilleur m'installe les logiciels et qu'il initialise le setup. Ca fonctionne à merveille, c'est bien ma chance que Guy ne soit pas arrivé à la faire fonctionner et qu'il veuille s'en débarrasser, merci Guy !

 

08/04/98

Je dors très mal cette nuit là, certainement hanté à l'idée de repartir d'ici et de refaire ce trajet Canaries-Madère qui m'a tant coûté à l'aller. Pascal met sa radio bien fort pour me réveiller, comme d'habitude. Alain du "Tanit" arrive et nous commençons la manœuvre pour déplacer le "Michel-Daniele". Je bouge "Manitou" et nous embarquons sur le monstre, direction, l'autre côté du port. Après 1h30 d'amarrage, je retourne en boitant chercher mon bateau. Mon petit vélo a été volé cette nuit ! Décidément, avec mon pied cassé, rien ne va plus maintenant. Je reviens me placer à couple de Pascal, il y aura toujours quelqu'un pour m'aider si ça ne va pas.

Pascal répare son vélo qu'il a acheté à Michel de Los Christianos par le biais d'Isabelle. Il cherche partout du tube de 22 pour mettre la selle. L'ancien support de selle était tellement rouillé qu'il l'a pété en voulant l'enlever. Je finis par trouver une solution en lui filant ma manivelle de Guindau.

Il m'appelle toutes les 5 minutes pour des conneries et mon pied me fait de plus en plus mal. J'ai hâte de partir… N'y arrivant pas avec ma manivelle, il me propose d'échanger les instructions nautiques C3 de la Méditerranée contre une belle barre en inox que je gardais pour éviter que mes caisses à outils ne tombent. Marché conclu, il me scie une barre en bois qu'il lasure ensuite pour tenir mes caisses, je ne suis pas perdant sur ce coup là non plus, le bouquin vaut 284 francs et je n'ai pas acheté la barre en l'inox.

Une camionnette de flic passe sur le quai, je leur fais de grands signes pour les arrêter et leur signaler le vol et ces idiots me répondent en faisant des grands signes de bonjour… Cherchez l'erreur.

La météo prise ce matin est loin d'être bonne avec du force 7 dans le nez, je dois me résoudre à attendre, sans un sou en poche et avec une belle fracture non soignée.

 

10/04/98

10h30, réveil fatigué et un peu angoissé, je pars dans une heure. Mon pied me fait mal, j'ai l'impression de ne plus savoir naviguer, je suis fatigué de souffrir en mer mais je sais que lorsque je serai dedans jusqu'au cou, ça ira mieux. Pourvu que je ne tape pas mon talon pendant cette traversée. Pascal dort toujours. Je file avec son vélo prendre chez Alain les fréquences de Northwood et acheter quelques clopes. Le temps est calme, exceptionnellement calme, comme si l'océan m'invitait, je le connais perfide sous ces latitudes et je ne suis que peu rassuré, aller courage ! Il pleut un peu entre deux timides rayons de soleil.

 Décollage après la météo de R.F.I., un grand au revoir de la main à Pascal puis à "Tanit" et direction la sortie du port. A peine engagé dans la grande darsena, j'entends Pascal siffler, il me fait de grands signes de revenir. Je fais demi-tour et reviens à sa hauteur, il est accompagné d'un autre gars que je ne connais pas. Il me crie que son pote, qui vient d'arriver des Sables est intéressé pour faire l'équipier avec l'handicapé que je suis. Je refuse gentiment, je ne veux surtout pas différer mon départ, et puis, autant je veux bien partager les bons moments autant les mauvais, je me les garde.

La pointe de Tenerife passée, je me retrouve avec du nord dans le nez, je lâche mon deuxième ris et attaque nord-est. Au bout d'une heure, sachant que la météo prévoit du nord-est pour demain et que je serai alors au large des Salvagems, je décide de tirer mon premier bord nord-ouest pour éviter d'être gêné par ces îles. Le bateau marche bien mais j'embarque beaucoup de flotte au près.

Dans la nuit, le vent tourne nord-est et je peux caler mon cap presque au nord ce qui m'arrange beaucoup, et surtout ça confirme que j'ai eu le nez fin… Je passe mon temps à essuyer des grains plus ou moins violent qui me contraignent, à 4h du matin à prendre mon deuxième ris.

 

11/04/98

Le temps est couvert et les grains se succèdent. Ras le bol d'être trempé, je passe le plus clair de mon temps dans la cabine. Le bateau tape sèchement dans une houle de trois mètres. Quelques dauphins viennent me voir ainsi qu'un pigeon qui cherche refuge. C'est la première fois que je vois des dauphins dans la baston, ils ne sont restés timidement que quelques minutes en sortant à peine leur dos que le vent fouettait. Tout ceci reste très désagréable et le quotidien devient problématique, aller aux toilettes, faire à manger. Je m'allonge le plus possible pour soulager mon pied et surtout ne plus avoir à me cramponner sans cesse. J'ai un peu de mal à caler le radar qui s'excite à la moindre grosse vague et la journée se passe, péniblement. Le moral n'est décidément pas au rendez-vous…

Les lames grossissent de plus en plus et le sommeil est bien difficile. Les feux de navigation ont rendu l'âme, amen ! Je consommerai moins d'électricité…

 

12/04/98

Toujours cette mer et ce vent qui passe de force 5 à 8 en quelques secondes. Le pilote me lâche à 8h et il faut, une fois de plus, amarrer la barre pour réparer. Calé dans le carré, je dévisse les 12 vis cruciformes, ré-enclenche la roue dentée et referme le tout sans pincer le joint.

Vers 10h, "Manitou" enfourne dans une vague de 4 mètres qui déferle sur le pont par l'avant, des dizaines de litres d'eau s'abattent sur moi et une grosse quantité pénètre par la porte du rouf, c'est la cata, la cata, la catastrophe…

L'intérieur est rempli d'eau et tout a ramassé, les appareils de nav, le réveil, les fringues, c'est l'horreur… Le pire est à craindre pour le matériel. Je rentre, verrouille la porte et me mets à éponger tout ce que je peux malgré les secousses. Le réveil est mort, une vraie galère, le reste fonctionne et c'est le principal, par contre plus un matelas de sec. Je me rassure en me disant que si le réveil ne marche plus, je ne peux plus dormir jusqu'à Funchal et donc les matelas ne me servent plus…

Le vent et les lames m'écartent de plus en plus à l'ouest de Madère. A 19h, allongé dans la cabine humide, j'entends les voiles faseyer, il faut remettre pour la énième fois le ciré. Je sors la tête de la cabine et me dresse pour passer au dessus de la porte coulissante fermée. Je me ramasse alors la bôme en pleine tête très violemment. Etourdi par le choc, je me retrouve assis en bas de l'escalier, à moitié assommé et il me faut une bonne minute pour retrouver mes esprits et palper l'énorme bosse que j'ai sur la tempe. Tout ça pour m'apercevoir que le vent est complètement tombé, la mer, par contre reste très formée et la houle croisée très impressionnante. Je tire un bord à l'est, le vent reprend de la vigueur sous un grain et les vagues plantent le bateau à chaque fois. Je recule, je rage un bon coup et remets cap au nord-ouest. Je me demande comment je vais pouvoir atteindre Funchal avec cette mer. Deux heures plus tard, je vire de bord et file au 130°, quasiment marche arrière mais les vagues me freinent moins. Je ressens de curieuses vibrations dans la barre franche, il faudra que je vérifie ça à l'arrivée. A ce rythme là, je ne serai pas au port avant 15 heures de galère… A force de zigzaguer en tirant des bords, je finis par quitter la zone chaotique crée par les deux courants de contournement de l'île.

Au bout de 8 heures de lutte, l'île me protège enfin et la mer se calme un peu. "Manitou" suit enfin un cap potable sans trop de heurts. Impossible de mettre le moteur pour accélérer, il  broute et baisse de régime.  

 

13/04/98

Il est 1h du matin, ça à l'air de se calmer un peu. Le moteur au ralenti, je vise direct au 60° pour faire au plus court. Les vagues restent sèches mais leur rythme est moins élevé et je redescends dans la cabine me réchauffer. Surtout ne pas dormir, j'écris à Carole une longue lettre qu'elle ne recevra jamais, ça me fait du bien, j'oublie pendant deux heures la fatigue, les vagues et l'humidité. Je marche à 4,5 nœuds en tapant régulièrement dans la lame. A 3h, à la limite de m'endormir, je me fait une plâtrée de patates et d'oignons pour tenir le coup. Tout est bon pour ne pas sombrer dans les bras de Morphée.

Vers 4h, un écho radar m'avertit qu'il y a du monde à 3 milles derrière moi, le signal est très large, comme un pétrolier en travers. Je sors, inspecte l'horizon, rien en vue. Je ne comprends pas car, à 6 milles devant, l'île de Madère est toute illuminée et ses lumières sont très visibles, je devrai le voir. L'écho se rapproche à 2 milles, ce machin me suit sans feux et se rapproche… Tu me diras, moi non plus, je n'ai pas de feux de navigation, je ferai mieux de me la fermer, en tous cas toujours rien à l'horizon.

Ca commence à me préoccuper. Quand il se retrouve à 1,5 milles, je vérifie mon harnais au cas où cet engin invisible ou cette énorme vague me rattraperait vraiment. L'angoisse m'envahit doucement, qu'est ce que c'est que ce bordel sans loupiote !! A deux milles du port, le signal radar s'efface comme s'il n'avait jamais existé, je respire.

Arrivée à 6h, un peu naze !! Je me mets en quatrième position, à couple d'un danois et me couche en ayant mis à tremper dans des seaux d'eau douce tout ce qui ne l'était pas, c'est à dire mes affaires sales. Je me lève à 10h avec la lumière du jour, impatient de réparer le safran et les feux de nav. Gaspard, un navigateur solitaire et qui veut le rester m'apprend que ma mésaventure de ce matin serait en rapport avec un aviso de la marine portugaise dont le jeu favori consiste à prendre en chasse les plaisanciers la nuit, le tout sans lumière…

Lorsque l'écho a été à 1,5 milles de mon arrière, la visibilité était parfaite avec la pleine lune et je n'ai rien vu. Je suis persuadé qu'il s'agit d'un sous-marin, car vu la taille de l'écho, si ça avait été un bâtiment de surface, je l'aurai forcement vu. Je retrouve Charles Watson qui se lance dans le théâtre et découvre tout un tas d'autres mordus passionnants.

Je répare mes feux de navigations en changeant tous les câbles et retourne la bague de la barre franche pour qu'elle souffre moins. Je fais sécher tous les matelas, le bateau a embarqué de l'eau de partout, c'est une vrai passoire. Je vide les coffres de leur contenu et écope l'eau. La bouffe que j'avais mise de coté est perdue, les pâtes, le riz, le chocolat et le lait. Seules les quelques boites de conserves rouillées qu'il me restait ont accepté de baigner quelques heures…

Je reçois des cartes d'Hambourg impeccables sur mon ordinateur couplé à la BLU, ça s'annonce plutôt bien, dans deux jours le vent tourne au nord-ouest puis à l'ouest, le rêve ! Je donne l'information aux autres marins.

Les Anglais qui sont deux bateaux avant le mien sont très sympas, j'ai passé une soirée géniale. La femme du skipper, à qui j'avais demandé une "small bière" pour ne pas abuser, m'amène une canette de bière écrasée. Elle est monté dessus pour la comprimer et en faire une "small bière"… Bonjour l'ouverture !!! Je passe une bonne partie de la nuit à en boire des grandes et à empêcher de dormir le reste des habitants du ponton… C'est pas bien, ça !

 

14/04/98

Charles me réveille avec son canot qui tape sur ma coque, il est 10h, j'émerge avec les marques des draps sur le visage et les cheveux dressés sur la tête. Il parle à toutes vitesses et le prophète a dit: « Si on te parle anglais au matin, c'est normal que tu ne comprennes rien ». Je crois déchiffrer qu'il n'y a plus d'ostéopathe sur Madère et qu'un grand hôtel serait très intéressé par mes services pour deux jours par semaine. Mes idées ne sont pas claires et je lui dit de repasser plus tard pour bien m'expliquer l'affaire.

La nuit n'a pas été terrible, le safran a continué de taper et j'étais trop fatigué pour me relever et aller le verrouiller, résultat, j'ai mal dormi. Il faut vraiment que je trouve une solution pour le relever et compenser temporairement l'usure de la bague en polyuréthanne, il y a beaucoup trop de jeu. Que faire avec ce foutu pied  qui me fait souffrir de plus en plus ?

Juste après avoir fini de réparer mes feux de navigation, j'attaque une grosse lessive de tout ce que j'avais mis à tremper, mes fringues sèchent un peu partout sur le bateau. "Manitou" ressemble encore un peu plus à une roulotte de gitans… Je mets la table pliante à l'arrière et m'installe pour boire mon chocolat au soleil.

Tout le port semble fonctionner au ralenti, les navigateurs se saluent, se parlent  doucement, le calme est impressionnant, comme c'est bon. Je nettoie "Manitou" et profite de la belle chaleur pour finir de faire sécher les matelas. J'attends la météo avec impatience. Le vent d'ouest se confirme, c'est tout bon pour après-demain.

Après avoir posé 4 rondelles en inox sous la bague en Téflon de la barre franche, plus de jeu et vogue la galère... Ce n'est que temporaire mais c'est du sérieux. Il ne me reste plus qu'à acheter un réveil. J'ai eu beau démonter le circuit imprimé de l'ancien, rien à faire, il est mort, paix à son âme à cet enfoiré de lâcheur. Allez, je me bois un petit Porto...

A midi, le Français solitaire et qui veut le rester m'invite à bouffer un cassoulet à bord de son "Maramu" de chez Amel. Un grand gaillard, la quarantaine avec des moustaches à la d'Artagnan et la bedaine, le genre qui boit son Whisky tous les soirs en rentrant du boulot. Je mange en me taisant, il n'arrête pas de parler et de s'écouter, j'ai de plus en plus de mal à le supporter. Il a toujours raison, il ne dort jamais et ne mange pas non plus, il résiste à tout, c'est bien simple, c'est superman…

Il fait, à mon sens, n'importe quoi en mer et côté navigation, tout ce qu'il me raconte me paraît complètement débile. Dés que je donne mon humble avis avec moultes précautions pour ne pas le contrarier, il répond qu'il s'en fout, qu'il fait ce qu'il veut et qu'il préfère être seul en mer car il déteste les ports... En fait, en le faisant parler, ce qui n'est pas très difficile, il ne connaît rien à l'océan. Il s'en remet entièrement à la solidité de son embarcation et vante sans cesse l'épaisseur de sa coque. Il devrait aller voir le film "Titanic"… Pas de météo, pas de cartes marines, tout au pif et il a du perdre l'odorat car pour dire des conneries, il est très fort. Quel con, quel aigri de la vie, pourquoi fuir ainsi les autres et m'inviter à bouffer et à venir sans arrêt sur son bateau ?

Je passe pas mal de temps avec l'équipe super sympa de britishs à couple du sien et c'est cool. D'ailleurs, ça doit l'énerver car, le quittant prétextant du travail à faire sur "Manitou", je m'arrête au premier voilier après le sien pour y rester une paire d'heures… 

Je pense partir jeudi matin très tôt pour éviter les effets d'accélération de maître Venturi qui accompagnent le levé du jour.

Vers 16h, le vent se  lève brutalement et il y a un bon force 8 dans le port. Positionné en dernière position, mon bateau est le plus exposé au vent d'ouest et j'embarque tout le monde dans de terribles déplacements, eh, eh, eh.

Je rentre vite les affaires qui ont juste fini de sécher pour ne pas les retrouver à l'autre bout du port. Je me marre en voyant les 15 slips kangourous bleus et blancs qui sèchent sur le sloop Danois à côté du mien… Il est 19h et Charles n'est pas repassé, il doit être coincé à bord, prisonnier du vent qui souffle de plus en plus fort avec une petite pluie qui fouette les visages.

Je vais récupérer les cartes sur la BLU dans un quart d'heure.

 

15/04/98

Une petite pensée pour mon oncle Michel, dont les cendres se mélangent dans l'océan Atlantique en ce moment. Je regarde l'eau bleue en pensant que les eaux de toutes les mers et de tous les océans se mélangent, sans frontière.

Je retrouve Charles au théâtre où il me présente à Robina et Robert. En fait tout est géré par la hight society anglaise du coin. Il s'agit de bosser 3 jours par semaine, du samedi au lundi, au "Madeira Palacio". Je pratique les honoraires que je veux et je rétrocède 20% à l'hôtel, mais c'est pour toute la saison. Je préfère laisser tomber et filer.

En enjambant les chandeliers, je découvre par hasard qu'un de mes galhaubans est complètement détendu, qu'est ce qu'il y a encore ? La bague du ridoir est défaite et en fin de vis ! Encore du boulot en vue, je resserre et vérifie tout le gréement. Je ne suis pas passé loin de la catastrophe en venant, j'ai été tribord amure tout le trajet depuis Santa-Cruz et c'est le hauban bâbord qui était prêt à se décrocher…Je n'ose imaginer ce qui ce serait passé si j'avais été bâbord amure…

Après avoir trouvé un réveil à 15 balles, je termine le peu d'argent Portugais qu'il me reste en payant le port et un peu de bouffe. La soirée se termine avec mes nouveaux amis qui sont, en fait deux anglais et deux New-Zélandais. Leur "Classe J" de 12 mètres a un pont en tellement vernis qu'on ne sait pas trop où foutre les pieds pour ne pas salir.

 Je reçois un coup de fil de Pascal qui m'apprend qu'on lui a volé son VTT, alors qu'il était en train de travailler à bord… Et ma barre en inox par la même occasion !

16/04/98

Mauvaise nuit à cause d'un concert de rock sur le port et départ juste avant mes potes anglais et New-Zélandais, direction Quiberon ou Gibraltar, tout dépend du vent s'il bascule au nord-ouest comme prévu ou non. Je navigue 5 heures puis Tom et Olona me rattrapent et nous nous tirons la bourre en faisant les cons sur la VHF. Ils vont beaucoup plus vite que moi et remontent très près au vent. Ils me lâchent pour virer de bord et attaquer nord-ouest, direction Southampton.

Alors que je rempli mon livre de bord, enfermé dans la cabine, j'entends la grand-voile claquer, le bateau est remonté au vent… Je sors et vérifie le pilote, il s'est décalé de 10°, qu'est ce que c'est que ce bordel ? Je le débraye et prends la barre à la main pour récupérer mon cap. Les secousses que je reçois dans le bras m'alarment instantanément. Quelque chose a lâché au niveau du safran, mais sous l'eau, je pensais l'avoir réparé… Le problème est grave car si je perds mon gouvernail, le voilier n'est plus manœuvrable et j'irai lentement mais sûrement m'écraser sur les îles désertes…

Il faut que je plonge, il y a deux milles mètres de profondeur, je n'aime pas ça du tout, mais alors, pas du tout ! Avec un masque, un slip et un harnais, je descends dans l'eau fraîche pour voir ce qui se passe la dessous . Il manque une demi-bague au safran et je risque de tout bousiller très vite. Je remonte très rapidement par l'échelle arrière sans trop regarder l'eau sombre qui m'entoure. Je dois effectuer la réparation au plus vite dans un port. Porto-Santo, la plus petite île habitée de l'archipel de Madère est à cinq heures, pourvu que j'y arrive sans casse.

Je remonte un peu plus au vent pour arriver à Porto-Santo vers 18h30. Un mec en Jeep me klaxonne du quai, je m'en approche. Il me demande en Français où je veux me mettre, ponton ou corps mort… Va pour le ponton ! Je retrouve Christian, un Allemand sympa qui m'aide à retirer l'autre demi-bague et file à 19h donner la pièce au chantier voisin. Miguel et David, les deux gars du port, m'expliquent que je vais attendre au moins trois jours car ils n'ont pas de tour sur cette île et ma bague retourne à Funchal !

Le prix du ponton est de 2200 escudos, pareil qu'à Madère… C'est beaucoup trop cher pour moi et je prends un corps mort, c'est 600 escudos, 20 francs par jour, au moins je pourrai payer la pièce. Je bouffe avec Christian et Martin une salade d'oignons et profite le plus longtemps possible de l'électricité du catway. Une fois la nuit tombée, je vais à ma bouée en tenant ma barre à deux doigts pour ne pas secouer le safran qui n'est plus du tout maintenu, ambiance… Il faut que mon père m'appelle au plus vite, je n'aurai bientôt plus un sous et mon téléphone n'a plus d'unité, il ne peut que recevoir des appels et non en donner.

Tout à l'heure, je l'ai entendu sonner et je suis encore une fois arrivé trop tard, c'est rageant. Je suis bien fatigué ce soir, je dormirai bien, pourvu que la pièce arrive avant le week-end. Le port de Porto-Santo est assez éloigné de la ville et à cause de ma patte folle, je ne vais pas pouvoir bouger beaucoup, encore une belle galère en vue.

Mon fils me manque terriblement. Côté galère, Christian et Martin ne sont pas mal lotis non plus, ils doivent remonter un fifty de 10 mètres, qui ne marche qu'au portant, à Rugën, sur la Baltique et ce, avant le 15 mai. C'est mission impossible à mon sens et ils le savent très bien. D'ailleurs, ils viennent de prévenir le proprio qu'ils prendront les canaux, Rhône, Saône, canal de l'Est, puis l'Europe du Nord que je ne connais pas, bonjour le gasoil ! Mais ils font bien car avec ce vent de nord-est qu'on se tape depuis 15 jours, ils n'ont aucune chance de remonter… Aujourd'hui, c'était du nord et j'aurai pu tranquillement naviguer vers le nord-est pour ensuite attaquer nord et éviter ce fichu "Nord Portugal" et son Cap Finistère mais voilà, le sort s'acharne sur moi, merde alors !

 Mon épaule droite me fait terriblement souffrir ce soir, cela faisait un bon moment que ça ne m'était pas arrivé. J'en oublie mon calcanéum fracturé… Voilà, que dire de plus, que j'en ai marre, plus que marre d'être là, que j'ai mal aux mains, au pied, à l'épaule droite, que je n'ai plus un rond, que je voudrai bouffer autre chose que des pâtes et du riz, que je rêve d'une bonne viande ou d'un tartare, d'une plâtrée de fromage blanc avec du sucre roux et des pépitos… Je voudrai ne rien foutre devant la télé, dormir au sec, voir mon fils et mon père, gagner de l'argent, revendre le bateau et vivre comme tout le monde… C'est pas grave, ça va passer, je sais que ça ira mieux demain… En fait, demain, je vais passer une bonne partie de la journée dans la flotte pour vérifier la mèche du safran et la fixation des plaques, brrrrrrr !!!

Je me demande ce qui va encore me lâcher d'ici à mon retour. J'ai peur d'avoir laissé passer une belle opportunité climatique pour retourner en Bretagne, quoique ce gigantesque anticyclone ait l'air stable. Il s'affaisse lentement donnant de moins en moins de vent et je n'ai plus beaucoup de gasoil en réserve, et comme je n'ai plus un rond, c'est vite vu ! S'il y a pétole, je me couche et je dors toute la journée…

 

17/04/98

  Je me réveille à 9h30 accroché à ma bouée, à côté d'un ketch belge et me tape les corvées de présentations de paperasse aux douanes, à la police, au port et aux gestionnaires des corps morts. Je me fais emmener en stop jusqu'à la seule banque de Porto-Santo. Le mec me prends 1500 escudos de frais de commission, je gueule en lui disant que si on change moins de 10 000, et c'est mon cas, il n'y a pas de frais bancaire. Il refuse, je l'envoie se faire pendre et retourne au port où je change au noir tout ce qu'il me reste. J'ai 10 000 escudos en poche, soit 300 francs… Ca ne suffira jamais, il faut que je vende un truc, je vais voir David pour lui revendre mon deuxième GPS pour 750 balles. Miguel, le boss, passe par hasard dans le bureau et me dit que plein de gens cherchent à acheter des bateaux de la taille du mien, je lui dis d'emblée que "Manitou" est à vendre pour 250 000 francs français…

Dans l'heure qui suit, David vient inspecter le bateau et j'ai un visiteur pour demain. Tout ceci va très vite car la seule condition pour que je vende est que ce soit fait avant que j'ai la pièce car avec un bel anticyclone comme ça, je ne reste pas. Ca à l'air de les affoler. Je me tape donc le nettoyage complet du bateau toute l'après-midi et mets tout un tas de silicone sur le joint de quille qui fuit, du vrai cache-misère mais ça tiendra bien jusqu'à demain matin.

J'ai envie de rêver que la chance va enfin tourner en ma faveur mais je n'ose pas trop y croire, je n'y suis pas allé de main morte avec le prix… si seulement… En tous cas, c'est quand même bon signe qu'ils se dépêchent à ce point et le prix ne les a pas du tout impressionné, c'est très curieux car on trouve des bateaux très peu chers dans le coin. A ce propos, Martin m'a dit que c'est en Suède que l'on trouve les meilleurs occasions. Dans le pire des cas, je repars sur la France avec un GPS en moins et de quoi acheter du gasoil et faire quelques escales, donc, y-a pas mort d'homme. La vente serait quand même géniale car je pourrai rembourser tout le monde, qu'elle délivrance ce serait alors.

Je discute longuement avec Allan et Win de "Barnacle Bill", un sloop de 9 mètres qui vient d'arriver de Funchal. Ces deux sympathiques homosexuels Anglais partiront vers les Açores dés que le vent tournera. Je leur donne une disquette des cartes météo et nous buvons le thé en discutant de ce fichu anticyclone qui ne veut pas se mettre à sa place estivale.

 

 

19/04/98

Pas de nouvelle de l'acheteur, comme par hasard…

Je tire les dernières cartes de la météo à 4 jours, la réception est parfaite et le temps reste bon pour la semaine prochaine, parfait ! Demain, je vends le GPS, je change la pièce de mon safran, je fais des courses et je dégage.. Les Belges m'emmènent partout avec leur voiture de location, ils me font à manger tous les jours. J'aide Jean-Marie, le skipper à vidanger son réservoir de gasoil dans lequel il y a 60 litres d'eau salée pendant que Paul fait une excellente fournée de frites. Je n'ose même pas imaginer l'état de ses injecteurs et de sa pompe à injection et du prix que ça va lui coûter. Je crois qu'il commence à comprendre le problème.

En fait, j'ai l'impression que les rares voiliers de la rade sont tous en panne.

Les Belges viennent de se faire voler leur voiture de location et la police est sur les dents… Toute l'île est en effervescence, où pourrait se dissimuler un véhicule volé sur ce rocher ? En fait, il y a deux policier sur Porto-Santo et deux voitures de location… Après avoir porté plainte, mes deux compères loue la deuxième bagnole à la patronne et se font arrêté par un flic… Ils roulaient dans la voiture volée ! Ce qu'il s'est passé est très simple; les deux voitures de location sont des Clio bordeaux, et la patronne qui a toujours les doubles des clés de ses bagnoles sur elle, s'est trompé de voiture sur le parking du supermarché. Du coup, elle leur a relouer la voiture déclarée volée alors que la sienne était trois place plus loin sur le parking, quelle histoire ! Voilà de quoi alimenter les longues soirées d'hiver de la police du coin…

Nous avons passé une bonne partie de la nuit dernière à peindre les emblèmes de nos bateaux sur le quai, je trouve le mien très chouette. Je ferai des photos demain avec la lumière du matin. Sinon, le moral revient, je mange à ma faim et la remontée me tarde.

Encore une bonne bouffe chez les belges juste après les retouches sur les peintures du quai. Ce coup ci, j'ai utilisé de l'antirouille jaune pour colorer les plumes du chef Indien qui symbolisent mon voilier.

Le bateau Belge sent la friture à 5 milles à la ronde et c'est très cool.

 

20/04/98

Un gros orage a éclaté cette nuit vers deux heures et j'ai débranché tous les + des batteries pour éviter les courts-jus avec la foudre. Au réveil, après avoir vidé l'annexe de quelques 50 litres d'eau de pluie, je vais me laver au port. Le soleil brille mais le vent du nord est frais. J'en profite pour passer chez Miguel que j'emmerde copieusement avec ma bague de safran qui n'arrive pas. Il faut trouver le point faible pour qu'il s'active, je joue sur son honneur et il m'assure que mon GPS sera vendu cette après-midi… Je pourrai enfin manger à ma faim.

Tout le parking qui jouxte le port est recouvert par 2 à 3 cm de boue rouge très glissante, tombée cette nuit de la montagne pendant le grain. La météo reste bonne pour filer vers la Bretagne, pourvu que j'obtienne ma pièce aujourd'hui… J'ai le cou raide depuis ce matin, ça s'arrangera bien, par contre mon pied me fait de plus en plus souffrir.

Je commence à redouter une sale complication des fractures non immobilisées, la pseudarthrose et pire, la nécrose. Je ne peux même plus effleurer un coussin avec le talon. Quelle merde ! Je retournerai au port vers 14h,, en attendant, la faim me tord les boyaux. Je retrouve par hasard trois avocats qui traînent dans le four depuis 15 jours. Ils sont tout noir mais je me jette dessus, un régal.

Au point où j'en suis, je pars avec mon tourmentin neuf chez les Belges pour essayer de le revendre. . Affaire conclue, le tourmentin est vendu pour 900 francs. Je suis riche !!! Jean-Marie et Paul m'emmènent au supermarché du coin et à la pompe à essence pour refaire les pleins. J'ai dû me faire siphonner mon jerrican extérieur car je le découvre presque vide… 

Au retour, David m'attend et me présente le type susceptible d'acheter le bateau, il n'a pas l'air pressé, tant pis pour moi, je pars au plus tôt. Les gars du port ne me supportent plus, je suis sans arrêt sur leur dos pour ma pièce. Il paraît que le patron est parti pour Funchal en avion à midi pour, entre autres, récupérer ma bague de safran. Je n'y crois plus. Quoi qu'il arrive, si je n'ai pas ma pièce demain à la première heure, je recommence le harcèlement. Je suis encore invité à manger du poulet-frites sur le ketch belge, sympa.

En revenant des courses, je soulève le couvercle du coffre de la bouffe et une forte odeur se répand dans la cabine, les yeux me brûlent. Je découvre vite une bouteille de vernis acrylique sous pression qui a crevé avec la rouille, surtout ne pas fumer... Toute la peinture blanche du coffre est décapée et je ventile au maximum le navire, ce produit est une horreur, je me demande pourquoi j'ai emmené un tel aérosol.

Me voici fin prêt une fois de plus et candidat au départ le plus rapidement possible.

Je mange encore un très bon poulet-frites (pour changer) avec les Bruxellois et nous finissons tous trois au seul bar du port à picoler des digestifs madériens en parlant de montagnes et de tout autres choses que de bateau… Je les aiderai à sortir du port quand nous partirons car ils viennent de décider de repartir sur Nazaré sans moteur et de faire réparer là bas, c'est trop l'arnaque ici !

 

21/04/98

Doux réveil que celui ci, il est 10h, David m'apporte les demi-bagues de mon safran. Il m'explique qu'ils ont été obligé d'aller directement à l'usine pour les récupérer. il y a un bon vent et, juste après le chocolat, je plonge sous le bateau pour replacer la pièce et la bloquer avec un collier, ça caille velu mais je jubile. Je pars ce soir ou demain matin pour attendre les Belges qui m'ont nettement aidé, je leur dois bien ça. La météo est bonne pour remonter.

Je me plais à rêver au retour chez mon père, même si tout un tas de problèmes financiers et trois mois de plâtre m'attendent en France…

Il me faut de l'électricité plein mes batteries et de l'eau douce plein mes vaches. J'irai en douce me mettre au catway cette nuit et je partirai tôt demain matin avant l'arrivée des autorités portuaires. Je paye au chantier l'équivalent de 250 francs puis j'appelle mon père d'une cabine en utilisant une carte à unités. Il me rappelle dans les bureaux de la brigade fiscale de Porto-Santo. Les secrétaires sont très sympa, elles me donnent un siège à roulettes et un cendrier. C'est bon de lui parler et de l'écouter, il appellera Maël pour moi et c'est le principal. La météo annonce un bon force 6, voir 7 sur "Joséphine", ca va avancer vite et le vent est orienté sud-ouest, tournant ouest demain, tout va bien. Je passe le reste de la journée à attendre sa fin. Je range, plie, sèche et mets le mouillage du puits à chaîne dans ma cabine arrière, le nez de "Manitou" remonte de 10 cm, j'enfournerai moins. Je place également l'ancre flottante à l'avant, on ne sait jamais, autant qu'elle soit à poste en cas de baston.

A 19h10, je reçois les cartes d'Hambourg, le réception n'a jamais été aussi bonne. Au moins 4 jours de vent dans le cadran ouest, impeccable. A peine la dernière météo reçue, je vais me mettre à couple de "Pahina", le bateau Belge de 16 tonnes. Nous nous amarrons et je le tire au moteur, contre 25 nœuds de vent, au catway. Là, nous nous servons abondamment en eau douce et en électricité. "Barnacle Bill" appareille dans la nuit et nous faisons résonner nos cornes de brume pour saluer son départ.

Une heure plus tard, David arrive… Jean-Marie et moi nous demandons à quelle sauce on va être mangé lorsqu'il nous félicite pour la manœuvre qu'il a suivi du bar du port ! Il se marre en nous disant que nous avons raison de piquer de l'eau et du courant au port, qu'il en a marre de bosser pour Miguel, etc.

Tout va bien, nous mangeons du thon frais puis nous allons boire un dernier verre au bar. Dodo à minuit.

 

22/04/98

 Réveil à 6h, petit déjeuner, il y a force 6 dans le petit port. Je frappe sur "Pahina", j'ai l'impression qu'ils dorment encore et nous devons partir avant 8h. Avec ce vent, on va se marrer pour quitter le port accrochés l'un à l'autre, il bruine à moitié ce matin. Je prépare le harnais, le ciré, le pilote, fais la dernière vaisselle à l'eau douce et range l'ordinateur. Je sors l'appareil photo pour faire des photos sous voiles de "Pahina" que je lui enverrai avec une carte du golfe qu'il m'a prêté. A 7h30, tout est prêt et je vais me placer à couple des Belges.

Nous quittons le port tous les deux, je filme l'événement. Vers 8h30, le vent nous pousse et ils me libèrent pour envoyer la toile, je fais de même. Je leur prends très rapidement quelques centaines de mètres et je dois me mettre nez au vent pour les attendre et faire des photos de leur bateau sous voiles, ils me rendent la politesse. Le vent est nord, nord-ouest et je cale mon cap au 50° pour tirer un premier bord vers Gibraltar.

Nous communiquons régulièrement à la VHF. Ils n'arrivent pas à remonter au près et je les vois disparaître quelques heures plus tard très au sud. Le vent tourne rapidement au nord, nord-est et se renforce. Je prends deux ris et file vers le large, en direction de l'archipel des Açores, j'espère trouver plus au nord, du vent d'ouest. A la radio, j'apprends que l'anticyclone revient à 20 nœuds pour prendre sa place d'été, voilà qui va sérieusement me compliquer la remontée. Il y a force 6 dans la soirée et je passe une mauvaise nuit, le bateau tape beaucoup, je m'écarte du continent européen lentement mais sûrement et cela me préoccupe un peu.

 

23/04/98

Il fait gris et le vent a molli, par contre, il a légèrement tourné ouest et je corrige mon cap pour aligner un 350° difficilement. Les matelas de l'avant sont à nouveau trempés, de l'eau suinte par le rail de fargue et le pied d'un balcon. Je dévisse et défais complètement le tuyau de sortie de ma deuxième vache à eau, puis j'isole tous les compartiments les uns des autres au silicone. Avec ce système, je n'écoperai qu'un seul compartiment et l'eau ne se répandra pas partout, sacré boulot dans la gîte.

Le vent tombe à nouveau dans la soirée, je n'avance vraiment pas. En me couchant, j'aperçois par le hublot, l'antenne VHF qui se balade en tête de mât, complètement cassée. Je ressors de mon nid douillet et arrive à la coincer avec la drisse de spi et la drisse de grand-voile. J'ai eu de la chance de m'en apercevoir car, à ce rythme, elle aurait tôt fait de casser la roue à aube de l'anémomètre et côté casse, j'ai eu ma dose. J'en ai vraiment assez du bateau, il est 20h30 et le vent a encore tourné, je refais cap au nord-ouest pour la nuit.

 

24/04/98

Cette fois, c'est le calme plat, la vrai galère, je démarre le moteur et prépare mon petit déjeuner. Je sors vers 9h pour essayer de mieux négocier le vent, je vire de bord et passe mes écoutes de génois à l'intérieur des haubans. Dans la manœuvre, j'emmêle la ligne de traîne dans l'hélice de l'éolienne, quel bordel, je suis obligé de couper pour la libérer.

En désespoir de cause, je garde le moteur toute la journée. Le seul problème est qu'il refuse d'aller trop vite et je suis obligé d'aller à 3 nœuds pour ne pas qu'il broute ! Et moi qui ai dit à mon père que je serai rendu à Quiberon dans 10 jours, c'est impossible avec ce vent. Je suis dans l'impossibilité de le prévenir de mon retard. En plus, il m'a dit au téléphone qu'il devait rentrer sur Paris entre-temps. Il risque de revenir à Quiberon pour moi alors que j'en serai très loin. Dans la soirée, je mets le cap au 80° sur le Portugal pour l'appeler mais à ce rythme, j'en ai pour plus de quatre jours et je me suis très éloigné à l'ouest. Aller, je me prends un Martini, c'est dangereux mais ça me fera du bien.

 

25/04/98

Je suis réveillé par le jour, le réveil est parterre, il n'a pas sonné de la nuit ! J'ai donc dormi d'une traite sept heures malgré le ronronnement du moteur… J'ai exactement le même temps que la veille, je désespère d'avoir du portant. je fais le plein du réservoir de gasoil en en renversant la moitié à côté et retourne me coucher. Je n'arrête pas d'éternuer et de me moucher, le Martini ne doit pas me réussir…

A 11h40 TU, RFI annonce que la dorsale de l'anticyclone des Açores n'existe plus et qu'il y a du vent d'ouest sur le sud de "Ouest-Portugal", j'ai donc fait le bon choix. Deux heures plus tard, le vent tourne au nord-ouest et je peux enfin suivre un cap normal, j'ai quand même perdu quatre jours… Toute la journée, le vent se renforce et au soir le bateau file à 4,5 nœuds, direction Baiona pour informer mon père du retard que j'ai pris. Quel dommage, je pourrai filer directement sur Quiberon mais j'ai trop peur qu'avec 6 jours de retard, il ne déclenche les secours, et s'il ne le fait pas, il va passer une semaine à se faire du soucis. Je ferai de même à sa place.

A partir de midi, la mer est couverte de fleurs, curieuses formes étoilées qui flottent par grappe. Vers 14h, j'aperçois un gros ballon orange, je n'y comprends plus rien, je suis à 360 milles de la côte ! Il s'agit d'une énorme bouée de filet. Sur le coup, je pense que c'est un filet qui dérive, mais non, il aurait du couler. Bon sang, et s'il s'agissait d'un haut fond ?

Je passe vite sur le sondeur et la profondeur est de 6 mètres !!! Je n'ai pas la carte marine du coin car je suis parti trop à l'ouest… Pourvu qu'il n'y ait pas de profondeur inférieure. J'aperçois ensuite tout un tas de navires-usines de pêche qui dérivent ou ramassent leurs filets. Je lutte contre mon angoisse en me répétant que, de toutes façons, je ne peux rien faire de plus que d'avancer. Peut être que le coin est poissonneux et que ce sont des bancs de sardines qui trompent le sondeur…

Le temps est au beau. Je sors l'épuisette et commence la cueillette, au bout d'un quart d'heure, j'ai trois kilos de ces drôles de végétaux marins. A première vue ce sont des pouces-pieds énormes, je sais que c'est comestibles et même délicieux mais dans le doute, je les remets à l'eau.

En cas de naufrage et de séjour dans la survie, il y a toujours de quoi se nourrir au large… Plus tard dans la journée, je me lave complètement en profitant de la belle chaleur de l'après-midi. Ca me fait un bien fou, je suis maintenant en pleine forme et m'allonge à poil à l'arrière pour me sécher en relisant la dernière version du livre de mon copain Yves.

A 18h30 précises et au way-point : 37° 24. 554 N, 15° 18. 638 W, en regardant machinalement dans l'eau, je crois apercevoir un sac plastique comme il y en a tant…

C'est une magnifique tortue de mer de 60 cm de long qui passe sous "Manitou". Complètement effaré, je vire de bord et oublie ma retenue de bôme, je perds de précieuses secondes qui m'empêcheront de la retrouver. Incroyable !!! Elle dérivait en faisant des gestes très lents avec ses pattes à 20 cm sous la surface, ça aurait été un jeu d'enfant que de la prendre. Ah, j'aurai bien aimé l'attraper pour lui serrer la pince dans le bateau et faire une photo ou un film avec elle. Et puis, les couilles de tortue, c'est bien connu, c'est    aphrodisiaque !!

Voilà en tous cas, une journée à réconcilier n'importe quel marin avec la mer. Cette tortue, c'était génial.

J'ai parlé beaucoup trop vite… A 20h30, alors que la nuit s'installe, le vent souffle à 25 nœuds, 2e ris, réduction considérable du génois et l'eau recommence à passer par-dessus. Je me fais des spaghettis dans une soupe à l'oignons et catastrophe, secoué par une vague, tout le dîner file dans évier… Vous me direz, c'est mieux que parterre. En tous cas, je mange les restes directement dans évier, comme un porc, mais il faut que je mange un peu…

La mer se lève et la nuit risque d'être longue… A 21h, il y a Force 8 dans les rafales et un bon 7 constant, le bateau est très vite chahuté par les vagues qui ne cessent de grossir.

 

26/04/98

Aucune envie d'aller voir dehors ce qui se passe avec toute cette eau qui recouvre le bateau. Je fais le point GPS, il faudrait que je corrige mon cap de 10° plus au nord pour perdre le moins de temps possible mais j'ai la flemme et je ne me trouve bien que couché. Je me décide vers 10h et passe un temps fou à enfiler le ciré en valdinguant de droite à gauche sans arrêt. J'entrouvre le capot, me glisse dehors et au moment où je le referme, je ramasse une volée de flotte qui me rentre dans le cou. Je corrige le cap et retourne m'enfermer dans la cabine pour me caler au pied de la descente, c'est l'enfer, je peux dire adieu au petit déjeuner et avale une banane.

En gros, un quart d'heure d'habillage, déshabillage et séchage pour 8 secondes passées à l'extérieur…Allongé, je bouquine quelques heures et réfléchis au retour, à mon père qui m'attend avec une côte de bœuf, à mon fils que j'ai hâte de retrouver et aux impôts et autres emmerdes qui m'attendent.

Obligé de ressortir vers 15h car le pilote s'est décalé avec le chahut, je vois des milliers de petites méduses entre deux vagues de 2 mètres. Je repense rapidement au 7 voyages extraordinaires de Simbad le marin. Il se passe tellement de choses au large. C'est ma 5e journée qui se termine et je n'ai mis les pieds dehors que deux fois pour me faire copieusement rincer. Je suis désormais à 3 jours de mon objectif possible, Vigo, sinon, 8 jours de Quiberon si l'océan me laisse le choix.

Je n'ai pas pris la météo aujourd'hui car, je suis dans une situation où je n'ai absolument pas le choix, un seul cap possible ou la cape. En tous cas, aujourd'hui, j'ai fait 115 milles et j'ai enfin sérieusement avancé. Surtout ne pas perdre confiance, l'angoisse est omniprésente spécialement quand une grosse vague vient donner un terrible coup de boutoir dans la coque à la gîte, et cela arrive régulièrement, je n'ai pas de répit.

 

27/04/98

J'ouvre les yeux vers 2h du matin, l'alarme du radar sonne depuis un moment, je me jette sur la table à cartes et découvre l'écho sur tribord à 2 milles. Je passe la tête dehors pour la confirmation visuelle et en effet, un cargo me double tranquillement, je me rassieds à la table pour attendre qu'il sorte de ma zone de surveillance. Alors que je m'allume une petite clope pour passer le temps, un deuxième écho très large apparaît sur l'écran derrière moi à environ deux milles aussi. Je connais cette forme d'écho, très étendue et dans mon sillage, en rapprochement constant… Je ressors la tête et en effet, aucune loupiote de visible sur l'arrière, c'est encore un sous-marin qui s'ennuie dans le coin. Le signal radar disparaît dix minutes plus tard. Je me rendors illico.

Le bruit des voiles qui faseyent me lève à 6h, le vent est complètement tombé et semble avoir tourné à l'ouest, sud-ouest. Je change d'allure et lâche mes ris. Dans la matinée, les grains se succèdent et la mer est couverte de dizaine de milliers de petites méduses bleues et translucides. Il y en a plein le pont de "Manitou" qui se sont accrochées un peu partout avec une sorte de ventouse. En les détachant, il reste une belle trace d'encre bleue marine sur le gelcoat, j'en trouverai même une dans l'après-midi dans la cabine.

Je finis par mettre le moteur et le radar bipe à nouveau. Un drôle d'écho sur bâbord arrière rempli l'écran, comme de la pluie. Vu de l'extérieur, c'est un mur d'eau qui m'arrive dessus et j'affale toutes les voiles, on ne sait jamais… Quelques minutes plus tard, la pluie tombe drue mais le vent ne dépasse pas 22 nœuds. Moteur coupé, je renvois toute la toile et croise le génois en le tangonnant. Je m'emmêle dans la ligne de vie pour la centième fois et peste un bon coup alors que le voilier, complètement privé de vent stabilisateur, est secoué en tous sens par de grosses vagues. Il est impossible de se tenir debout sans s'accrocher fermement. Je passe encore une journée à lire, j'attends avec impatience la météo de ce soir car ce vent qui tourne, qui passe du 6 à 2 en quelques heures ne me dit rien de bon, il y a du changement dans l'air et j'ai besoin des cartes météorologiques pour savoir ce que je fais.

A 16h, j'inverse mes deux voiles car le vent s'oriente doucement au sud, qu'est ce que c'est que ce bordel ? Le baromètre se casse complètement la figure, il a perdu 6 hectopascals en 6 heures, ça ne me dit vraiment rien de bon, d'où va venir le coup de vent ? En tous cas, ça risque fort d'être pour cette nuit… Je suis à 209 nautiques de Vigo, si ça bastonne de trop, je suis très au large et je ne risque pas grand chose, en plus, si je me mets en fuite, j'arrive direct en Espagne, donc tout va bien. Attendre et voir, voilà ce qu'il me reste à faire.

Je branche régulièrement mon P.C. portable sur la prise allume cigare pour écrire et jouer aux cartes, " por favor, dondé ay animación por aqui !?". No ay, señor, on s'emmerde !

Impossible de récupérer des cartes météo, la réception est mauvaise et je loupe royalement, à 5 minutes près, France-Inter, ça promet.

A 20h30, 1er ris, le vent revient à l'ouest. A 1h15, un cargo me rase les moustaches. A 2h du matin, 2e ris, la pluie tombe fort et dans le noir et le froid, c'est lugubre. A 4h30, 3e ris, ça bastonne vraiment maintenant, je protège mon visage de la pluie qui le fouette et me fait doucher en accrochant le mousqueton de l'œillet du 1er sur celui du 3e ris, je suis suspendu dans le vide au dessus de l'eau noire qui défile à plus de 6 nœuds. Accroché comme je peux à la bôme, je glisse, tombe, me relève, retombe et me relève encore avec deux doigts en sang. Je ne sens plus rien tant le froid m'engourdit. Vite, vite, il faut réduire encore et encore le génois pour que le bateau cesse de remonter au vent sous les vagues et les rafales de 38 nœuds.

A 4h45, je retourne dans la cabine pour me déshabiller et me recoucher en écoutant les bruits et en surveillant la vitesse du bateau sur le loch de la table à cartes. Je ne commence à dormir qu'à partir de cinq heures, avec trois ris et un tout petit génois, j'avance encore à 6 nœuds Je sais que je suis trop au nord pour aligner Vigo mais je suis trop fatigué pour ressortir, remettre les affaires trempées et corriger le cap. En tous cas, j'ai eu une riche idée de rentrer le mouillage dans la cabine arrière car "Manitou" n'enfourne plus du tout.

 

28/04/98

Réveil en sursaut, les voiles tapent fort. Je sors et corrige le cap du bateau sur Baiona, le vent capricieux a tourné au nord-ouest, je surfe sur des creux de trois mètres. J'écoute RFI qui annonce un coup de vent en court avec mer grosse sur "Charcot", enchanté de    l'apprendre ! Encore une fois, je suis prévenu du problème quand je suis en plein dedans. De toutes façons, ça n'aurait rien changé à la situation. J'apprends par la même qu'une dépression se dirige vers la Bretagne en se creusant… C'est bon, je vais à Vigo, dommage, j'étais très bien placé pour passer le cap Finistère… D'après le GPS, j'y serai à 7h demain matin, impec, il fera jour et je pourrai passer les îles facilement.

Dans la journée, le vent tombe à 4 et la mer, restée grosse, m'empêche de manœuvrer, je me laisse donc aller avec le moteur et surfe sur toutes les lames qui me rattrapent. Vivement le port, j'en ai marre de ce temps à la con. Bonne nouvelle, je suis à 4 jours de Quiberon et quand j'appuie malencontreusement sur mon talon, je ne souffre plus, restons tout de même prudent.

Le vent se lève à nouveau et ce n'est jamais doux ! Je coupe le moteur et tangonne le génois croisé. Deux heures plus tard, un gros orage passe au loin sur bâbord et provoque dans une rafale une superbe pirouette, la retenue de bôme fait son effet et je récupère le navire. Je me fais une grosse poêle de spaghettis avec du chorizo qui transpire et continue ma route juste avec la grand-voile et un ris, ça suffit comme ça les frayeurs. J'espère arriver à avoir la météo sur France-Inter. Je capte la radio française à merveille et je la laisse un bon moment pour avoir quelques nouvelles des fonctionnaires en grève, des chômeurs et du désordre politique qui règne en métropole…

Si le temps n'est pas trop mauvais ou si la dépression bretonne file vite, je ne m'arrête pas et conserve l'ouverture de cap que j'ai pour passer la pointe de l'Espagne.

Il est 19h05, 20h05 en France, la météo vient de donner son verdict… Je prononce la sentence : encore une nuit de baston et 2 jours de repos à Baiona. Il y a un coup de vent sur les zones "Ouest-Portugal", "Cap Finistère", "Sud Gascogne" et "Nord Gascogne" !!! Tout est mauvais, je dois attendre que cette dépression passe ou s'affaisse un peu. Il vaut mieux que je me couche tôt car la traversée du rail de cargos risque d'être chaude et ce sera vers 3h du matin…

Bien joué Mac Poit, en plus des nombreux cargos qu'il faut éviter, il y de violents grains toutes les 20 minutes… J'ai pris trois ris et le voilier marche à 7 nœuds sous les orages. J'essaye de dormir mais rien à faire, pourtant je suis crevé… Le radar sonne toutes les dix minutes pour un cargo ou un grain. A 2h du matin, j'en ai marre d'être enfermé dans la cabine, je mets le ciré trempé et ressors pour barrer un peu. Les creux sont énormes, 5 mètres pour la plupart et je devine plutôt que je ne vois les lames qui s'approchent et qui seront dangereuses pour le bateau et son occupant. A 4h, je suis hors service, épuisé et mon épaule me tiraille encore une fois. J'aperçois entre deux crêtes de vague un cargo qui suivait une route parallèle à la mienne faire subitement demi-tour en apercevant les phares des îles Ciès. Avec cette mer, il ne peut certainement pas envisager de rentrer dans le chenal.

J'ai un mal de chien à reconnaître les éclats de phare. Avec des vagues de cette taille, je ne vois que par intermittence les signaux lumineux, il faut que je me rapproche encore de la côte espagnole. Le baromètre continue à s'effondrer, 22 hp en 18 heures, je n'ai jamais vu une telle dégringolade. Les grains me fouettent, mon bonnet dégouline et le ciré laisse passer complètement l'eau, je suis glacé jusqu'aux os malgré les trois ou quatre épaisseurs de vêtements que j'ai eu la sagesse de mettre. Mes mains et mes pieds sont complètement engourdis.

Le jour se lève. Je suis à 4 milles de l'entrée de la ria de Vigo, cela se passe entre deux cailloux et je n'ai pas le droit à l'erreur car il est impossible de remonter au vent contre des vagues de cette taille. Je trace donc la route en biais pour me placer dans le même sens que les vagues, face à l'entrée de la baie. A chaque déferlante, je m'aligne sur sa trajectoire pour lui présenter ma poupe et je surfe à 8 nœuds avant de reprendre mon cap, tant bien que mal.

Les plus grosses déferlantes passent par dessus le rouf et recouvre complètement le bateau qui se couche et dérape sur plusieurs mètres, je tiens bon la barre ! Au fond de moi, je suis terrorisé et il est vraiment possible que je n'y arrive pas. Une énorme déferlante gronde derrière le bateau, je m'agrippe au balcon… Celle là, elle va faire mal… Le rouleau d'écume est bien plus haut que moi, il s'écrase sur la coque et je m'envole avec le paquet de mer au dessus de la barre franche. Complètement abasourdis par la violence du choc, je reprends mes esprits accroché dans le filet de protection de l'autre coté du voilier. Je me suis encore retourné un doigt.

Cette vague m'a embarqué comme si je ne pesais rien. Heureusement que le bateau a dérapé en même temps que moi, sinon, c'était le bouillon, ou un petit doigt arraché car il était pris dans le filet.

C'est bien simple, je barre autant en regardant derrière que devant pour anticiper. Un épais nuage noir et des panaches verticaux de pluie se rapprochent à toutes vitesses par derrière. Je sais que je n'y verrai plus rien dans quelques minutes et je dois temporiser avant d'entrer dans la passe. La belle affaire, temporiser avec des creux de 5 mètres qui déferlent !!! Je mémorise tous les azimuts des amers qui vont disparaître, le cap au 90°, la pointe de l'île Ciès à 60°, la passe à 45°.

La pluie me rejoint, j'ai arrêté le navire et suis en travers des lames qui me projettent avec énormément de violence sur le coté, je suis certain que par moment, on voit la quille sortir de l'eau. La mer devient verte foncée puis la grêle s'abat sur "Manitou", je tourne le dos en maintenant le voilier en travers pour ne pas qu'il avance. Je me couche sur mes mains pour que la glace ne les abîme pas trop et le bateau se rempli de grêlons. la mer est maintenant blanche et noire, je ne vois plus à 10 mètres. Ce grain va durer 4 à 5 minutes, c'est court mais c'est long, très long…

A peine passé, le soleil fait son apparition et je mets le moteur à fond pour m'engager dans la passe. Vigo ou Baiona ? Là non plus, pas le droit à l'erreur, il y a deux passages, un bien protégé par les îles Ciès qui est long et qui remonte vers Vigo et il y a l'autre… L'autre est juste en face de moi, beaucoup plus proche mais très ouvert à la grande houle d'ouest. D'énormes déferlantes s'écrasent sur les rochers, je suis complètement attentif et rapide à réagir pour garder mon cap, je pense très fort à Maël. Au dernier moment, Je choisis d'aller à Baiona et prends à droite. Je palpe pour la première fois de ma vie le petit pendentif de ma mère en lui demandant de me guider dans mon choix et de me protéger. Un chalutier est dans la passe, à 20 mètres devant, il disparaît complètement dans les creux gigantesques. A un moment, je pourrai le dessiner vue du dessus tellement je m'élève à son approche puis redescends lorsque lui remonte… Ambiance cauchemardesque, j'ai eu largement ma dose, je suis écœuré, éreinté, vidé. Un autre grain me rattrape en entrant dans le port de Baiona mais je suis déjà à l'abri des vagues, je ne risque plus rien !

Le port de Baiona est très bien abrité, avec un immense mouillage et des pontons surchargés de navires de tous bords. Je tourne un moment entre les rangées de bateaux, il n'y a pas de place de libre. "Barnacle Bill" est là, je crie pour réveiller Allan et Win mais personne ne répond. Les gars du port finissent par m'indiquer une place et je m'amarre, épuisé. Tout est trempé, il faut vite que je me change avec des vêtements secs, je ne sens plus mes pieds ni mes mains mais tout va bien. Je retrouve les potes anglais pédés et bois un thé bouillant en leur compagnie, je me réchauffe lentement. De  retour au bateau, je mets le petit chauffage en route, le séchage s'effectue par tournée car il y a une sacrée pile en attente.

Entre deux grains, j'aère le bateau et aide des Français de Benodet à amarrer leur yacht, un véritable pavillon secondaire flottant, au ponton d'en face. Ils s'y prennent comme des manches et ils amochent une vedette rapide, genre cigare. Nous bavardons quelques minutes.  Un passage sous une douche bouillante me permet de découvrir tout un tas de nouvelles coupures, plaies et bosses. Je réussi à téléphoner à mon père et change quelques sous portugais, vestiges de mes ventes de Porto-Santo, pour régler le port.

De retour au catway, je vois les Bretons poser sur mon pont un cubi de vin rouge et 4 sacs en plastique plein à craquer … Ils me laissent toutes leurs affaires et repartent en avion. Il convoieront leur péniche cet été, quand le temps sera plus cool. J'ai de quoi manger pendant une semaine. Pas mal, les courses à domicile…

Il est 13h30, après m'être fait une bonne bouffe avec leurs produits frais, je m'allonge pour faire la sieste en ayant soin de mettre le réveil à 17h30. Je me réveille à 23h !!! Je tousse, crache, me mouche, j'ai mal à la gorge et je n'ai plus du tout sommeil… Je mange une demi douzaine de brugnons en écoutant le vent souffler en rafales dans le port. Ca piaule encore méchamment dehors et je repense à ces vagues énormes, elles sont là, dehors, elles attendent, prêtes à bondir et à engloutir les navires imprudents. J'ai vraiment peur d'y retourner, il faut que j'oublie un peu ces montagnes d'eau qui se déplacent à une vitesse incroyable. Allez, cool, t'es arrivé et t'es en pleine forme à minuit, tout juste réveillé, autant prendre un bon petit déjeuner… Qu'est ce que je vais foutre toute la nuit ? J'ai une belle crève.

Il est 3h du matin et je prends un malin plaisir à écouter la tempête qui rugit à l'extérieur, je suis bien à l'abri, le chauffage à fond et je bois un verre de vin rouge en pianotant sur l'ordinateur. Retour dans la bannette à 4h.

 

30/04/98

 J'émerge à 11h, qu'est ce que j'ai dormi !!! Je suis un peu dans la pâté mais bien reposé. Il y a toujours force 8 dans le port. Je mets la radio, bois mon bol de chocolat et range un peu les affaires sèches et chaudes, ce chauffage est une merveille. Hier matin, entre deux grains, j'ai mis du silicone au pied du mât et pas une goutte n'a coulé cette nuit. A force de le rafistoler, ce rafiot devient de plus en plus vivable. Après avoir enroulé le pavillon français pour ne pas qu'il se déchire dans le vent, je pars me balader sur le port. Cela sent bon la Bretagne, les algues, les cormorans, les chalutiers aux formes creuses, le varech. Dire que je ne suis qu'à 4 jours de Port Haliguen et que je suis coincé ici. J'espère que cette tempête ne va pas s'éterniser, j'ai un peu peur que la dépression bretonne ne stagne sur l'ouest de la France.

En discutant de nos traversées respectives, Allan et Win, me disent qu'eux aussi, ils ont vu des tortues de mer , et à peu près au même endroit que moi. Ils sont en panne de moteur et attendent une pompe à gasoil pour poursuivre vers le nord de la Bretagne. Ils ont renoncé aux Açores à cause du vent contraire.

Tout mon corps me fait mal, les plaies et les ecchymoses d'hier ont toutes gonflé et je ne crois pas avoir 15cm² de peau sans marque… Je m'habille chaudement pour aller voir l'état de la mer. Yves vient de m'appeler, il va exposer nos photos du Yémen à Sanaa au mois de mai, c'est cool pour lui, il s'est bien battu pour ce projet et je lui souhaite de tout cœur de réussir car il le mérite, mon pote.

Ma grand-mère me téléphone quelques minutes plus tard, elle est terrorisée à mon sujet, je la rassure en lui cachant la vérité sur les conditions de navigation que j'ai rencontré jusque là.

Je sors pour faire quelques courses supplémentaires, surtout pour des pommes que je consomme à chaque trajet, c'est toujours un moment de calme et reposant surtout pour l'esprit que d'éplucher et manger ces fruits. Ca semble bizarre mais pour moi, c'est primordial et je ne me vois pas partir samedi sans pomme à bord.

En boitillant sur les pontons, je vois tous les équipiers de la régate qui se prépare pour demain en baie de Vigo. La "Copa Rolex" est prête au départ, c'est l'équivalent de notre course du Figaro. Je les salue, ils ne me répondent pas… Qu'est ce que c'est que cette bande de crétins ? Plus "funs" et "m'as tu vu", tu meurs !

Je tente de discuter un peu avec eux et je me rends vite compte que je suis considéré comme de la merda !

Bel esprit marin que m'exposent ces régatiers du dimanche. Allez donc faire la course avec vos sponsors, vos retombées médiatiques et tout le bordel. Je suis énervé, j'ai rencontré des grands marins, des gens formidables, bourrés de courage et d'humilité qui ont parcouru tous les océans et ces trous du cul, avec leur encadrement hyper sérieux se croient les rois des mers. Je pense, sans vouloir m'avancer que cela doit être pareil en France pour ce type de course et je ne vois pas l'intérêt de poursuivre la discussion.

En revenant du super-mercado, le sac plein, je rencontre des anglais arrivés mardi et en attente du retour, comme moi. Ils sont très sympa et je retrouve avec joie ce bel état d'esprit de coureur des mers. N'en déplaise aux pros des courses côtières, je les trouve bien cons… Et ils ont tous des rolex… Les salauds !

Logiquement, samedi est un bon jour, peut être un peu tôt mais à force de jongler avec la météo, je pense faire le bon choix. Je profite de la fin de la dépression qui m'envoie du nord, nord-est pour déborder en 24h le cap Finistère et les jours suivants, je récupère le régime d'ouest de l'anticyclone des Açores qui remonte au nord. J'espère juste que la mer se sera calmée, sinon, c'est peine perdue, aucune chance de gagner le large. En tous cas, il est hors de question de sortir ces jours, je garde le peu d'argent qu'il me reste au cas où…

Mon voisin de place met en route son moteur, je sors pour vérifier sa manœuvre car nous sommes vraiment tous les uns sur les autres, mouillés à l'arrière et amarrés à l'avant. Je le salue, il me répond par un grand sourire, les cheveux gris, il a le regard de ceux qui en ont vu, les yeux tout plissés et de profondes rides. Dans un Français excellent, il m'explique qu'il fait un peu tourner le moteur car un club de plongée vient voir son embarcation pour l'acheter demain matin. Ancien convoyeur pour des gros catamarans américains en aluminium, il désormais membre du "Yate's Club de Baiona". Nous parlons ainsi une bonne heure de bateau, il me tire son chapeau quand je lui dis que je suis arrivé hier matin. J'aborde le sujet de la régate de demain et le voilà à casser du sucre sur l'état d'esprit des régatiers côtier. Il en dit bien plus que ce que je pensais et confirme mon sentiment de tout à l'heure. A savoir que ces gens là ne font pas plus de 50 milles par an et se croient les rois du monde…

Une bonne nuit en vue et la météo a l'air de s'arranger.

 

01/05/98

 Réveil avec Pierre et Véronique au téléphone pendant un bon moment, sympa ! Il faut que je fasse le plein de gasoil et me prépare au départ demain matin. Il n'y a plus de vent aujourd'hui, le dépression est passée et le moral est au beau fixe… Mon voisin revient avec l'acheteur et embarque son bateau pour le convoyer 40 milles au nord.

J'hésite à partir de suite ! Allez, soyons raisonnable, je pars demain matin tôt. Et puis, on ne part pas un vendredi, n'est ce pas ? Je remplis le réservoir de gasoil et passe un coup de fil à mon père pour l'avertir de mon départ imminent. Des locaux reviennent avec leur vedette, je leur demande "como esta el mar ?", pas de grosses vagues en vue, eh, eh, eh… Ca y est, j'ai encore le feu aux fesses, comme toujours… Quand je sais qu'il faut y aller, je suis systématiquement pressé d'aller au large.

Avec le recul, les vagues d'avant-hier étaient énormes mais je n'ai plus peur d'elles et suis prêt à y retourner au plus vite, en fait, j'adore ça !!! Je dois être un peu fêlé sur les bords…

A RFI, ils viennent d'annoncer une mer forte à localement, très forte, Brrrr…

Je fais un essai VHF avec Win et Allan sur le 77 et ça à l'air de fonctionner impeccable malgré l'antenne qui pendouille lamentablement depuis plus de 10 jours. En tous cas, la veille du 16 n'a pas l'air de fonctionner dans le coin.

Il est 16h quand mon vieux loup de mer de voisin revient avec son acheteur tout ébouriffés et trempés. Il me dit que des déferlantes de 4 mètres les attendaient à la sortie de la passe et que la vitre de son cockpit a volé en éclats. J'observe les dégâts en silence et en réfléchissant. Finalement, je partirai dimanche, il faut que le vent baisse un peu pour sortir de ce cul de sac. Ils ont l'air de dire que le vent commence à faiblir à partir de demain mais la mer restera forte encore 24h de plus. Allez, l'espoir fait vivre…

Je prends une bonne douche et me prépare à traîner dans les bars cette nuit en faisant durer les bières pour ne pas trop dépenser…

De retour au port dans le vent glacial, je retrouve avec plaisir mon chauffage et ma couchette. Cette ville de Galice est très pittoresque avec des ruelles étroites et sombres surchargées de nombreuses tavernes à l'ambiance chaude.

 

02/05/98

 Réveil à 8h par mon père qui veut savoir où j'en suis, comme convenu… J'en suis au port de Baiona, comme prévu ! La météo ne s'arrange vraiment pas et la première fenêtre de temps potable serait pour lundi ou mardi. Si je dois rester plus longtemps, je n'aurai plus un sous pour payer le port et je serai obliger d'aller me mettre au mouillage.

Je profite de la journée pour commencer les grosses réparations que j'aurai faites à Quiberon. Je bouche l'ouverture du pied de mât au gelcoat et camoufle les têtes de vis de la serrure. Je monte ensuite en tête de mât pour y rester une bonne heure à percer, riveter et me faire balancer, les jambes coupées par le harnais. L'antenne VHF est en place, j'en ai profité pour vérifier l'état de tous mes haubans et ça va très bien pour eux, merci !

Je suis crevé. A 17h, un Allemand vient me chercher pour aider un de ses compatriotes sur un "Super Maramu. Je découvre un retraité très gentleman, nous parlons d'abord de son bateau qui est la version 1998 du cru "Amel", un navire extraordinaire, le rêve de tout navigateur… Il a coincé sa drisse de passerelle derrière le radôme, sur l'artimon. Il m'a vu grimper en tête de mât dans le vent ce matin et a sans doute été impressionné. En tous cas, il sait tout de moi, que je suis solitaire, que je suis arrivé en plein dans la tempête. Il m'observe, admiratif, depuis 2 jours, selon ses dires…

Je grimpe à toutes vitesses et dégage sa drisse en moins de temps qu'il ne faut pour le dire. Là, je crois que je l'ai achevé… Il veut m'emmener en voiture où je veux, sa voiture est ma voiture ! Il veut à tout prix me rendre service ou me faire un cadeau. Je lui explique que le cadeau, je l'ai déjà reçu de par son accueil et sa gentillesse et je prends congé. Voilà un Allemand très chouette, cela me réconcilie un peu avec les teutons de la mer.

Le reste de l'après-midi se passe à essayer de dégommer des mulets et des sars en tirant au fusil sous-marin du ponton. Résultat nul, avec la diffraction de l'eau, je manque toutes mes cibles. J'admire les Indiens d'Amazonie qui arrivent à flécher ce qu'il veulent de leur barque instable. Le vent à l'air de se calmer un peu ce soir, si seulement c'était vrai et durable… Mon petit égo en a pris plein sa gueule tout à l'heure avec l'Allemand, je suis vraiment flatté d'être aussi célèbre au bout de 3 jours !

Il est 7h50, heure locale, et je me promène sur le ponton lorsque le boche, qui est venu me chercher, m'interpelle pour me dire encore à quel point, son copain est content pour sa passerelle. Je lui glisse que s'il m'avait proposé un bon repas, je n'aurai pas craché dessus… C'est odieux comme système, mais ça marche très bien ! Et le voilà qui me file des œufs et de la viande en boite pour ce soir…

Ce n'est pas dans mes habitudes de faire la mendicité mais je ne comptais pas rester si longtemps à Baiona et j'en ai marre d'économiser la bouffe à mort en conservant celle de la traversée du golfe, pendant que tous mes voisins s'empiffrent de bières et de bons petits plats. En tous cas, un grand merci, les gars !

Georges, un autre Allemand qui passe plus de temps à boire des bières qu'à naviguer, me propose d'aller s'en jeter une au "Yate's club".

J'ingurgite en me forçant l'ignoble boite de conserve de viande boche trempant dans la gelée, je me vois mal retourner lui dire que c'était vraiment mauvais, il me l'a donné de bon cœur…  Au club, je retrouve le riche propriétaire du "Super Maramu" qui m'invite à dîner… Dommage ! De toutes façons, je me vois mal refuser la bière de Georges… Je lui dit que je le rejoindrai au dessert.

Une fois à sa table, il me jette des clins d'œil complice en écoutant ses deux compatriotes déblatérer leurs récits et leurs exploits. Pourquoi ces deux gugusses cherchent-ils autant à lui en mettre plein la vue ? Je minimise et relativise humblement leurs dires de temps en temps. Je finis par leur couper la parole pour lui demander sa profession.

J'ai en face de moi le P.D.G. de "Deutsche Télécom", le meilleur ami de son homologue français et il va mettre son nouveau bateau avec un équipage de chez "Amel" dans son port privé à Majorque !  Je comprends mieux le gaillard et nous sympathisons de suite devant les deux buveurs de bières. J'évite de picoler pour garder l'esprit clair. C'est toujours pareil dans ces cas là, lorsque je lui adresse la parole et qu'il m'écoute attentivement, un des deux autres me la coupe pour placer une aventure quelconque dont il n'a rien à foutre. La concurrence est bien en place mais je suis bien au dessus de ce genre de choses et j'adore ces situations. Et puis au petit jeu "à qui perd gagne", j'ai toujours gagné ! Je vais parler de mon émerveillement devant une tortue de mer ou des formidables leçons que je tire de ce voyage et ils vont surenchérir sur la façon dont ils ont réussi à éviter un banc de baleines... Je parle d'émotions que je voudrai partager et ils parlent d'exploits, nous ne parlons décidément pas le même langage. Après un délicieux dessert aux fraises, il me dit en partant que je ressemble à son fils et qu'il serait très honoré de visiter mon bateau demain, et tout ça, bien en face des deux autres, point final !

Sinon, le vent semble s'être bien calmé et je vais peut être partir demain soir si cela se confirme, autrement ce sera lundi, et puis, j'ai déjà payé le port jusque là.

 

03/05/98

  Evidement, à peine ai-je émergé la tête du cockpit que les deux compères boches se précipitent pour me parler, je suis devenu la personne importante du ponton car Helmut m'apprécie... Celui ci arrive dans la foulée et je n'ai pas eu le temps de faire la vaisselle… C'est dans les vapeurs d'oignons que je lui montre ma demeure et lui copie des disquettes pour qu'il capte la météo par BLU. Il me convie à son tour sur "Libertas", son palace flottant. Je joue pendant deux bonnes heures avec son "Potiron" et toute sa cartographie électronique, c'est quand même pas mal. Il m'explique qu'il ne lui manque plus que les winchs électriques soient couplés à sa centrale pour ne plus jamais avoir à sortir de sa grande cabine… Il a même un émetteur radar pour produire un écho digne du "Queen Elizabeth". Il est équipé comme un sous-marin et possède toutes les sécurités en cas de panne batterie, ce qui est, sommes toutes, très raisonnable. Nous sommes tous invité pour ce soir chez Uwe, un des trous du cul de boche, jaloux comme une teigne. Nous passons donc la soirée sur un catamaran délabré à regarder ses photos de voyage dont je n'ai absolument rien à foutre…

Je retourne sur le "Amel" pour essayer de piquer un logiciel de calcul de marées mais rien à faire c'est protégé par une clé sur le disque dur… Les salauds !

Helmut repart à Düsseldorf demain matin en avion et vide son frigo. Je reviens au bateau les bras encombrés de saumon, fromage blanc, jambon fumé, yaourts aux fruits, etc. Je vais me faire de ces bouffes dans le golfe !!! Très chouette ce coin… Moi qui m'en faisais pour la nourriture, je n'ai plus de souci à me faire dans ce domaine. J'attends avec impatience la météo de ce soir et je décolle à l'aube, vers 5h30.

 

04/05/98

 En guise d'aube, et comme j'ai passé la fin de la soirée avec Allan et Win, je me lève à 8h et quitte le port à 8h30, fatigué. Je traverse un grand nombre de barques de pêcheurs et lâche mon 3e ris pour m'engager dans le chenal sud. Il y a force 5 à 6 et le bateau file à 5 nœuds pour rejoindre l'océan. Quelques gros dauphins atlantiques m'accompagnent un moment dans la passe. La mer n'est pas trop formée et je conserve un bon cap au nord-ouest pour m'écarter des îles Ciès. Mon père me téléphone et je lui confirme mon départ, nous convenons qu'il m'appelle tous les jours à 8h et 20h. Quelques heures après mon départ, le vent passe à 7, puis très vite, 8 ! Je prends mon 3e ris et reste dans la cabine, "Manitou" tape dans chaque lame, la journée va être longue…

Il est 16h, RFI et France-Inter ont, en cœur, confirmé le coup de vent, merci pour l'info tardive, une fois de plus !  Que faire, demi-tour ? Je n'y serai pas avant 23h et ça tabasse vraiment ! Le mer continue à grossir et je redoute les mêmes vagues qu'à mon arrivée. Je vire de bord et mets le cap sur Baiona avec le moral dans les chaussettes. Au bout de 5 minutes, je me reprends, "allez, tu n'as plus un sou et de toutes façons, il faudra bien le passer ce cap Finistère ! Et je vire de bord à nouveau, direction, le large ! Une heure plus tard, même scénario, je vire de bord, dégoûté et apeuré par une grosse vague qui me trempe, puis revient sur ma décision. "Autant être au large pendant le coup de vent". Je n'ai pas encore franchi le rail des cargos et je me demande déjà si je ne vais pas me mettre à la cape très vite. Je continue bon grès, mal grès mais le voilier ralentit de plus en plus avec ces vagues qui commencent à déferler. Il faut que je mange mais je n'ai pas le moral et je me sens très faible.

L'apathie me gagne, il faut que je me reprenne, la cabine est inondée, je suis gelé et trempé et il est très difficile de me réchauffer. Prenant mon courage à deux mains, je me change et fait du riz dans lequel je déchire à la main le saumon d'Helmut. Il faut me voir accroché dans le montant du lavabo, la casserole qui verse sans cesse et du poisson fumé collant plein les mains… Je m'assieds parterre pour manger directement dans la gamelle. Mes mains sont tellement froides et endurcies que je prends aisément la casserole à mains nues et engloutie à la grosse cuillère son contenu. Vite écœuré, je vide le reste dans évier et urine dedans, le lavabo est la seule solution possible dans ce tapage et les premiers jours de mer, on passe son temps à pisser. Ce qui me surprend le plus, à la tombée de la nuit, c'est que la mer ne grossisse pas plus car le force 8 est constant depuis ce matin.

05/05/98

  A 2h, le radar sonne et je me rends compte en voyant l'écran moucheté par les échos que je suis au cœur du rail montant, 7 cargos à moins de 5 milles ! Je mets l'alarme sur 1,5 mille car de toutes façons, je ne me déroute jamais avant. Je conserve donc mon cap et ma vitesse puis sors en ciré trempé dans la nuit glaciale et les embruns. Blottie, le dos au vent contre le montant de la cabine, je surveille les énormes tankers qui sont autour de moi, c'est très impressionnant. On dirait que le vent est tombé un peu. Merde, mon répétiteur est en panne !

Un magnifique navire dont la partie basse de la coque est toute illuminée passe juste devant moi en accélérant à plus de 20 nœuds pour m'éviter. Je regarde, médusé le balais des cargos qui manœuvrent pour passer devant ou derrière moi. De retour en cabine pour me réchauffer un peu, j'appréhende le passage du rail descendant. Mon cap étant nord-ouest, les cargos qui vont au sud  m'arriveront dessus beaucoup plus vite. En effet, le même cirque se déroule, je ne change pas ma route d'un iota et ils passent de tous les côtés, certains à peine à 100 mètres. Une fois dégagé, je m'installe sur la couchette mouillé et somnole un peu. L'eau coule à grosses gouttes du pied de mât et ma couette est trempée.

Je me réveille vers 7h, je regarde le loch, le bateau n'avance plus. Il y a encore 30 nœuds de vent dehors, je tape dans la lame, au près serré. Le voilier est secoué de toutes parts et je n'envisage pas une seconde de manger normalement. Je croque dans une orange et sors abattre un peu pour reprendre de la vitesse. Pour être efficace, je suis quasiment plein ouest et je m'écarte sérieusement du cap Finistère et de Quiberon, donnez moi du portant !!

La mer est agitée sans être trop forte, je reste agréablement surpris. Un avion me survole à très base altitude, le bruit est très impressionnant, je mets le nez dehors et il repasse une seconde fois quelques dizaines de mètres au dessus du mât puis s'en va. Je suis à 80 milles de la côte, cela ressemblait à un avion de recherche…

La météo de midi continue de parler de coup de vent sur nord de "Ouest-Portugal". A 14h, je vire de bord et arrive enfin à aligner un cap qui me fait passer juste au nord de l'Espagne. Je vais enfin pouvoir entrer dans le golfe et aller chercher le vent d'ouest de "Sud-Gascogne". La mer est un peu moins agitée et je lâche le troisième ris pour accélérer un peu, quitte à taper. La traîne s'emmêle encore dans l'éolienne qui se bloque avec 50 mètres de fils enroulé dedans ! Avec mon couteau et la rage, je coupe la traîne mais en découpant le fil de nylon, j'arrache le mât en inox qui supporte la génératrice… Autant laisser tomber, la mer est trop formée pour jouer au con dans la gîte. Je me recouche juste après car il est impossible de tenir debout dans ce bateau.

Comme à mon habitude, je jette un coup d'œil par le hublot situé au dessus de moi et m'aperçois que le génois est bordé à contre. Je sors à toutes vitesses et replace le navire dans son axe, mais en prenant la barre, catastrophe… Elle donne des accoups que je connais bien, j'ai encore perdu la bague du safran ! Je hurle dans le vent en demandant pourquoi le sort s'acharne ainsi sur moi. Je ramasse comme réponse une grosse déferlante qui me glace jusqu'aux os, autant fermer ma grande gueule et réfléchir vite. Je suis à 18h de La Corogne, c'est ma seul chance. Je bricole le safran avec des élastiques et des tendeurs pour limiter les secousses dans le pilote et démarre le moteur pour accélérer. Je commence à être sérieusement fatigué, je somnole à l'extérieur pour surveiller la barre et le pilote. La clavette de la barre franche est presque complètement sortie et prête à s'en aller… J'étais à deux doigts de perdre ma barre ! Il manque un gros écrou et je n'en ai pas de rechange, je consolide tant bien que mal ce bordel et jure tout bas que l'on ne me reverra pas de sitôt sur un bateau !! 

Je traverse à nouveau le trafic mais de jour cette fois en ne changeant toujours pas ma route. Je redoute cette nouvelle nuit blanche, j'en ai déjà tellement passé... Le vent se calme de plus en plus et la mer devient peu agitée, je navigue à 5 nœuds.

A 20h, je refais le plein de gasoil en ayant auparavant tout affaler et mis cap au sud pour être sûr de ne pas embarquer d'eau pendant le remplissage. Je commence à croiser quelques chalutiers et les dauphins sont là jusqu'à la nuit. Pour tenir le coup, je m'occupe en écopant le fond de cale, allongé sur les planchers. La fatigue est terrible...

A minuit, une curieuse sonnerie retentit, ce n'est pas le radar ni le GPS, c'est mon téléphone ! Je me précipite dessus, c'est mon père ! Je n'en reviens pas, il a l'habitude de se coucher tôt... Je lui confie mon désarrois et ma déception d'être obligé de faire escale encore une fois pour avarie. Ce coup de fil, complètement inattendu, me redonne le courage qui me manquait. Bien plus tard, après mon retour, mon père m'expliquera qu'il s'est relevé en pleine nuit pour me téléphoner, guidé par un pressentiment… Mon ange gardien veille, c'est toujours après le problème que je m'en rends compte. Merci papa, pour ce coup de fil.

Je ne dors pas de la nuit.

 

 06/05/98

 La mer est plate et j'ai une brise de terre dans le nez, le phare de la tour d'Hercule brille au loin, il marque l'entrée de La Corogne, c'est le plus vieux phare du monde encore en activité. A 7h, j'oblique au sud-est pour m'aligner sur la ria de La Coruña, un drôle de voile barre l'horizon, le soleil émerge des montagnes à 8h10, vivement qu'il me réchauffe.

Depuis une bonne heure, j'entends sur le canal 16 un "sécurité, sécurité, sécurité", auquel je ne comprends rien avec ce fichu bruit de moteur.

Une demi-heure plus tard, je percute sur l'appel de sécurité, il y a un nuage posé sur l'eau… Du brouillard très épais, il ne manquait plus que ça !! Je pénètre dans la purée de pois, je n'y vois pas à 20 mètres… Ca se corse vraiment, je n'ai plus aucun repère et je descends toutes les deux minutes au radar et au GPS pour m'assurer des alentours. Dans une houle lente, j'évite de justesse un petit chalutier et une énorme balise. La mer redevient vide et prend une couleur jaune qui m'inquiète, il ne doit pas y avoir beaucoup de fond.

Je suis dans le coton, le temps semble s'être arrêté, d'après le GPS, je devrai voir la grande digue dans 30 mètres. Un grand mur en pierre émerge lentement de la purée de pois, je suis à 2O mètres de son extrémité, le GPS est une merveille.

Je contourne le quai et coupe les gaz car je ne vois même plus l'avant de mon bateau, il y a de l'activité devant moi, j'entends des gens parler... Le brouillard est encore plus épais car il s'accumule contre le mur. Il faut à tout prix conserver le contact visuel avec la digue. Je rase donc au ralenti les gros blocs de béton. Une barque à rames glisse sous ma proue avec deux personnes à bord. Je demande aux pêcheurs le direction des pontons et ils me répondent en cœur,

    - « tout droit ! »

Je n'y vois plus rien, la barque a disparu, avalée par la brume épaisse. Soudain, un bateau au mouillage apparaît, puis un autre, ça y est, j'y suis. Je serpente entre les navires et arrive au bout d'un ponton flottant sur lequel je m'empresse de m'amarrer. Titubant de fatigue, je marche un peu dans le froid pour me dégourdir les jambes.

A 9h, le brouillard se lève et un généreux soleil fait son apparition. Pour accéder aux bagues du safran, je m'amarre à cul au ponton d'accueil. Je regarde immédiatement le gouvernail, les deux bagues sont en place, je n'y comprends rien. Il ne s'agissait en fait que de la clavette de barre franche... Il faut que je trouve un écrou de 18 pour ma bloquer et je peux repartir.

Bon, le bilan n'est pas rose, je n'ai pas un centime en poche, j'ai une nuit blanche dans les pattes, l'éolienne s'est décrochée, la barre franche ne tient plus, tout est dégoulinant dans le bateau et le gousset de la dernière latte de la grand-voile est déchiré !

Mon père est prêt à m'envoyer de l'argent mais il faut que je trouve une banque en relation avec le Crédit Lyonnais. Après une courte marche en boitant bas, je rentre dans la première banque venue et questionne le type du guichet. Il y a un crédit lyonnais à La Corogne, extra ! Je téléphone à l'agence en question et le gars me dit qu'il n'y a aucun problème si ce n'est que ce genre d'opération nécessite deux jours, si ce n'est trois car tout passe par la banque centrale de Madrid. Trois jours, trois jours de perdu pour un écrou de     18 !!! En retournant au port, une dame du Crédit Lyonnais de Paris m'appelle et m'annonce ce que je sais déjà. Je retourne la situation dans tous les sens en marchant le long des grandes darses du port de commerce.

Sur la route, un car de touristes français passe et une idée germe dans ma tête. Si le car s'arrête, je saute sur un vacancier et lui demande de l'argent contre ma carte d'identité en gage. Le car continue sa route ! De retour sur les pontons, je donne le bonjour aux occupants d'un "Ovni", qui arrive de Concarneau. J'y vais franchement et explique la situation au skipper qui me prête immédiatement 7 000 Pesetas, je suis sauvé ! Mon père me rappelle et je l'informe de la situation, il va faire immédiatement un chèque de 300 francs qu'il envoie à l'adresse indiqué par le généreux prêteur.

Dans l'après-midi, je trouve deux écrous de 18 pour 8 francs, de la bouffe et du gasoil. Je paye le port, c'est 2500 Pts pour une nuit, cent balles, les enfoirés ! Je répare l'éolienne, la barre franche et fais tout sécher au soleil. Après 2 heures de sieste, je végète le reste de l'après-midi en attendant le bulletin météo du soir.

  07/05/98

 

Réveil très difficile à 8h, décollage à 9 dans la purée de pois. Je longe la grande digue au jugé et franchis la passe, je n'y vois plus rien mais je sais où je suis. GPS et radar sont en alerte dans le chenal. La houle me freine et avec ces hauts fonds, je ne suis pas rassuré. Soudain une vague se dresse devant moi, telle un mur, prête à déferler, elle fait deux mètres, je coupe le pilote et me prépare au pire, mon cœur bat la chamade, je vire en catastrophe pour ne pas la prendre de face…

 Alors qu'elle était sur le point de se briser, elle s'affaisse et disparaît… D'où         venait-elle ? En tous cas, c'est une de mes plus grosses frayeurs depuis un moment et il me faut plusieurs minutes pour me calmer. Vivement la haute mer ! La visibilité n'est pas bonne et il n'y a pas de vent.

Je navigue au moteur à 4,5 nœuds et un petit vent de nord-est se lève… Je l'ai en plein dans le nez, ça me rappelle quelque chose... La mer est calme avec une petite houle dans laquelle je monte et je descends. Je ressors la ligne à maquereaux et pèche une belle pièce. Une fois vidé, j'épluche mes dernières patates et mets le tout au four. Il vaut mieux le faire cuire maintenant que la mer est calme et je ne sais pas ce qui m'attend au large.

Le vent se lève un peu mais toujours dans la même direction, face à moi. La visibilité est de 1 mille et je vois des échos radar sans discerner aucune embarcation. Je garde la grand voile pour stabiliser "Manitou". Je veux arriver au plus vite quitte à bouffer du gasoil. Je passe la zone des changements de fond à 19h et les remous freinent le voilier une heure ou deux. Je me prépare à déguster le maquereau au four, je n'ai plus qu'à le réchauffer.

A 20h, je mets mon portable en route pour voir si je suis encore joignable par mon père, il n'y a pas de réseau ! La météo annonce une dépression qui se creuse demain sur "Sud-Gascogne", décidément, je suis vernis !

Je sors une dernière fois pour établir le génois et baisser le régime moteur qui consomme beaucoup. Sur bâbord, à 10 m, une énorme dorsale noire émerge et replonge avec un soufflement terrible, des baleines !! Je saute sur le camescope, toujours à portée de main, et filme les deux monstres que je suis en train de doubler. Il y a un adulte et un petit, on dirait fort bien des globicéphales mais en beaucoup plus gros. Heureusement que je ne leur suis pas rentrer dedans, j'ai entendu tout un tas d'histoires sur des bateaux attaqués par des baleines qui voulaient protéger leurs petits, gulp ! Un cargo me croise et tarde à sortir de ma zone de surveillance, je repars au lit pour deux bonnes heures.

Il est 22h, le génois faseye, je le roule et continue au moteur pour la nuit. Vers 2h, je passe sur la couchette tribord car le vent semble passer au nord et le bateau gîte de l'autre côté.

   

08/05/98

 

Je me lève à 10h30, après une bonne nuit, il y n'y a que très peu de vent de nord, nord-ouest. Je fais le plein de gasoil et calcule rapidement ma consommation. Il me faut 18h de vent au moins sinon, je serai en panne sèche demain soir. A la météo, ils disent qu'il y a une dépression juste au nord-est, ceci explique très bien mon vent. Logiquement, plus je m'en rapproche, plus j'aurai de l'air ! Mais pas trop, j'espère.

Je passe l'après-midi à essayer de réparer mon chariot de rail de grand-voile qui s'est arraché dans la nuit. Je perce, scie, taille et visse un système qui, en fait, ne marche pas. J'ai besoin d'une ponceuse à bande.

Pour me changer les idées, je prends un annuaire, perce à la perceuse deux trous dedans pour le ficeler au balcon. Je sors le 38 spécial et canarde le bouquin de quelques 35 cartouches, il vole en éclat et le tout ira se faire lire par les poissons !!! 

Le vent, très lentement prend de la vigueur et le bateau avance à 4,6 nœuds avec le moteur au ralenti.

Banco ! A 15h, je coupe le moteur et prends même un ris. Le voilier avance vite et me voilà saisi d'une angoisse profonde car la mer a l'air de lever un peu. Je redoute ce golfe et ses sautes d'humeur et je voudrai tant être déjà arrivé. Je passe toute l'après-midi avec les nombreux dauphins qui jouent sous la coque. Ils me détendent bien et me fond penser à tout autre chose qu'aux 48 heures qu'il me reste. Je prends deux pellicules complètes de leurs sauts. J'espère que sur 80 photos, il y en aura quelques une de bonnes ! Ils sont très difficiles à saisir. Je cherche à les prendre en contre-jour avec le soleil couchant en toile de fond et c'est toute une affaire car sous cet angle, on ne sait jamais où ils vont réapparaître. C'est au jugé que je les mitraille, on verra bien au développement. j'hésite à reprendre le ris que je viens de lâcher pour la nuit, je marche à 5 nœuds, le bateau tape un peu et remonte au vent sous l'impact des vagues arrières. Je vais attendre un peu et je verrai.

Ce soir, je suis exactement entre La Corogne et Les Poulains à Belle-Ile, ça s'arrose ! La terre me manque de plus en plus, cela doit tenir du fait que je sais que c'est bientôt fini !

J'ai parlé un peu vite, le vent tombe complètement à 22h30, les voiles pendouillent lamentablement et me voilà contraint de remettre ce fichu moteur pour la nuit.

En essayant de m'endormir, je repense à ce que m'a dit Helmut Ricke, le P.D.G. de "Deutsche Telecom". Je lui ai simplement demandé comment il envisageait le futur dans les 20 années à venir. Il m'a répondu ceci ; "Le principe le plus important de la démocratie, c'est de faire changer l'esprit des gens avant de faire changer les choses ! Les gens ne sont pas prêts au changement, voilà le problème, les choses vont donc aller de mal en pis, jusqu'à ce que le peuple comprenne que cette situation ne peut pas durer". Ce monsieur employait         230 000 personnes !

 

 

09/05/98

 

J'ai passé une excellente nuit et je me réveille avec un bon rhume. Il fait soleil et le vent est toujours aussi faible, il est revenu au nord-est, encore une fois dans le pif !! Je me fait mon petit déjeuner et tourne quelques minutes autour d'un autre groupe de baleines pilotes, elles sont beaucoup plus farouches qu'à Los Christianos où elles voient des touristes toute la journée. Je fais quelques photos et branche l'ordinateur pour écrire un peu. Je suis à 24 heures de la fin de mon périple de 6 mois et il est temps d'en dresser le bilan.

En ce qui concerne la navigation au large, j'ai appris énormément et j'ai retenu de nombreuses leçons.

La première est que l'on n'est jamais seul en mer, il y a toujours des dauphins, baleines, oiseaux de mer, insectes, méduses, tortues, poissons volants, tankers ou autre O.F.N.I., ( Objet Flottant Non Identifié ).

La deuxième concerne la notion de temps et d'espace, j'en ai déjà parlé plus avant.

La troisième est que maintes fois, je me suis senti tout petit face à la mer et j'ai pris là une belle leçon d'humilité.

La quatrième est que l'océan reste certainement le dernier espace de liberté sur cette planète. Et ceci à plusieurs points de vue. D'abord, il n'y a ni panneau, ni sens giratoire, ni obligation humaine quelconque. Le navigateur va là où le vent le pousse et où la mer le permet. Ensuite, on croise beaucoup de grand mammifères marins, d'animaux de toutes sorte qui évoluent en toute quiétude et en complète liberté, comme si le monde moderne n'existait pas.

La cinquième est que si l'océan reste un espace vierge et privilégié, la trace de l'homme est néanmoins souvent présente, des détritus de toutes sortes se rassemblent et s'isolent au gré des courants et il ne se passe pas deux heures sans voir une cochonnerie flotter. J'admire la détermination de ma petite sœur Isabelle qui désire vouer sa carrière au recyclage de ces déchets marins. Certains de ces "déchets" ont même causé la mort de ce couple et de leur fillette de 8 ans à Lisbonne. Il ont bien bien percuté un container perdu par un cargo avant de sombrer. Celui ci a été récupéré avec des traces d'anti-fouling correspondant à leur voilier.

La sixième concerne les navigateurs que j'ai rencontré. Je n'irai pas jusqu'à les classer par catégorie mais c'est très tentant. En fait, il y a de tout, des riches, des pauvres, des gens formidables et des vrais cons, des connaisseurs et des débutants. Je n'ai rencontré qu'un seul personnage taciturne, c'est Gaspard, le solitaire de Funchal. Sinon, tous les autres avaient ceci en commun, ils aimaient les gens, les contacts et le dialogue, donner et recevoir avec beaucoup de respect. Tous ces marins sont prêts à aider, rendre service avec une grande spontanéité. Il existe une très grande fraternité et une solidarité sans borne chez les gens de la mer.

Pour conclure, je trouve que mon bateau est un peu petit pour naviguer au large et deux mètres de plus seraient les bienvenus. Ceci pour la tenue du bateau dans les vagues mais aussi pour le confort. Je comprends pourquoi il y a tant de petits voiliers en piteux état qui servent de domicile à des familles qui ont tout plaqué. Ce type de bateau est un peu juste et la navigation reste difficile, voir impossible dans le gros temps. On subit plus que l'on ne conduit…

Je repartirai certainement, mais pas tout de suite, peu être accompagné et pas sur un voilier de 9m22 !

Le gasoil continue à baisser et je viens de calculer la contenance de mon réservoir, 25 litres !!! Ca risque d'être très juste pour arriver à Quiberon. Je regarde à nouveau la carte et fais le point, je suis en fait sur des fonds de 100m depuis ce matin. Le plateau continental s'étend loin au large de la Bretagne contrairement à la côte ibérique. Je remets donc la ligne à maquereaux pour m'occuper un peu. Au bout d'une demi-heure, la première victime agonise lentement dans un seau. J'en pêche douze jusqu'à 23h et j'achève mes proies d'un coup sec de manivelle de winch pour ne pas les faire souffrir. "Le livre des morts tibétains" que  je viens de commencer m'invite à la clémence envers les animaux, je me vois assez mal réincarné en maquereau dans ma prochaine vie ! Je suis ravi à l'idée de les donner à mon père demain avec un peu ce sentiment d'avoir un gros dû à son égard.

Très difficile de s'endormir ce soir, je n'arrête pas de me répéter qu'il ne me reste plus que 12 heures de navigation, je crois que je n'ai jamais autant regarder mon GPS et son décompte de milles.

 

10/05/98

 

Il est 2h, il faudrait que je dorme un peu quand même. Je me couche donc et finis, à force d'essayer de me détendre, par m'endormir très profondément. Réveillé en sursaut à 5h par la sonnerie du radar, je me jette à l'extérieur pour voir au plus vite d'où vient le danger. Il n'y a rien à l'horizon si ce n'est une sorte de brume qui flotte sous un ciel couvert. Je regarde ensuite l'écran et aperçois un signal loin au sud-est, j'ai passé la zone dangereuse depuis un bon moment, ouf !

Heureusement que je me suis réveillé car je suis à 1 heure de la côte sauvage de Belle-île…

Je remets la ligne à la traîne au lever du jour. Il est 6h, de gros nuages illuminés par des éclairs sont juste derrière moi. Le radar sonne à nouveau et c'est un écho de pluie qui barre tout le cadran tribord de l'écran, ça à l'air de bastonner par là bas ! Au bout de quelques minutes d'observation, je finis par me rendre compte que ce fichu grain orageux se rapproche de moi, il ne suit absolument pas le vent que mon voilier subit. Les éclairs, de plus en plus visibles viennent frapper la surface de l'eau et je change de cap pour tirer un bon 150°. En fait, je fais quasiment demi-tour pour les éviter. Je ne sais pas où est Belle-Ile dans cette tourmente et une grosse pluie battante martelle "Manitou". C'est à ce moment qu'un maquereau de bonne taille mord et me fait oublier quelques instants le risque de court-jus lié à la foudre.

Je redescends dans la cabine et coupe tous les disjoncteurs au cas où. L'orage passe tout prêt mais le plus gros est évité . Il est suivi par un second puis un troisième. Je laisse passer au loin le second.

J'en ai trop marre de temporiser, il y a une jolie maison bretonne avec un bon repas qui m'attendent et de toutes façons, il faudra bien que j'arrive à passer... Je reprends la direction de la pointe des Poulains et m'enfonce dans le troisième orage. Ca pleut, ça grêle, ça fouette la tronche, ça passe ou ça casse et ça va passer, non d'une pipe !

La foudre et le tonnerre se mélangent dans des trombes d'eau, la mer blanchit sous les impacts de la pluie. Ce serait trop con d'être foudroyé à 4 heures de ma destination finale… Je serre les fesses !

Au bout d'un quart d'heure infernal, le calme reprend son droit et le bateau, malgré quelques vagues contestataires, avance à 4,5 nœuds.

A 8h, je mets le navire au vent arrière et rempli le réservoir avec les 8 derniers litres de fuel. Un retour de vent m'envoie du gasoil dans la figure et c'est les yeux en larmes que je regagne acrobatiquement l'arrière.

 Entre deux nuages, je distingue la côte sauvage de Belle-Ile qui est à 4 milles sur tribord. Je change de cap et aligne, toujours au moteur, la "passe du grand trou". Le temps s'éclaircît rapidement et un beau soleil se lève sur la côte bretonne. Des dizaines de plaisanciers évoluent sous Belle-Ile et je suis bien le seul à conserver le moteur dans cette jolie brise… Il est hors de question que je tire le moindre bord, je suis trop pressé d'arriver.

Il faut que je trouve un moyen d'avertir mon père. L'occasion se présente au bout d'une demi-heure. Je repère un douze mètres, au près serré, tribord amure, donc prioritaire, se rapprochant de moi. Je devrai lui céder le passage mais je garde volontairement mon cap pour m'en rapprocher. La trajectoire que j'ai prise doit certainement inquiéter l'équipage car nous allons droit à l'abordage. Je vois maintenant le skipper se mettre debout, se demandant sûrement pourquoi je ne respecte pas le code la mer. Il est à l'avant et hurle à ses équipier de changer de cap pour m'éviter. Je modifie le mien en conséquence pour passer au plus prêt. Il a l'air furieux !

Je me lève à mon tour et lui crie de passer sur le canal 77 d'une façon assez autoritaire et il s'exécute aussitôt comme rassuré par ma démarche.                                                                

- « "Manitou", "Manitou", "Manitou" pour le voilier sous Belle-île, me reçois-tu ?  A toi. »

- « Cinq sur cinq. A toi. »

- « Avez-vous un téléphone portable à bord ? A toi. »

- « Oui, Pourquoi ? A toi. »

- « J'arrive de Madère et il faut que je prévienne mon père de mon retour pour qu'il vienne à ma rencontre, je n'ai plus une goutte de gasoil. A toi. »

Madère doit résonner à ses oreilles comme le bout du bout du monde car il devient complètement excité devant l'originalité de la situation. J'ai bien soin d'insister sur les problèmes de carburant… Ainsi responsabilisé, je suis sûr qu'il appellera.

- « Pas de problème, quel est le numéro ? A toi. »

Je le lui donne et nous nous souhaitons "Bon vent". Pour l'instant, le vent, je m'en fous ! Ils auront quelque chose à raconter au boulot, lundi matin… Tu parles d'un scoop pour ces plaisanciers.

Je prends encore, au beau milieu d'une ribambelle de voiliers, quelques beaux maquereaux et une grosse aiguillette.

J'ouvre une boite de conserve espagnole de spaghettis bolognaise et entends sur la VHF, un appel où je crois reconnaître le nom de mon navire. Le moteur fait un bruit d'enfer dans la cabine lorsque je prends le micro pour répondre.

       

C'est mon père, je suis aux anges, il  vient à ma rencontre avec son bateau de pêche. Il a entendu sur sa VHF portable la moitié de la discussion que j'ai eu avec l'autre plaisancier. En fait il n'a capté que l'autre voilier dont la radio devait être plus puissante. Quelle joie, je suis enfin arrivé. Je passe la pointe du Conguel à 11h et avale les milles à 5,6 nœuds. Le moteur est coupé car j'ai mis le cap au nord et le vent me pousse vers Port Haliguen. J'aperçois le petit bateau sortir du port, il vient à ma rencontre, mon frère Pierre est à la barre et mon père me fait de grands signes, quel accueil merveilleux, je n'oublierai pas ce moment. Ils me donnent du gasoil et je refais le plein.

Le voyage s'arrête là, "Manitou" rentre au port, un requin se promène devant l'entrée, j'ai la place N° G 27, je suis ivre de fatigue et de mal de terre, je suis arrivé, je suis très heureux et j'ai une faim de loup.

 Dans les jours qui suivent mon arrivée, mon père, venu spécialement pour mon retour, m'aide énormément pour refaire le joint de quille et préparer le bateau pour la vente. Il fait tourner des machines de linge 24 heures sur 24, en tous 17, je crois. Il m'a même trouvé une voiture d'occasion.

J'ai perdu 8 kilos, j'ai le pied cassé, la figure brûlée par le soleil et je suis bourré de dettes, pourtant je me sens riche et en pleine forme pour affronter la vie civilisée… Mais pour combien de temps ?

D'après les contacts téléphoniques que j'ai eu, je reprends le boulot le 15 mai en Haute-Savoie. Je me décide enfin à appeler Carole et elle accepte avec joie mon invitation au restaurant. Je la retrouve donc à Marseille quelques jours plus tard, elle est comme me l'avait décrit Véro.

Cela ne se passe pas très bien car je la place dans une situation extrêmement embarrassante, je n'arrive pas à m'empêcher de lui raconter toute l'histoire ! On ne partage pas ses rêves…

Nous nous quittons amis et convenons de nous revoir de temps en temps. Au cours de ce petit passage dans le sud, je me fais fracturer ma portière de voiture et voler son contenu mais ce n'est pas grave, j'ai commis l'irréparable erreur de laisser une veste visible sur la banquette arrière… Vive la civilisation !

Je rentre un peu déçu en Haute-Savoie et commence le travail avec beaucoup de difficulté. Le respect des horaires, les techniques de soins, les conflits entre services, entre collègues, les jalousies stupides et inutiles jalonnent mes rééducations.

Je retrouve mes copains et toute une ribambelle de Carole…

J'ai déjà hâte de repartir…

Quant à la quatrième raison de mon voyage, je me suis trompé… Pour l'instant…

FIN.